Jeudi 19 mars

Je connais Georg depuis l’année dernière. Et chaque cours a été systématiquement le même avec lui.

« Il faut aller un peu plus loin dans le travail.
– Mais j’ai bien répondu !
– C’est incomplet / Vous pouvez approfondir / Vous avez lu trop vite.
– Mais euh ! De toutes façons monsieur, moi je suis plus maths et sciences, hein. »

À chaque fois. Mais pour une raison qui m’échappe, cette attitude ne m’a pas exaspéré. J’ai continué, heure après heure, à lui demander une ligne de plus. À lui faire lire un livre supplémentaire. À aller le chercher dans sa participation orale. Sans jamais m’énerver. Parce que j’avais une intuition. Juste ça, une intuition. Que j’étais à quelques centimètres de quelque chose d’important. Qu’il ne fallait pas arrêter de creuser.

Cette fois-ci j’ai eu raison.

C’est arrivé en l’espace de quelques semaines. Le regard qui s’affûte, et les épaules qui se redressent. C’est souvent ce qui fait la différence entre les lycéens et les collégiens. La posture. Il ne lève pas forcément plus la main. Mais ça se voit, il écoute. Il essaye. Il comprend. Il comprend ce qu’il fait là. À prendre davantage de temps à rédiger, à me poser, de temps en temps, une question discrète mais précise.
Ça ne sera jamais un élève avec lequel j’aurais énormément d’affinités. Et je ne pense pas être le prof de sa vie d’élève. Mais, obstacle après obstacle, on a chacun fait notre chemin. Je l’ai guidé, il a avancé. Franchement, j’ignore ce que je pouvais espérer de mieux.

Mercredi 18 mars

Je ressors d’une nouvelle session où je suis allé donner un coup de main à une lycéenne, angoissée pour les épreuves de français. Toute vanité bue, je pense avoir fait du bon boulot. Toute vanité bue, je remonte dans ma voiture un peu guéri.

En ce moment, pour tout un tas de raisons plus ou moins nébuleuses, j’ai la sensation que mon boulot me fait du bien. J’ai passé la quasi-totalité de mon existence à craindre de ne pas être apprécié. Et cette terreur m’a amené à tenter de m’adapter, quoi qu’il arrive. Dans ma vie privée comme dans cet emploi de prof. Et je suis capable aujourd’hui de faire découvrir le collège à des sixièmes, comme je peux, sans trembler, expliquer les relations entre Camille et Perdican.

J’ai bâti mon métier sur de la théorie, de la pratique, sur des conseils de collègues, et aussi d’élèves. En ce moment, j’apprends que je l’ai aussi construit sur mes faiblesses, celles que je n’arrivais pas même à nommer. Il existe là des canaux secrets.

Enseignant, soigne-toi.

Mardi 17 mars

Un tapotement discret à la fenêtre de ma voiture, alors que je suis en train de quitter le collège. C’est Olivier.

« Monsieur, je suis désolé…
– Tout va bien ?
– Vous avez pas vu mon téléphone, dans votre salle ?
– Non, je ne pense pas.
– Oh non, oh non. »

Cet élève de quatrième qui a souvent affaire avec la vie scolaire a les yeux brillants. Qu’il s’essuie très vite, ses potes rôdent, curieux, devant l’un des leurs qui ose venir trouver le prof jusque dans l’habitacle de sa bagnole.

Et ça me frappe.

Ça me frappe parce que je le remarque souvent. En-dehors du bahut, dans l’espace de la rue ou près de leurs parents, nos élèves redeviennent enfants. Je ne sais pas trop comment l’expliquer, c’est dans les traits du visage. Quelque chose à voir avec les angles. Plus doux, moins marqués. Dans cette rue, à quelques mètres du bahut je vois cette facette qu’il dépose chaque matin.

Pourvu qu’on retrouve son téléphone.

Lundi 16 mars

Accompagnement des élèves de la chorale. Pendant une journée, juste chanter à leur côtés, obéir aux instructions d’A-H, la douce et géniale collègue de musique. Pendant une journée, être pris en charge. Ça fait du bien, de temps en temps.

Il sera temps de retrouver la réalité demain.

Samedi 14 mars

Lundi, l’éternel jeu des mutations recommence. Demander sans grand espoir d’être exaucé, à exercer dans un établissement précis, ou dans une ville, ou même demander à se fixer. Ou que soit l’endroit.

Même si mon ancienneté dans l’académie m’assure un échec, j’avoue être inquiet. Inquiet car, moins que chaque année, je sais ce que je veux. Rester dans ce bahut, plein de gens que j’adore, mais sur un statut précaire, susceptible de changer à chaque instant ? Demander à exercer au lycée, où je m’étais senti si heureux, il y a deux ans ? M’enfuir en courant ?

C’est amusant. Mon premier réflexe est de reprendre ce journal, de le relire pour savoir si mes souvenirs sont exacts. Faire le bilan de ces expériences et s’orienter dans le tumulte de cette carrière et de mes pensées. À nouveau, je dois prendre une décision.

Je souris, un peu. Ça n’est pas donné à tout le monde.

Vendredi 13 mars

Mario Kart World est un excellent volet de la série. Je commence à ne pas être trop mauvais, et régulièrement, je me vois, cheveux au vent (je joue la Princesse Peach uniquement pour ça), en première position, prenant parfaitement les virages et les raccourcis. Enfin jusqu’à ce qu’une carapace rouge, bleue ou dorée vienne me stopper dans mon élan et me faire perdre mon avance. C’est même pas juste, je conduisais tout bien comme il fallait.

Cette frustration a le même goût que mes cours en ce moment. Je sors de ce vendredi avec une pêche d’enfer et la musique de victoire de Mario Kart dans les oreilles. Toutes mes classes ont bossé, les élèves avaient leur matériel, étaient prêts, ont accepté de se concentrer même quand c’était compliqué… Je suis le meilleur, je suis le prof de l’année !

Je le suis aujourd’hui.

Parce qu’il n’y avait pas la carapace rouge de deux mômes se castagnant dans les couloirs juste avant d’entrer en français. Parce qu’Aniel est en mesure conservatoire avant son conseil de discipline, Aniel que je n’ai absolument pas pu aider. Pas de peau de banane d’intervention de la vie scolaire, devant interrompre mon cours, parce que quelque chose de grave s’est passée l’heure précédente.

Je suis le meilleur prof du monde parce qu’il n’y avait pas d’obstacles, pas d’aléatoire, pas d’imprévisible, je ne jouais pas selon les règles habituelles. Toute honte bue, c’est pas que le reste du temps, nous soyions mauvais, nous les personnels d’éducation : c’est qu’un obstacle qu’on avait absolument pas vu venir peut nous faire passer de la première à la vingtième place en une fraction de seconde. Et que comme dans Mario Kart, il n’y a pas le temps de se lamenter ou de rager. Il faut continuer à avancer en espérant qu’on va trouver le bonus caché qui nous permettra de refaire course, peut-être pas en tête, mais suffisamment haut pour être qualifiés pour la journée suivante.

Jeudi 12 mars

Les quatrièmes ont le nez collé au sujet de brevet blanc que je leur ai photocopié pour l’occasion. Tous, ou presque, ils se livrent à un exercice fascinant : comprendre si les difficultés viennent du fait qu’ils n’ont vraiment pas les connaissance pour répondre aux questions posées, ou s’ils ont tout simplement lu trop vite, ou sans se concentrer.

C’est quelque chose qu’il est important d’entretenir, sans que cela devienne trop systématique, ou pesant : les prendre au sérieux. Pendant une quarantaine de minutes, ils réfléchissent à ce qu’ils savent. « On s’autodiagnostique ! » rigole Imane. Parce qu’évidemment, on finit par des rires et deux trois blagues, c’est nécessaire.

Cette heure-ci, je leur ai présenté la montagne qu’ils devront franchir l’année prochaine. De loin. Parce que comme le dit Willow dans Buffy, regarder les choses qui font peur de loin, ben ça fait un peu moins peur.

Mercredi 11 mars

Les cinquièmes jouent quelques scènes du Malade imaginaire. Nous réfléchissons à la mise en scène. Contemporaine, fidèle à l’époque, abstraite…

« Ben non, il faut des beaux costumes, des belles robes et des grands chapeaux ! Sinon ça ne vaut pas le coup. »

J’oublie souvent que, pour tout ce qu’il y a de difficile, de violent, de dur en ce moment, ils restent des enfants. Des enfants qui jouent, et qui veulent de beaux costumes.

Mardi 10 mars

Je remets les tables de ma salle en rangées. Depuis le début de l’année, je les avais placées en îlots. C’est marrant, l’expérience. Il y a quelques années, j’aurais pris cela comme un échec. Remettre la « classe en autobus ». Aujourd’hui, j’espère juste ne pas réussir, avec mon habileté légendaire, à me prendre un table sur le pied.

Mais un échec ?

Actuellement, c’est ce dont trois de mes quatre classes ont besoin. Qu’ils ne parviennent plus à bosser efficacement en groupe, que la détestation qu’ils se portent mutuellement nécessitent un temps loin de la communauté ou que le travail que je fais effectuer ces prochaines semaines nécessite davantage de face à face, il ne serait tout simplement pas logique de conserver cette configuration par défaut. Et il est hors de question qu’un orgueil mal placé nuise à l’intérêt des mômes. Les tables ne sont que des tables, et très longtemps, je me suis accroché à des catéchismes. Être rigoureux, pas trop rigoureux. Enseigner en frontal, en groupe, en individualisé. Évaluer en compétences ou en notes, par les pairs ou « au fil de l’eau. »

L’enseignement est un flux, on tend l’oreille à ce que les classes nous murmurent ou nous hurlent. Et on s’adapte.

On s’adapte, et ça nécessite, en plus de bosser, de se faire confiance.

Et de bien s’aimer.