Mardi 3 février

Hier, donc, mes élèves m’ont mis en colère.

Et c’est quelque chose, de rester en colère, quand on est prof.

Entre deux cours, nos élèves vivent tant de choses. D’autres profs, leur vie privée, les réseaux. Et parfois, on les accueille, le lendemain, encore écumant d’un cours qui s’est mal passé, alors que pour eux, cet épisode est aussi actuel que la Guerre de Troie. En général, cet oubli me convient. Mais pas aujourd’hui. J’ai envie qu’ils comprennent, non pas qu’ils m’ont blessé – mes sentiments n’ont pas la moindre importance – mais que cette ambiance de classe leur est nocive. Qu’elle attaque leur intelligence.

Et ça implique pour moi, de pratiquer quelque chose dans lequel je suis très mal à l’aise : des cours d’une précision chirurgicale. Pas une seule parole, un seul mot qui ne sorte de la notion que nous abordons aujourd’hui. Je ne les punis pas : je leur retire de l’autonomie, de l’espace, pour qu’ils puissent se reconcentrer sur l’essentiel. C’est ce que je leur ai dit du ton le plus neutre possible « Il faut que tout le monde puisse travailler sans se gêner. »

Il y a quelque chose de grisant dans ces heures qui se déroulent sans le moindre mot. Les diapositives qui défilent au tableau, le carnet de correspondance posé parallèle au cahier de français. Ce pourrait être comme ça à chaque heure. Ne pas se poser de question. Dérouler, en sidérant les élèves juste assez pour qu’ils ne posent pas les questions qui donnent au cours ce supplément d’âme. Avoir pesé chaque mot pour que la majorité acquière la notion. Garder une voix égale, sans qu’elle bascule dans la monotonie. Sensation de jouer à la perfection une étude au piano mainte fois répétée.

Bien entendu, je sens déjà les limites de cette modalité. Comme à chaque fois. La curiosité des mômes déjà se flétri, celles et ceux qui galèrent se referment dans un mutisme résigné. Ce cours n’est pas fait pour toi, quand tu ne rentres pas dans les cases du système. Ils passent un moment calme, pas un bon moment. Mais un moment dont ils ont tous besoin, néanmoins. Et je me dois de rester vigilant moi aussi, ne pas succomber à cette illusion de puissance, de maîtrise. Car ça n’est qu’une illusion. Au bout d’une semaine ou même moins, ce calme se briserait. De leur fait ou du mien.

La dose est le poison, et aujourd’hui, les cinquièmes avaient besoin de ce rappel, que l’école peut aussi, parfois, être ce lieu de discipline absolue, qui peut presque donner le vertige. Que je peux le leur fournir quand ça devient nécessaire, qu’aujourd’hui ça l’était. Et quand je leur dis au revoir, sur une sonnerie qui résonne dans un silence absolue, c’est sans inimitié mais sans faux enthousiasme non plus. Leur donner ce dont ils ont besoin, au-delà de mes propres affects, de mes sentiments.

Aujourd’hui j’y suis parvenu. Une fois n’est pas coutume.

Lundi 2 février

J’en veux beaucoup à mes élèves aujourd’hui. Parce qu’aujourd’hui, comme souvent en ce moment, ils trichent, transigent, négocient et mentent. Ils se dénoncent mutuellement, se vannent et refusent de bosser.

Bref, ils se comportent comme des adolescents, fatigués par une période de travail trop intense au coeur de l’hiver.

Comme la très grande majorité de mes collègues, je le sais, le vis au quotidien, et ai appris à le gérer plus ou moins correctement.

Ce qui ne veut pas dire que ça ne m’affecte pas. Je ne le leur dirai jamais en ces termes, mais j’aimerais qu’ils cessent d’être laids. Pas laids physiquement, bien entendu, laids dans leurs comportements. De cette laideur tellement banale, tellement habituelle, dans laquelle je me complais aussi. Rester égoïste, focalisé sur son propre intérêt et sur une joie mauvaise à voir les autres dans la merde. Ils expérimentent cette manière d’être, c’est on ne peut plus normal, et je m’emploie très fort à ce qu’elle ne leur devienne pas naturelle. Mais c’est épuisant.

Je m’en suis rendu compte hier, alors que je jouais avec M. Le simple fait de réussir à coopérer pour réussir des tâches, même dans un truc aussi bête qu’un jeu vidéo, m’a fait un bien fou. Un tout petit peu d’harmonie. De joie.

Étrangement, réussir à me l’exprimer m’aide à tenir. Les élèves qui nous sont confiés sont des êtres humains. Avec tout ce que ça implique de merveilleux et de terrible. Parfois, on aimerait qu’ils soient tels qu’on se les imagines : des infinis permanents de potentiel et d’espoir en l’humanité. Mais c’est à mon sens nécessaire de ne pas leur mettre cette responsabilité sur les épaules. Ils sont comme nous tous, géniaux et décevants. Ils marchent avec nous, dans toutes leurs contradictions. Et parfois, le chemin est boueux.

Foutues intempéries du mois de février.

Samedi 31 janvier

Je passe la journée à répéter une pièce de théâtre avec ces gens qui, en deux ans, en sont venus à compter pour moi plus que je ne saurai le dire. Au début de l’après-midi, nous répétons un texte extrait des oeuvres d’Hervé Guibert. Celui-ci explique le côté nécessaire de fixer dans son journal des événements, même terribles, même atroces, notamment la déchéance de son ami Muzil. A., l’une des deux metteuses en scène, me cloue de son regard bleu acier.

« Ça doit te parler, je suppose. »

J’aimerais tellement être capable de le transmettre aux élèves. Cet instant où tu comprends la nécessité vitale de la lecture, de l’écriture. Et plus encore, cet instant où tu n’es pas le seul à le ressentir.

Vendredi 30 janvier

Alors, continuer à faire des choses.

Ce mois de janvier n’en finit pas de finir. Adultes comme enfants flanchent, au collège de Renais. La vie scolaire est balayée par la maladie et les mômes, électrisés par le froid et la fatigue, se transforment en piles électriques, pulsions qui dézinguent dans tous les sens. Cris et pleurs, coups dans les portes et insultes. On fait le gros dos et on avance, pas après pas. Et on rentre tard, conseils de classe, conseils pédagogiques, conseils aux familles, conseils à soi-même…

Mais ça ne suffit pas. Même si ça n’est pas raisonnable, même s’il faudrait que je soigne mon sommeil et mon repos, Plus que jamais, en ce coeur d’hiver, j’ai besoin d’être autre. De parcourir les terres magiques d’Ivalice ou les bars de Rennes. De passer des heures précieuses à bricoler des textes qui ne seront jamais lus ou à constituer ma petite armée de carton avec la nouvelle extension de cartes Magic. J’ai besoin de brûler un carburant dont je ne dispose pas, parce que sinon, je serai réduit au gris.

Le froid me chuchote qu’il est inéluctable. Et je lui oppose une force que je n’ai pas, pour trouver encore à sourire, dans ce boulot qui m’épuise.

Jeudi 29 janvier

C’est M. qui emploie cette expression : « J’ai la place. » Quand il est prêt – fréquemment – à écouter mes états d’âme. Cette permission explicitement donnée me fait énormément de bien. Savoir, être certain que l’autre est prêt à accueillir. Je le ressens comme une exception.

Parce que j’ai l’impression que ça n’est pas toujours le cas.

En ce mois de janvier, dont les ténèbres n’en finissent pas de nous assaillir en volutes, je me suis levé plutôt en forme. Je ne l’ai dit à personne mais il se trouve que oui, en effet, ce matin j’ai la place. Est-ce ma tronche un peu moins froissée qu’à l’accoutumée, mes fringues, mon débit de voix ? J’ai l’impression que tout le monde s’en est aperçut. Adultes comme enfants ont besoin, un besoin hallucinant de se confier, de m’exposer leurs peurs et leurs révoltes. I., AESH, qui bout de colère face aux conditions dans lesquelles elle doit exercer son métier ; Nawel que je guide à travers chaque étape de la sanction qu’il s’est prise pour qu’il en conclue qu’elle est justifiée et nécessaire ; M., l’agent de maintenance du collège, qui me raconte les rustines avec lesquelles il doit colmater les brèches du collège ; Olivia, inconsolable de sa classe de l’année dernière.

Jusqu’à Ilan.

Ilan s’avance vers moi dans la cours de récréation, ses grandes jambes dévorant l’espace. Je ne crains rien, mais je sais qu’Ilan me déteste. Nos rapports l’année dernière étaient explosifs, et même cette année, alors qu’il n’est plus mon élève, nous nous sommes engueulés lors d’une sortie cinéma. Il se plante devant moi, le kaléidoscope de son visage en pleine mutation adolescente :

« Vous avez des troisièmes l’année prochaine ?
– C’est trop tôt pour savoir. Pourquoi cette question ?
– Vous avez mon frère, cette année.
– Oui, Finn.
– En cinquième. Comme moi. »

Il y a une accusation dans le ton à laquelle je ne m’attendais pas.

« Pourquoi ça va bien avec lui ?
– Comment ça ?
– Il me dit que vos cours sont trop biens. J’ai regardé son cahier, vous faites des trucs qui sont mieux qu’avec moi.
– Ce sont à peu près les mêmes cours.
– Pourquoi ça va bien avec lui et ça allait pas bien avec moi ? »

Les copains d’Ilan le regardent, un peu perplexe. Je pense qu’il l’est aussi, à poser une question dont je n’ai absolument pas la réponse. A m’accuser de. De quoi au fond ? De m’en être pris à lui ? De lui avoir mal enseigné ? De ne pas l’avoir assez apprécié ?

« Si vous m’avez en troisième, ça sera mieux ?
– J’espère. »

Il sourit. Et se retourne vers ses copains de classe, abordant un tout autre sujet. Il me laisse en plan avec ce moment, sans plus d’explication. Mais aujourd’hui, ça n’est absolument pas grave.

Aujourd’hui, j’ai la place.

Mercredi 28 janvier

Ma salle de classe est désormais remplie de chaises bariolées. J’ai arpenté tout le bahut pour remplacer celles qui, dans ma classe, étaient littéralement en train de se casser en deux, après quelque chose comme trente ans de bons et loyaux services. J’ai des amis plus jeunes que le mobilier de ma salle.

En ce moment, j’ai l’impression que tout mon boulot consiste en ça : remplacer n’importe comment des parties essentielles du système scolaire. Offrir un espace à Yoël, qui, fortement handicapé à plusieurs niveaux, ne dispose pour le moment d’aucun accompagnement. Réussir à donner un peu, un tout petit peu de compétences d’écriture à Natalie qui, l’année prochaine, entrera en quatrième et ne comprend absolument pas ce qu’elle lit, préférant d’un coup se lever pour aller regarder par la fenêtre ou insulter aléatoirement un élève qui a eu le malheur de regarder son cartable. Acheter une trousse de secours, pour tous les élèves qui passent par mon cours et dont les fournitures se réduisent à un stylo quatre couleurs avec une mine cassée et deux vides, ainsi qu’une petite feuille de papier arrachée d’un cahier de brouillon.

Je fais littéralement cours, ainsi que mes collègues, de bric et de broc. Et donner l’impression que tout est normal, tout se passe bien, « all according to plan ».

La drag queen Manila Luzon disait que pour faire son métier, il est nécessaire d’être capable de se convaincre qu’on est la plus belle du monde, alors que l’on porte du papier crépon et de l’aluminum en guise de plus belle robe du monde. Je pense comprendre ce qu’elle peut ressentir.

Hélas.

Mardi 27 janvier

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On ne cesse de me le répéter : la classe dont je suis professeur principal ne va pas bien. Et ça me met mal à l’aise. Ça me met mal à l’aise, parce qu’avec tout le respect, et souvent l’amitié que j’ai pour mes collègues, je n’ai pas l’impression que cette classe aille si mal que ça.

Elle a seulement été très mal constituée.

Cette quatrième est ce que les profs appellent en rigolant une « classe CAMIF ». Elle est constituée de mômes dont la plupart des parents appartiennent à des catégories socio-professionnelles moyennes à aisées, et qui font tous tout un tas d’options, de chinois à cuisine. C’est la classe la moins mixte de tout ce bahut qui fait des grands écarts de fou du point de vue de la diversité. À telle enseigne que près des deux tiers des mômes habitent dans le même quartier. C’en est presque caricatural, et plusieurs parents d’élèves en sont conscients.

Alors forcément, cette classe a une autre saveur, d’autres soucis. Peut-être, et je dis bien peut-être, des soucis auxquels nous avons bien moins souvent l’habitude de réagir. Des soucis qui n’en seraient presque pas pour des enseignants d’un bahut voisin (pas trop voisin quand même). Il semble presque obscène qu’ici, au collège de Renais, des élèves bénéficiant de tels avantages puissent être compliqués à gérer.

Alors entendons-nous bien. Il n’est pas question de plaindre les pauvres petits enfants riches.

Mais il est question, comme je me suis rendu compte lors d’une année passée dans l’un des lycées les plus aisés du département, d’accepter que les complexités et les souffrances adolescentes sont protéiformes. Ni meilleures, ni pires. Cela ne décrédibilise en rien une lutte nécessaire pour l’égalité et l’équité. Nous devons juste jongler avec tant de grammaires adolescentes. Trouver les mots justes, des mots issus de dictionnaires différents, pour nous adresser à ces adultes en devenir afin que, justement, ils deviennent meilleurs que nous, plus aptes à combler les fossés creusés dès la naissance.

La classe dont je suis professeur principal ne va pas bien. Je n’en disconviens pas. Mais pas moins ou davantage que la majorité d’entre elle. Elle l’exprime juste d’une manière différente, inhabituelle, du fait de l’alchimie qui s’est opérée à sa composition. Alors être patient, comme avec toutes les autres. Écouter, accueillir, agir sans transiger, jamais, avec nos valeurs.

Mais porter sur eux un regard aussi chaleureux que sur tous les autres adolescents qui nous sont confiés.

Lundi 26 janvier

Nous sommes lundi matin, et, encore une fois, le chauffage ne fonctionne pas dans ma salle. On reste engoncés dans nos doudounes, couvertures de sécurité, en attendant que la chaleur humaine finisse par faire son oeuvre. Pas évident, alors que je suis en demi-groupe avec des cinquièmes, encore perdus dans le sommeil trop court, toujours trop court, du dimanche soir.

Aujourd’hui, nous étudions un extrait du Roman de Renart, dans lequel il fait froid, on pourrait « danser la ronde » sur un lac gelé. Je suis en train de dessiner maladroitement Ysengrin le loup, la queue prise dans de la glace, pour leur expliquer ce qui lui arrive dans cette histoire, lorsque je vois Tanith, les yeux fixés sur la fenêtre, en train de désigner quelque chose à sa voisine.

« Qu’est-ce qu’il y a Tanith ?
– Non rien…
– Dites-moi, je ne vais pas me fâcher.
– Le ciel, il est tout rose. »

Elle a raison. Il y a au-dessus des tours comme une éclosion de couleurs, d’immenses pétales qui se déploient, les couleurs toujours changeantes. Je reste quelques instants muets.

« On dirait des aurores boréales que j’ai vues à Perros-Guirrec, chuchote Aminata. »

Doucement nous retournons au texte. Étrangement, on parlera peu du tour du goupil et de la queue coupée d’Ysengrin. On parle surtout des étoiles qui brillent dans le ciel et de l’eau gelé comme du cristal. Juste parce qu’on a envie de rester dans du beau.