Après dix années passées à s’occuper de ses humains de toutes ses forces, Poulpir-le-lapin est partie. Il n’y a pas une partie de mon corps, intérieur, extérieur, qui ne me fait pas mal ce matin. J’ai six heures de cours, j’ai putain de six heures de cours, je ne sais pas comment je vais faire.
Je fais.
Je fais avec une aisance qui me déconcerte. Il n’y a plus la moindre trace de ce qui me laboure. Une infime partie de mon esprit observe, déconcertée, la personne qui enseigne, se déploie, rit avec ses élèves, quand ils mettent en scène le poème de Rimbaud.
Je ressors, et je souffre, physiquement, jusqu’au moment du coucher. Je ne comprends pas ces deux corps, ces deux esprits disparates, l’un capable à jamais de vaincre la douleur.
Moment un peu tarte de prof de français : une classe de quatrième s’émerveille devant « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ».
« Mais il trouve ça drôle, ce qui lui arrive, Rimbaud ! – Léger en tout cas. Ça n’est pas un moment déterminant de sa vie. – Mais c’est un truc d’amour ! – Oui, et il essaye de montrer que même l’amour, ce peut être léger. »
C’est cette dernière phrase qui déclenche tout un tas de conversation dans la classe. Et ça me frappe : ces ados sont de l’ère de la pesanteur. Il devient quasiment impossible de vivre quoi que ce soit sans conséquences lourdes et pesantes. L’évocation, même fantasmée, d’un moment d’entière légèreté leur est une étonnante fantaisie.
Olivier me regarde avec ce sourire un peu las et très énervant qu’il affiche la plupart du temps. Tous les travaux qu’il me rend son « bons ». Et nous avons très vite identifié le problème. Lui, ses parents et moi. Olivier est atteint du syndrome du « pourrait mieux faire ». Il comprend tout, rapidement et sans effort, et n’éprouve pas le besoin d’aller plus loin. Pourquoi le devrait-il ? Il coche les cases que l’on attend de lui, et n’a pas vraiment d’autre motivation quant à sa scolarité, autre que le fait qu’on lui foute la paix pour qu’il puisse jouer à la console. « Arrêtez de me demander des exemples de ce que je lis, monsieur, je joue à Fortnite et c’est tout, hein. »
« C’est bien. – Comme d’habitude quoi. – Non, c’est très bizarre, c’est bien mais différemment. »
Il arrête de se balancer sur sa chaise.
« Comment ça ? – C’est mieux rédigé que d’habitude. Il y a des réponses qui ne vont pas mais c’était… je ne sais pas, plus agréable à lire. »
Olivier passera plusieurs minutes à lire sa copie, lui qui d’habitude, la flanque en vrac dans son cartable. Et cette heure-ci – juste cette heure-ci, le lendemain, c’est déjà terminé – il va participer. Intensément.
« Tenez Kevin. Sur cette page-là. Vous cherchez duplicité. »
Kevin ne cesse jamais. Dès que quelqu’un a le dos tourné, camarade ou prof, il va chercher à se moquer, à mentir, à tricher. Il balance un truc et accuse l’autre, glisse une insulte et dénonce sa voisine, vole un stylo qu’il glisse dans la trousse près de lui. Apparemment ça dure depuis des années. Et des milliards de sanctions n’y ont rien changé.
« Je dois recopier la définition ? – Non, vous la lisez et vous me demandez si vous ne comprenez pas. »
Pendant qu’il trouve le mot, je vais aider Luna à terminer son portrait d’Harpin, le géant de la montagne. « Ce serait cool s’il lançait genre des chèvres sur Yvain le chevalier, monsieur. » Lorsque je retourne vers Kevin, il a les yeux dans le vague.
« Vous avez compris ? – Mais euh… Oui. – Vous comprenez pourquoi je vous ai fait lire ça ? – … – Kevin ? – Ce que je fais, ça existe ? »
Il y a de l’incrédulité, dans sa voix. J’ignore ce qu’il va faire de cette révélation. Mais au fond, mon boulot de prof de français, c’est avant tout de leur donner des mots, et je pense ne pas avoir échoué aujourd’hui.
Retour au boulot, donc. Et comme je m’y attendais un peu, c’est un retour en souffrance. Pas la mienne, celle des élèves. Le mois de janvier, c’est souvent celui des écorchures. La fatigue de la période des fêtes, l’hiver, tout ça fait que les mômes se retrouvent à vif. Et ça se manifeste de façon différente à chaque fois.
Les quatrièmes me sourient. Mais c’est un sourire un peu fatigué, à mille lieux de leur enthousiasme du début de l’année. Je passe l’heure à essayer de les faire réfléchir à l’intérêt d’aborder notre nouvelle thématique. Ils répondent laborieusement, par des fragments de phrases. Plus aucune tentative de justifier, d’argumenter, comme s’ils renonçaient à penser. « Ça y est, vous nous dites encore de réfléchir à des trucs pas compliqués de base », m’accuse Justinia lorsque je leur demande pourquoi diable on a le droit à des intrigues amoureuses dans tous les romans, les films et les séries.
Les cinquièmes, eux, sont en révolte. Ils détestent tout. Le programme, les profs, leurs camarades, le froid, le chaud, leur famille, l’école. Ils découvrent la méchanceté, les coups pendables. Je les vois ricaner et tenter tout un tas de trucs un peu nuls, comme attraper leurs portables ou se casser leurs crayons dès que je détourne le regard. Ils ne savent pas très bien pourquoi. Ils ont envie de savoir ce qui arrive à Yvain, depuis tout ce temps pourtant. Mais ils veulent aussi embêter les autres le plus possible. Je leur oppose ce que je sais le plus efficace mais le plus épuisant : leur montrer à quel point je suis heureux de travailler avec eux, royalement indifférent à leurs mesquineries, qui ne méritent que des sanctions rapides et expéditives. Ne se formaliser de rien, ne rien laisser passer, sourire sans arrêt ou presque. Ça les désarçonne. Parfois ça les calme. Surtout quand à la fin, avant la sonnerie, je leur propose de venir regarder la neige avec moi.
« C’est un truc de gosse. » proteste Jolrael en se calant dans sa chaise.
« Vous êtes des gosses. Et heureusement. »
Je me retourne, parce que, à part Jolrael qui nous rejoindra dans trente secondes, cette fois on regarde tous dans la même direction.
J’ai publié, sur les espaces de communication avec mes classes, la nouvelle de mon retour. Non pas que je m’attende à être accueilli avec un tapis rouge et une parade à dos de lama (quoi que), mais ne serait-ce que pour espérer avoir, doux rêveur que je suis, la moitié de mes élèves apportant leur cahier lundi. Il est possible de savoir qui a lu la nouvelle, à condition que son destinataire coche la case prévue à cet effet. Deux heures plus tard, la moitié de la classe de quatrième dont je suis prof principal est au courant – j’ai même reçu des messages me demandant s’il y a des choses à préparer pour lundi – et pas un seul cinquième n’a validé le fameux accusé de réception.
Retour à la réalité. Se souvenir que c’est cela aussi, ce boulot, le grand écart perpétuel entre les classes, les gamins, leurs réalités si diverses. Se souvenir qu’il va falloir être très, très agile.
Retour au boulot, dans ce qu’il a de plus concret : je reprends mes notes, mes tableaux, mes textes. Qui, comme à chaque début de période, sont bien trop ambitieux. Il y a longtemps que j’ai cessé de culpabiliser là-dessus. Ça n’est pas plus mal d’arriver avec trop de bagages, dans une classe. Certes, on n’aura pas le temps de visiter tout le décor que j’ai mis en place, les recoins que j’ai passé trois heures à bricoler, alors que j’aurais dû les consacrer à peaufiner ce cours de grammaire.
Mais ça n’est pas grave. J’ai aussi appris à assumer ce côté bordélique. Mon cours, c’est une maison aux miroirs, dans laquelle j’ai envie de laisser les mômes déambuler, toucher les tableaux et les attractions, tant pis s’il faut les réparer après.
Retour au boulot après un mois quasiment d’absence, comme réapprendre à marcher. Les muscles tirent, j’ai l’impression d’avoir tant oublié. Je vais réapprendre. Et c’est parfait ainsi.