Vendredi 27 février

Depuis quelques semaines, je vois son visage apparaître sur les réseaux sociaux. Il y a encore quelque chose d’adolescent dans ses traits et son regard. Il se raserait la barbe, je suis certain que je retrouverais l’élève de quatrième à qui j’ai enseigné en région parisienne. Et qui me disait, en rigolant de ma stupéfaction, que son rêve était de devenir médecin légiste.

Il n’est pas devenu médecin légiste.

À la place, il s’est lancé en politique. Et il est aujourd’hui l’une des voix nombreuses de cette hydre immonde qu’est l’extrême-droite. L’une de ses fonctions consiste à rendre attractif et dynamique le discours rampant du fascisme.

Alors oui. Oui évidemment, sur les milliers de mômes passés dans ma vie, certains devaient bien finir par être enserrés par la pieuvre. Je le sais, bien sûr, qu’Ulysse ne sauve pas des chants racistes, que Tomek et Hanna ne peuvent presque rien contre les marées brunes qui déferlent. C’est un rêve un peu facile, paresseux, presque, de se dire que les mots et les histoires sauveront le monde. Le monde, s’il doit l’être, sera sauvé par des millions d’efforts individuels, petit à petit et jamais définitivement.

Mais tout de même. Tout de même j’enrage. Je repense au gamin de quatrième et j’ai la sensation d’avoir échoué. Mais même ça, c’est un luxe que je me refuse d’avoir. Je vais continuer à lutter. À expliquer, à raconter, chaque jour mieux et davantage, tant que je serai enseignant. En espérant que ces heures passées ensemble donnent aux mômes suffisamment de recul et d’espoir pour ne pas tomber dans les marécages de la pensées. Je ne les sauverai pas, mais je ferai ma part, chaque jour plus fort, plus brillant.

Jeudi 26 février

Balade à Bécherel en compagnie de M. Nous errons sur les remparts, avant d’explorer quelques librairies. M. aimerait des recommandations de lecture. À plusieurs reprises, je lui parle de l’importance qu’à, pour moi, la précision dans l’utilisation de certains mots. Cela m’arrive rarement : quand mon métier et mes goûts personnels s’alignent. Quand je peux parler de ce que j’ai appris et que ça reste léger.

Cette année est une profonde remise en question de mon métier. Mais là où je sens qu’il est capable de me nuire, je découvre aussi qu’il m’est une source profonde de joie. Une vieille relation, parcourue de reliefs et de fêlures : l’année prochaine, je fêterai mes vingt ans de carrière, le double de ce que je m’étais promis de rester, quand j’ai obtenu mon CAPES. Aujourd’hui, alors que je parle d’Asimov avec joie, je ne me promets rien. Les promesses, comme tout le reste, sont mouvantes et transitoires.

Mercredi 25 février

Je cours sur des sentiers qui sèchent, sous un soleil anormalement gaillard, pour un mois de février. Le dérèglement climatique me rappelle à la rentrée, bientôt. À la deuxième partie de l’année, plus courte, plus chaotique. J’ai souvent tendance à dire que l’on travaille beaucoup, et fort, d’octobre à janvier. Après, les premiers signes s’écrivent dans les classes et sur les emplois du temps. Des jours fériés, des stages et des voyages. On se plonge petit à petit dans le chaos. C’est ainsi, chaque année.

J’inspire et, à petites foulées, je me prépare à entrée dans ces mois encore plus instables que les précédents. C’est terrifiant et exaltant.

Mardi 24 février

Discussion avec E., qui commence un nouveau boulot. Il me confie ses deux difficultés principales : le fait de passer l’intégralité de sa journée de travail avec ses collègues, et l’ennui, lorsqu’à des périodes extrêmement intenses, succèdent des moments de calme.

« Et toi, comment fais-tu ? »

Je me retrouve dans l’incapacité de lui répondre. Je ne fais pas. Les moments de calme, lorsqu’il y en a, me servent soit à tenter de récupérer les vagues d’énergie déployées pendant les cours, soit à tenter de maîtriser tout l’administratif que recouvre la profession et dans lequel je reste terriblement mauvais. Quant à la coexistence avec les collègues…

« Il y a une étrange solitude, dans ce travail. »

E. ne juge pas, il écoute. Et je lui présente cette partie qu’on tous les enseignants, tous les personnels d’éducation, sans doute, et qui reste isolée, lorsque les cours se déroulent. Si proximité il y a avec nos élèves, elle restera toujours corsetée par notre éthique professionnelle, notre mission. Et c’est une bonne chose, nous n’avons pas à « déborder » sur ces enfants. Nous sommes les responsables, celleux qui, sans avoir toutes les réponses, apportent une vision cohérente et stable des sujets qu’ils abordent. Être rassurants par nos connaissances, les mots que nous choisissons, notre attitude.

Et notre doute restera isolé, jusqu’à la récréation et la salle des personnels. Face à des centaines d’élèves vus quotidiennement, nous sommes sursollicités et isolés. J’ai appris à accepter, à aimer aussi, parfois, ce paradoxe. Et en écoutant E., en me rappelant mes expériences professionnelles passées, je me rends désormais compte de ce qu’il a d’unique.

Lundi 23 février

Les vacances, c’est aussi le moment durant lequel je lis, beaucoup. Des choses qui n’ont pas, en tout cas pas a priori, de rapport avec les cours, avec ce que j’ai envie de faire étudier aux élèves. C’est aussi le moment où mon esprit s’assainit. De nouvelles idées, des mots et des expressions oubliées qui me reviennent. C’est le moment où tout ce qui s’enkyste du fait de l’urgence, de la nécessité d’avancer dans le programme, de réexpliquer, circule à nouveau, de façon fluide.

Il ne faut pas s’y tromper : ce grand ménage de l’esprit, je le fais aussi pour eux. C’est parce que je me confronte à la complexité et à l’altérité que je peux ensuite aller vers les mômes.

J’aimerais parvenir à le leur expliquer.

Samedi 21 février

Weekend parental. Comme souvent, je parle du boulot, de mes élèves également, à mes enseignants retraités de maman et papa. Pour partager des expériences, communes ou différentes, bien entendu. Mais il y a autre chose. Sensation étrange de déposer ces fragments d’histoires, de vie, comme je le fais quand j’écris dans ce journal. J’ignore pourquoi cela m’importe autant. Après tout, ces heures de cours finiront par être oubliées dans leur immense majorité, même par les élèves qui y ont assisté. Et pourtant je voudrais qu’elles importent. Pourquoi, je ne le sais pas encore. Pour me convaincre que je suis un bon prof ? Pour garder une trace du passage de ces élèves dans ma vie ?

J’aimerais que tout cela ait un sens. Que je ne sois pas un rouage dans une machine – l’Éducation Nationale – qui tourne parce qu’on a décrété un jour qu’elle devait tourner. Que mes élèves ne le soient pas non plus. Parler et écrire contre la mécanique.

Vendredi 20 février

Après plusieurs semaines, mon DVD de Roméo + Juliette m’a été rendu par Rinaldo. Le truc, c’est que ce n’est pas Rinaldo qui me l’avait emprunté. À l’intérieur de la boîte, je découvre un petit mot de remerciements, signé de huit noms. Pendant cette période si compliqué, Claire Danes et Leo ont voyagé de maison en maison, sans que je le sache.

J’ignore pourquoi, mais j’y puise un étrange réconfort.

Jeudi 19 février

Je joue quelques heures les profs particuliers chez E. Son fils passe son bac dans quelques mois et a besoin, comme nombre de lycéens, d’être rassuré quant aux complexités de l’épreuve et de la méthode. Pendant que nous revoyons la formulation des problématiques, un constat s’impose à moi : le môme ne craint rien. Même si sa professeur changeait de vie et partait explorer les ruines anciennes d’une civilisation disparue, il aurait très probablement l’examen.

Pourtant, de son propre aveu, le français n’est pas sa matière de cœur, et il ne travaille pas autant que sa mère, sa prof, divers sites internets et le monde en général le lui conseille.

Seulement il est déjà sauvé. Aucune amertume dans cette évidence. Mais I. lit des livres depuis tout petit, on l’a amené au cinéma et au théâtre, il a grandi entouré de gens qui connaissent, maîtrisent et s’épanouissent dans des codes qui correspondent à ce que l’on attendra de lui, le jour du bac. Le temps que je passe avec lui n’est pas vain, il lui permettra de gagner en confiance, de grappiller peut-être les points qui lui manquent pour obtenir une mention ou de ne pas perdre ses moyens le jours de l’oral. Mais il y avait très peu de chances qu’il échoue.

Mes pensées dérivent le long de la Vilaine alors que je rentre chez moi. Il y a fort à parier qu’I. était au collège de ces élèves qui suivent en cours et ont toujours leur matériel. Alors que, paradoxalement, il est de celleux qui en ont le moins besoin. Et elle est là, l’aporie : les mômes avec lesquels il est le plus dur d’interagir en classe ont le plus besoin que l’école leur transmette ce savoir, ces codes. Pour leur culture personnelle, bien entendu, mais aussi et avant tout (même si ça m’attriste de le reconnaître) pour pouvoir s’intégrer dans une société qui refuse de remettre en cause ses codes. « Je ne vous enseigne pas la langue française, je vous enseigne une norme » dis-je souvent à mes élèves. Et j’en suis convaincu. Le français est un agglomérat absolument délirant de règles parfois contradictoires, d’exceptions, d’incohérences, de génie et d’erreurs. Ma mission est avant tout de permettre aux élèves de s’en rendre compte et de prélever dans ce fouillis les outils qui leur permettront d’atteindre leur but. Mais je ne suis pas qu’une feuille de route. Mon désir profond est que dans ce fatras, ils trouvent les clés d’une émancipation, d’un recul critique. Auquel plusieurs, pour tout un tas de raison, n’ont pas accès ailleurs.

Étrange réflexion : on n’enseigne bien qu’à ceux qui en ont le moins besoin. Il y a tant, tant à faire pour corriger cela. Je parlais l’autre jour à Q. du bâti, à T. de nos méthodes pédagogique, en heure syndicale des effectifs délirants. Tant que nous n’aurons pas, en tant que société, pris la mesure du travail à accomplir, nous serons condamnés, personnels de l’éducation, à travailler ainsi. À tenir entre nos mains les fragments d’un système qui se délite, et ne permet plus de donner à chacun ce qui lui est nécessaire.

Mercredi 18 février

Les vacances d’hiver ont le cliquetis de ces véhicule qui arrivent tout en haut du grand huit, juste avant d’entamer la descente à toute vitesse. Nous nous trouvons un peu après la moitié de l’année, temporellement, réellement beaucoup plus loin. La fin de l’hiver et le début du printemps, c’est une improbable dentelle d’échéances administratives et scolaires, de voyages, de jours fériés. Nous avons passé les mois les plus denses, ceux où les semaines s’étirent en cours réguliers, et un peu similaires.

Je ne sais quoi faire de cette observation. Juste noter cette impression d’un temps toujours fuyant. C’est encore loin, très loin, mais un bref écho me rappelle à toujours ce qui m’attend : l’après. Les demandes de mutations, le poste fixe impossible, l’impression, très doucement, de perdre sa matérialité dans un établissement.

Ce sera pour plus tard. Mais ce sera.