Les quatrièmes ont le nez collé au sujet de brevet blanc que je leur ai photocopié pour l’occasion. Tous, ou presque, ils se livrent à un exercice fascinant : comprendre si les difficultés viennent du fait qu’ils n’ont vraiment pas les connaissance pour répondre aux questions posées, ou s’ils ont tout simplement lu trop vite, ou sans se concentrer.
C’est quelque chose qu’il est important d’entretenir, sans que cela devienne trop systématique, ou pesant : les prendre au sérieux. Pendant une quarantaine de minutes, ils réfléchissent à ce qu’ils savent. « On s’autodiagnostique ! » rigole Imane. Parce qu’évidemment, on finit par des rires et deux trois blagues, c’est nécessaire.
Cette heure-ci, je leur ai présenté la montagne qu’ils devront franchir l’année prochaine. De loin. Parce que comme le dit Willow dans Buffy, regarder les choses qui font peur de loin, ben ça fait un peu moins peur.
Les cinquièmes jouent quelques scènes du Malade imaginaire. Nous réfléchissons à la mise en scène. Contemporaine, fidèle à l’époque, abstraite…
« Ben non, il faut des beaux costumes, des belles robes et des grands chapeaux ! Sinon ça ne vaut pas le coup. »
J’oublie souvent que, pour tout ce qu’il y a de difficile, de violent, de dur en ce moment, ils restent des enfants. Des enfants qui jouent, et qui veulent de beaux costumes.
Je remets les tables de ma salle en rangées. Depuis le début de l’année, je les avais placées en îlots. C’est marrant, l’expérience. Il y a quelques années, j’aurais pris cela comme un échec. Remettre la « classe en autobus ». Aujourd’hui, j’espère juste ne pas réussir, avec mon habileté légendaire, à me prendre un table sur le pied.
Mais un échec ?
Actuellement, c’est ce dont trois de mes quatre classes ont besoin. Qu’ils ne parviennent plus à bosser efficacement en groupe, que la détestation qu’ils se portent mutuellement nécessitent un temps loin de la communauté ou que le travail que je fais effectuer ces prochaines semaines nécessite davantage de face à face, il ne serait tout simplement pas logique de conserver cette configuration par défaut. Et il est hors de question qu’un orgueil mal placé nuise à l’intérêt des mômes. Les tables ne sont que des tables, et très longtemps, je me suis accroché à des catéchismes. Être rigoureux, pas trop rigoureux. Enseigner en frontal, en groupe, en individualisé. Évaluer en compétences ou en notes, par les pairs ou « au fil de l’eau. »
L’enseignement est un flux, on tend l’oreille à ce que les classes nous murmurent ou nous hurlent. Et on s’adapte.
On s’adapte, et ça nécessite, en plus de bosser, de se faire confiance.
Les cours du lundi matin sont propres et nets. A force d’avoir bataillé de toutes les façons possibles et imaginables, les mômes ont absolument tous leur matériel et des cahiers à jour. C’est très loin d’être une petite victoire. Et pendant qu’ils travaillent, en groupe, sur la compréhension de la révolte d’Angélique, je m’interroge : comment cette classe peut-elle être celle qui, vendredi est entrée en s’insultant ? Celle dans laquelle j’ai dû mettre trois élèves en retenue suite aux propos infâmes qu’ils s’adressaient ? Celle dans laquelle cinq d’entre eux s’étaient pointés avec un stylo quatre couleurs et une feuille de classeur froissée ?
Comme souvent, j’ai envie de me servir de ces moments de concentration pour revenir sur ce qui s’est mal passé. Comme souvent, je me mords la langue. La temporalité des élèves n’est pas celle des enseignants. Ces événements, encore vifs dans ma mémoire, appartiennent à un passé révolu pour les cinquièmes. Je pourrais aussi bien leur demander pourquoi ils ont volontairement laissé tomber un verre sur le carrelage au CP. Il y aurait les mêmes regards interrogateurs et vaguement gênés.
Ce n’est pas qu’il faille oublier. Mais il est nécessaire de corriger sans le montrer. Je suis infiniment plus rigoureux ce lundi en réaction à ce qu’il est arrivé vendredi. Comme en prestidigitation, ne pas le montrer, ne pas pointer le lieu où se situe le passe-passe. Étrangement, ça m’est extrêmement compliqué. J’ai besoin de ce retour, d’expliquer les raisons de mes actes, les coutures et les sutures.
Mais il m’a fallu du temps pour me rendre compte que ce n’est pas ce dont ont besoin les élèves. Ronge ton frein, et par tes gestes, tes mots et tes supports, crée ce monde d’harmonie, de douceur, d’honnêteté et de rigueur auquel tu aspires pour eux. Les mots, ces mots qui te guident, ne leurs sont pas encore lanterne.
J’ai énormément de mal à décolérer de ce qui est arrivé vendredi. Dans le cadre de la Journée Internationale des Droits de la Femme, des représentants de la Ligue des Droits Humains proposent des interventions auprès des classes de quatrième. Le premier atelier se déroule en non-mixité. J’encadre donc les garçons de la classe dont je suis prof principal, ainsi que ceux d’une autre quatrième.
J’ignore à quel jeu bizarre se livre la Providence, mais, dès que l’occasion se présente, je me retrouve à devoir m’occuper de mômes que j’avais l’année dernière en cinquième, et avec lesquels mes rapports étaient, pour rester très euphémistique, assez conflictuels. Cette intervention ne fait pas exception, je me retrouve donc nez à nez avec des mômes dont je ne suis plus le prof et qui, en me voyant, me lancent un regard peu amène (à nouveau, bel euphémisme).
Mais ça n’est pas l’essentiel.
L’essentiel, c’est que pendant une heure trente, ces mômes vont se comporter comme les clichés les plus cauchemardesque de l’adolescence masculine. Entre les obscénités écrites dans les questionnaires distribués pour faire rire les copains, les conflits et les insultes entre les deux classes et les jeu de domination, je me retrouve à observer, ahuri, des êtres humains avec qui j’ai cru, pendant une année, parler de sujets forts, et importants. Les intervenants, pour beaucoup débutants dans l’activité, me regardent médusés.
Et que croyez-vous donc que je finisse par faire ?
Je me retrouve à hausser le ton. À prendre ma grosse voix. À montrer que le mâle alpha, ici, c’est moi. J’obtiens le silence et une immense sensation de nullité.
Bien sûr. Bien sûr que ce sont des adolescents, que ça avait des risques d’arriver. Mais le silence absolu qui suit mon engueulade me paraît pire que mes heures de cours les plus chaotiques. Ils m’ont démontré qu’ils ont raison. Que je suis infiniment plus respecté quand je gueule en voix de basse que quand je m’émeus en alto.
Alors ce soir, par pur esprit de revanche, je glisse un eyeliner dans mon sac. Quand il a été question de maquillage, les mômes ont gueulé que c’était juste crée pour cacher les traits des filles, qui sont moches. C’est totalement puérile, je le sais. Mais bon, j’arriverai plus tôt, histoire que le trait ne tremble pas sur les muqueuses de l’œil.
Pour tout un tas de raisons, la journée a été pourrie. Je suis furieux. Pour la première fois de ma vie, des collègues me signalent qu’ils me trouvent vraiment en colère. Alors quand je monte, pour prendre en charge les quatrièmes, je suis inquiet. Inquiet de me montrer abrupt, inquiet de décalquer ma hargne sur leurs visages, inquiet qu’ils soient eux aussi pénibles.
Cette classe de quatrième n’a absolument rien de notable. Un groupe hétérogène, capable de se montrer totalement passif ou gamin. Ou extrêmement curieux.
Et heureusement, cet après-midi, ils sont dans ce décan. Un étrange cercle vertueux se met en place. Ils voient que leurs réactions me font du bien. Et amplifient ce comportement. Ils participent, se marrent, se moquent gentiment les uns des autres, dévient, mais à peine, du cours. Consciemment ou pas, nous jouons la partition de nos deux heures de cours en harmonie. Avec quelques fausses notes, mais cela donne du relief à l’ensemble.
Aujourd’hui, six heures de cours, donc quatre non-stop ce matin, et des problèmes, de plus en plus graves, qui s’accumulent au bahut. Je parviens pourtant à prendre part à un jeu de société avec des collègues à la pause de midi, à manger des trucs sains, et à courir le soir venu. Mon corps et mon esprit travaillent de concert à repousser la fatigue et l’envie de se laisser, déjà, submerger par tout ce qui dysfonctionne dans l’immense carcasse malade du collège.
J’aimerais toujours avoir cette rayonnante énergie, celle qui se révolte en riant. Parce qu’alors, j’en ai l’impression, je serais capable de tout, même de sauver les mômes.
C’est la semaine où je vois cette classe de cinquième pendant six heures. Comme je le disais à L., mon stagiaire, ces mômes m’inquiètent. J’en connais une bonne partie depuis la sixième, et s’ils ont énormément de bons côtés, ils ne changent absolument pas, que ce soit physiquement ou mentalement. Ils restent spontanés, immatures, naïfs, émerveillés, maladroits et comme incapable de se lancer dans la grande course d’obstacle de la pré-adolescence.
Et même s’il y a quelque chose de profondément touchant à les voir dans cette étrange bulle temporelle, cela finit par leur faire obstacle. Avec la meilleure volonté du monde, ils ne comprennent pas l’implicite, continuent à oublier leur règle ou leur stylo rouge. Les histoires de cours de récré les obnubilent complètement, et cela s’entend dans leurs voix, qui refusent de muer.
Réussir à préserver leur innocence, tout en les aidant à grandir. À leur faire découvrir les vastes espaces de leur intelligence. Pour l’instant, ils sont parfaitement satisfaits de rester dans leur petit jardin. Comme si l’extérieur leur faisait peur.
Durant cette période, nous étudions avec les quatrièmes un roman relatant la vie d’une jeune fille vivant en Afghanistan. Roman qu’Ilona a déjà lu. Parce qu’Ilona vient d’Afghanistan.
Ilona, je l’avais déjà en classe en cinquième. Elle a toujours été sérieuse, polie, et tellement inoffensive. J’ai regardé cette môme perché sur un confortable pilier de condescendance, parce que c’était comme se chauffer au soleil. Elle s’émerveille d’un rien, aime me parler des mangas qu’elle lit, et n’a jamais un mot plus haut que l’autre.
Jusqu’à hier. Comme si elle n’attendait que ça. Dès que j’ai annoncé le titre du bouquin, quelque chose qui n’attendait qu’un soubresaut, a jailli source, ruisseau, torrent et fleuve en furie. Le regard d’Ilona s’est acéré, derrière les jolies lunettes rondes, et désormais, elle lève la main, attendant à peine que la parole soit accordée, pour préciser. Reprendre. Contester.
Ilona n’a pas peur de ce que renferme la fiction, « c’est des souvenirs que je comprends pas », m’a-t-elle affirmée avant que nous commencions l’étude. Mais elle veut comprendre, ça ne fait aucun doute. Elle m’a redemandé le lien vers le numéro du Dessous des cartes que j’ai diffusé et qui explique la situation géopolitique de l’Afghanistan, elle tire les camarades de son groupe de travail afin de progresser plus vite dans l’étude des chapitres. « Faut faire des efforts, quand même. »
Exilée depuis ses cinq ans, Ilona s’est juchée sur le nuage cotonneux de ce petit roman. Elle se veut guide et exploratrice. Pour elle, ce mois-ci, le cours de français a un sens infini. J’ignore ce qu’elle en fera. Et ça n’est pas la question. C’est son histoire.