Lundi 13 avril

Une lycéenne à qui j’ai donné des cours pour la préparer à l’oral du bac de français m’écrit pour me remercier : elle a obtenu un excellent résultat à son examen blanc. Ma première réaction : « elle n’avait pas besoin de ce soutien. » Quand elle m’a montré ses copies, sa moyenne flirtait avec les 17/20.

C’est marrant, je n’arrive pas à me défaire de ce réflexe. « Ils n’en n’ont pas besoin. » Ces mômes bien intégrés dans le système scolaire, qui en pigent les codes, et les attentes. Alors qu’élève, j’ai été ce môme.

Et les quelques soutiens que j’ai eu, cours particulier, ateliers, entretiens avec des adultes, me restent gravés en mémoire comme les meilleurs moments de ma scolarité. Qu’on ait pris du temps pour moi, que quelqu’un m’ait rassuré, m’ait confirmé que j’étais sur le bon chemin, ou tout simplement pas seul. J’ignore totalement ce que j’ai pu apporter à cette élève, comme j’ignore ce que j’apporte aux mômes qui tournent au vert + (on évalue en compétences dans mon bahut) dans mes classes. Mais je m’applique à garder cette pensée en tête : je me dois d’être persuadé que je leur suis indispensable.

Pas par orgueil, pas pour soutenir mon ego. Mais parce que si je commence à penser que nous sommes des figurants les uns pour les autres, alors c’est une prophétie qui se réalisera. Et parfois – toujours – il faut avoir l’humilité d’enseigner sans savoir ce que ça produit. Je ressors toujours perplexe de mes conversations avec les AESH, lorsque nous parlons cours. Ce que ces collègues perçoivent des heures passées en classe avec moi n’a souvent pas grand-chose à voir avec ce que je pense projeter. Alors des ados…

On est obligé de les croire. Elle avait besoin de ces cours.

Ils en ont tous, tous à leur façon, je l’espère, je le souhaite, besoin.

Samedi 11 avril

Arrivée aux vacances, comme à chaque fois un peu bosselé, un peu cabossé. C’est comme une routine, auquel le corps s’est habitué, après tout ce temps. Oublier tout ce qui a pu se passer. La fatigue qui retombe presque immédiatement. Je dors beaucoup et longtemps. Et déjà, tellement d’envies me prennent. Écrire, jouer, faire du sport. Les années passent et le temps devient de plus en plus précieux. Plus le temps de rester, sonné, à voir ces congés qui s’étiolent.

J’apprends à bien me reposer.

Vendredi 10 avril

Dernier jour de cours avant les vacances :

« Monsieur, on regarde un film ?
– Non. »

C’est l’une des choses les plus difficiles et les plus évidentes que j’ai jamais eu à écrire dans ce journal : pendant des années, dire non aux élèves m’a été quasiment insurmontable. J’avais à chaque fois l’impression de mourir intérieurement. Et parce que c’était immensément douloureux, je n’ai pas cherché à aller fouiller. Résister chaque jour au quotidien professionnel est une épreuve suffisamment éprouvante.

« On va faire quoi ?
– On va continuer à travailler sur Les lettres persanes. »

Il n’y a plus, dans mon ton, ces notes aiguës et désagréables qui me vrillent les tympans. Et probablement ceux des mômes. Il n’y a plus la nécessité de se défendre. Il a fallu toutes ces années pour que, sans m’en rendre compte, quelque chose d’essentiel se débloque.

Je sais ce qui est bon pour eux.

Je me suis infiniment méfié de cette phrase, je l’ai rejeté, pendant tellement longtemps. Et c’est aussi pour ça que ça se passe bien avec mes classes. Je suis ce prof foutraque, qui ne se prend pas au sérieux, pour qui la parole de ces mômes est absolument précieuse. Mais qui les maintient aussi dans une sorte d’instabilité, parce que souvent, je ne parviens pas à m’opposer à eux de façon clair, à donner un cadre, dont je crains tellement que les bords soient coupants.

Alors que le problème, ce n’est pas eux face à moi. C’est moi face à moi. Accepter de porter cette responsabilité, celle de celui qui sait, et qui assume si ça ne fonctionne pas. Pendant un cours ou une année. C’est difficile, et terrifiant. Et ça implique d’être plus vigilant encore, afin de ne pas devenir :

« Aigri ?
– Hmmm, vous vous rappelez, on a vu un mot qui convient mieux.
– Ah oui ! Amer ! »

À énormément de points de vue, cette année est difficile. Parce que je suis dans un collège qui souffre. Trop d’élèves, pas assez de moyens, et des adultes de plus en plus perdus, par l’avalanche de responsabilités qu’ils doivent gérer chaque jour. Mais tandis que j’affrontais ces crises, un lent travail, commencé il y a dix-huit ans, dans un collège de Ris-Orangis, est arrivé à maturation. Ne plus avoir peur de moi-même. De ce masque de prof, qu’il était facile de ne pas voir, étant donné que je l’avais posé à même la peau. Lorsque l’on est sur scène, on ne distingue pas vraiment ce que voient les spectateurs. Du moins au début. Pendant qu’on progresse, on finit par se rendre compte de l’effet qu’un geste, un regard ou une posture peuvent avoir. Est-ce que le fait de me lancer plus sérieusement dans le théâtre m’a aidé à m’en rendre compte ? Sans doute.

Mais ce sont aussi tous ces mômes, par centaines, qui m’y ont aidé. Alors en ce dernier jour avant les vacances, on se demande comment on peut être persan. On se casse le nez sur des hyperboles et de l’ironie. Parce que je sais qu’ils en ont besoin. Et qu’ils ressortent de la classe sereins.

Apprendre à savoir.

Jeudi 9 avril

L’autre jour, Dorian a trouvé dans la rue une peluche de lapin abandonnée. Il l’a recueillie, lavée et, depuis, l’amène à chaque cours. Mason, c’est le nom de la créature, assiste désormais à chaque cours de français, sagement assis à côté de la trousse de son humain. Et l’autre jour, lors d’une sortie au cinéma, Béline, élève de mon autre classe de quatrième, s’est emparé de la peluche. S’en est suivie un ensemble de négociations assez complexe, dans lequel j’ai été sollicité, pour récupérer Mason.

« Ça y est monsieur, on l’a récupéré ! Ça va, elle s’en est bien occupé, elle l’a même parfumé un peu. »

Ce qui me fascine un peu dans cette histoire, c’est le sérieux avec lequel tous les protagonistes sont impliqués. Personne ne s’est moqué de Dorian, tout le monde semble trouver normal que Mason entende parler de Montesquieu, et les mômes ont fait preuve, lors de l’enlèvement, d’une diplomatie des deux côtés que pourraient leur envier certains chefs d’État américains actuellement, s’ils n’étaient pas des fous dangereux.

Donc, je rigole devant l’incongruité de la situation, mais pas trop fort. Évidemment c’est un peu grotesque. Mais un peu mignon aussi, l’attachement de tous ces futurs troisièmes à une peluche-totem, dont ils prennent tous soin. J’ai la sensation que Mason est une lueur d’un temps avant leur adolescence, totalement insensible aux comportements qu’ils peuvent avoir le reste du temps. Un truc de gaminous, quand être mignon et enfantin n’était pas une faiblesse. Alors autant accueillir cet élève supplémentaire, de toutes façons il ne dérange pas.

Mercredi 8 avril

C’est la première fois que Nikolas et moi avons une conversation tendue. Il est mon élève depuis l’année dernière et, dans ce grand chaos qu’est le collège, est l’un de mes piliers. Parce qu’il n’a absolument pas changé. Que ce soit physiquement ou mentalement, j’ai l’impression de voir exactement le môme de sixième qui est arrivé avec son immense cartable.
Alors certes, c’est étrange, limite un poil inquiétant, de voir qu’il ne change vraiment, vraiment pas. Mais au plus profond de moi, ça me rassure. Ça me donne une sorte d’assise : ce collège, j’y suis un peu à la maison, vu que jour après jour, j’y retrouverai Nikolas.

Sauf aujourd’hui.

Ça n’est même pas arrivé en cours. J’assistais avec eu à une session EVARS (Education à la Vie Affective, Relationnelle et à la Sexualité). Et Nikolas proteste très fortement, depuis le début de l’heure, quant aux dessins de « gens tous nus » vidéoprojetés au tableau. Tellement fort que j’ai dû l’isoler dans une autre salle. Ça n’est pas la première fois que je dois le reprendre. Mais d’ordinaire, c’est parce qu’il bavarde trop fort du dernier match de foot, du fait qu’il a mangé trop de kebab, ou de One Piece. Il me sourit, se tait, et reprend quelques minutes plus tard.

Mais aujourd’hui, il y a quelque chose d’autre dans sa voix. De plus aigu – il a déjà le timbre fluet – mais aussi de plus sérieux :

« Ça parle des parties intimes, si on dit intime c’est parce qu’il y a une raison ! Il n’y a pas à les montrer. »

Il a refusé les explications des deux intervenantes. Et il me tourne désormais le dos, geste qu’il n’a jamais eu jusque là. Son regard, juste avant, avait changé lui aussi. Je ressens un léger vertige, pendant que j’ouvre enfin la bouche :

« Vous savez, moi aussi, ça me gêne. »

Il me regarde, avec un doute qu’il n’a jamais manifesté à mon égard. Ça me fait mal, un peu :

« Alors pourquoi vous dites que c’est important ?
– Ça peut être gênant et important. Bien sûr que ça fait bizarre, et vous avez raison, l’intimité, elle n’a pas à être montrée à n’importe qui. Mais il faut savoir comment ça fonctionne, ce que c’est. Parce que ça fait partie de nous aussi.
– Mais je veux pas savoir !
– Et ça c’est gênant. Parce que ça fait partie de vous, même si ça ne vous fait pas plaisir. Vous avez le droit ne pas vouloir vous y intéresser tout de suite. Mais juste… Vous essayez d’enregistrer une ou deux phrases. Quand ça vous gêne trop, vous vous retournez, jusqu’à ce que vous vous sentiez mieux. Promis je ne dirai rien.
– Promis ?
– Je tiens mes promesses non ?
– Sauf quand vous dites que vous rendrez vite les copies.
– C’est vrai. »

Il tient parole. Et il n’est plus exactement le Nikolas que j’ai connu. C’est normal, tous ils changent, et c’est beau, et c’est bien. C’est juste toujours, tellement trop tôt.

Mardi 7 avril

Les quatrièmes sont partis en voyage en compagnie d’Usbek et Rica. Avec les deux Persans de Montesquieu, ils se sont moqués des parisiens, et se gaussent désormais des caprices de la mode. Que j’ai accompagnés, c’est mon petit plaisir personnel, de la scène du bleu céruléen du Diable s’habille en Prada.

C’est le moment de l’année où les classes deviennent, faute d’un meilleur terme, patinées. Les mômes ont fini par comprendre comment fonctionnent la plupart de leurs enseignants, les bons comme les mauvais côtés. Ils savent qu’en français, ça commencera toujours par des bredouillements bizarres qui, petit à petit prendront sens. Pour certains, ça a été une joie toute l’année, pour d’autres, une vraie torture de suivre les méandres alambiqués.

Aujourd’hui, ils comprennent. Celles qui, d’emblée motivées, suivent déjà en demandant aux autres, qui bavardent un peu, de se taire. Ceux qui patientent, en attendant de pouvoir intervenir, ou de comprendre ou mène ce texte parlant de mouches et de portes que l’on élargit. Cela fait huit mois, sur les dix que compte l’année scolaire, que nous cheminons ensemble. Et quelque part, nous nous sommes apprivoisés. Ça peut sembler long. Mais il y a beaucoup de classes avec qui ça ne fonctionne pas. Avec qui nous cohabitons, inconnus les uns aux autres, et où chaque heure de cours est une pénible traversée.

Encore deux mois où nous allons nous fréquenter. Usés et apaisés des tempêtes que nous avons traversés.

Lundi 6 avril

A. passe par la maison. A. est écrivain, et travail souvent avec des enfants. Régulièrement, quand nous parlons de nos expériences mutuelles avec des classes, son constat est le même « J’adore, mais parce que c’est une fois de temps en temps. »

Et je le comprends tellement.

Si j’avais le temps, et le talent, chaque page de ce journal serait un roman. Les micro-interactions bouleversantes, dont je ne sélectionne qu’une infime partie, elles sont des milliers à advenir, jour après jour. Les paroles, les sourires, les conflits… C’est peut-être l’une des grandes énigmes de ce métier : comment gérer la densité ?

Dimanche 5 avril

Et le dimanche, on s’évade !

Avec le premier album de bou, groupe rennais – et ami.es – qui sort donc de sa besace douze titres tout aussi différents que liés. Un peu comme un puzzle qu’on aurait sorti après un pique-nique en plein été. Les notes s’agencent, chaotiques et évidentes, sur un sol un peu bosselé.

Chaque pièce de ce puzzle, chaque morceau, a sa propre identité, et des mouvements qui lui sont propres. Des micro-symphonies qui attrapent. On s’attend à une balade, et ça dérive sur des accents pop-rock, sur deux trois accents punks, une boucle, deux, et un changement de tonalité. C’est ça qui est dingue, dans « Pardon my French » (le nom de l’album, donc) : cette sensation d’un déséquilibre permanent. On est surpris en permanence que ce soit par les paroles, les transitions ou les virages à 180 degrés. Ce ne sont pas des refrains que bou nous fait entrer dans la tête avec les conneries d’Alto Almighty, ou la voix d’Atide qui raconte sans y toucher des histoires délirantes : ce sont des images, une fresque toujours en mouvement.

Et beaucoup, beaucoup de soleil.

Samedi 4 avril

Et comme ça, ça commence.

Je parcours les dernières semaines, dans le cahier de texte. Une vraie dentelle. Les jours fériés se succèdent tandis, que par ma fenêtre entrouverte, pointent les odeurs du vrai printemps. On parle échéances de fin d’année dossiers à remplir, déjà ça emplit la salle des personnels. Et le serveur sur lequel j’ai déposé mes vœux de mutation fermera bientôt.

Chaque année j’ai l’impression que c’est plus cours. Le temps d’une inspiration, et déjà cette deuxième saison au collège de Renais entre dans sa dernière phase. Déjà, la question se chuchote à travers les échos : « Et après ? »