Mardi 24 mars

Aujourd’hui, j’apprends l’existence de l’aphantasie, la difficulté ou l’incapacité à créer des images mentales, de la part de C. Elle me raconte son univers intérieur, et je l’écoute, bouche bée. D’ailleurs, j’ai entendu « la fantaisie. »

Au forum des métiers auquel vont assister les quatrième, il y aura un « enseignant magicien. » Les élèves aussi sont bouchée bée.
« Monsieur, ça vous dirait pas, comme métier ?
– Je viens avec une baguette magique, au prochain cours, si c’est comme ça.
– Oh oui ! »

Nous sommes le soir, et je cherche comment dégainer un chapeau haut de forme, une cape et un bâton quand nous nous reverrons.

Dans cette période de chaos extrême au collège de Renais, s’accrocher, aussi, à ces moments d’absurdes, où le soleil brille à travers la poussière.

Lundi 23 mars

Spectacular top view from drone photo of beautiful pink beach with relaxing sunlight, sea water waves pounding the sand at the shore. Calmness and refreshing beach scenery.

Une nouvelle collègue, présente depuis des années, véritable pilier de joie et de lumière avec ses élèves et en salle des personnels est en arrêt, jusqu’aux prochaines vacances. Trois semaines. C’est la neuvième en ce moment.

Quelque chose craque au collège, et nous, adultes, tirons les alarmes dans tous les sens, tandis que nos classes prennent l’eau. Trop d’enfants, plus assez de grandes personnes. Impression d’un immense flot qui nous submerge et devant lequel nos responsables et nos institutions ne nous répondent que par des généralités vaguement culpabilisantes.

Cela fait dix-huit ans que je suis enseignant. Aujourd’hui, en réunion syndicale, j’ai posé la question : « Et maintenant ? »

Nous sommes toustes épuisé.es. Mais maintenant, il va falloir se mettre en grève, contacter la presse, mener une action avec les parents. Maintenant, alors que nous sommes à bout de forces, il va falloir être plus fort.es que jamais.

Samedi 21 mars

Hier, j’ai appris à une élève de quatrième – que je connais depuis la cinquième, et qui est loin d’être mauvaise en français – que la terre tourne autour du soleil et sur elle-même. « Mais c’est pas la nuit en même temps, tout le temps, pour tous ? »

C’est marrant comme on change.

Aujourd’hui, quand un élève sort une dinguerie, je m’autorise à en rire intérieurement, et à en parler avec mes proches. Il y a quelques années, je me refusais ne serait-ce que d’y prêter attention, et encore avant, je postais des perles d’élèves sur twitter. Je regarde ces réactions, parfois, comme celles d’une autre personne. Donc oui. Ils ont des réactions, des ignorances totalement incongrues. Alarmantes ? Sans doute. Mais pour lesquelles je me suis trouvé une explication.

Celle de l’univers mental.

J’ai grandi dans un milieu relativement privilégié culturellement et économiquement. Toutes les évidences que l’on m’a apprises sur le monde qui m’entoure, elles sont arrivées soutenues par des illustrations, des histoires, des conversations. J’étais en disponibilité de les accueillir, d’y réfléchir et de les intégrer.

Je pense que pour des raisons très diverses, selon la sociologie et le contexte de vie actuel, cette disponibilité peut être extrêmement réduite, chez beaucoup d’élèves. L’étonnement d’Yvana, lorsque j’ai fait un schéma du système solaire au tableau, m’a rassuré. J’essaye de me dire qu’il montrait que, justement, les portes étaient ouvertes pour qu’elle intègre correctement l’information. Je l’espère, en tout cas. Mais combien d’univers, combien d’angles morts, chez celles et ceux à qui l’on enseigne quotidiennement ?

Vendredi 20 mars

Ce que j’adore, dans le jeu Magic l’Assemblée, c’est que toutes les cartes que l’on collectionne forment des histoires. Chacune d’entre elle est le fragment d’un tableau que l’on peut s’amuser – ou s’évertuer – à rassembler. Il y en a une, parmi des dizaines d’autres, que j’aime beaucoup. C’est celle de Marina, qui habite dans un immense manoir, rempli de pièces qu’elle parcourt à longueur de journée, se demandant parfois d’où viennent ces personnes étranges qui traversent parfois sa demeure.
La vérité est que Marina est le vecteur d’une entité qui a pris possession de la maison et l’a étendue, jusqu’à ce qu’elle dévore l’intégralité du monde. Des survivants tentent désespérément d’échapper aux horreurs tapies dans ce qui était autrefois un dressing ou un hall d’entrée.

Je vous raconte cela parce qu’en ce moment, c’est la période des mutations, dans l’Éducation Nationale. Et que plusieurs collègues, que j’aime fort, très fort, qui soutiennent le collège de Renais par leur enthousiasme, leurs projets et leur professionnalisme, envisagent de quitter le bahut. Un matin, ils nous parlent de ce bahut, pas loin de chez eux, où les attend un poste. Où, peut-être, il n’y aurait pas de coups dans les portes à longueur d’heures de cours. Où on n’apparaîtrait pas dans les journaux. Où les élèves ne seraient pas compressés dans des couloirs minuscules.
L’après-midi, il a fait beau. Les élèves ont été chouettes, ils étaient moins nombreux aujourd’hui, les troisièmes sont en stage. On a pu faire cours au CDI, prendre le temps de s’occuper de chacun. Et puis on a tant de choses à se raconter, sur le vaste coin d’herbe, derrière la salle des profs. Le plan vacille, paysage horrifique, foyer pour nos cœurs d’enseignants.

Est-ce ainsi que les profs vivent ? À exister dans cet espace liminaire, où nous ne nous comprenons pas ? Parce que nous évoluons d’un côté où de l’autre de cette maison hantée qu’est un établissement scolaire ?

Dans Magic, il y a aussi les arpenteurs, qui explorent les mondes, les uns après les autres. Dans notre boulot, on leur donnerait le nom beaucoup moins poétique de TZR. J’en fais partie. Et d’une année à l’autre, nous abandonnons les histoires en cartes fragmentées, les plans magiques, Marina et son manoir maudit. En se demandant comment tout ça se terminera.

Ça ne se termine pas.

Jeudi 19 mars

Je connais Georg depuis l’année dernière. Et chaque cours a été systématiquement le même avec lui.

« Il faut aller un peu plus loin dans le travail.
– Mais j’ai bien répondu !
– C’est incomplet / Vous pouvez approfondir / Vous avez lu trop vite.
– Mais euh ! De toutes façons monsieur, moi je suis plus maths et sciences, hein. »

À chaque fois. Mais pour une raison qui m’échappe, cette attitude ne m’a pas exaspéré. J’ai continué, heure après heure, à lui demander une ligne de plus. À lui faire lire un livre supplémentaire. À aller le chercher dans sa participation orale. Sans jamais m’énerver. Parce que j’avais une intuition. Juste ça, une intuition. Que j’étais à quelques centimètres de quelque chose d’important. Qu’il ne fallait pas arrêter de creuser.

Cette fois-ci j’ai eu raison.

C’est arrivé en l’espace de quelques semaines. Le regard qui s’affûte, et les épaules qui se redressent. C’est souvent ce qui fait la différence entre les lycéens et les collégiens. La posture. Il ne lève pas forcément plus la main. Mais ça se voit, il écoute. Il essaye. Il comprend. Il comprend ce qu’il fait là. À prendre davantage de temps à rédiger, à me poser, de temps en temps, une question discrète mais précise.
Ça ne sera jamais un élève avec lequel j’aurais énormément d’affinités. Et je ne pense pas être le prof de sa vie d’élève. Mais, obstacle après obstacle, on a chacun fait notre chemin. Je l’ai guidé, il a avancé. Franchement, j’ignore ce que je pouvais espérer de mieux.

Mercredi 18 mars

Je ressors d’une nouvelle session où je suis allé donner un coup de main à une lycéenne, angoissée pour les épreuves de français. Toute vanité bue, je pense avoir fait du bon boulot. Toute vanité bue, je remonte dans ma voiture un peu guéri.

En ce moment, pour tout un tas de raisons plus ou moins nébuleuses, j’ai la sensation que mon boulot me fait du bien. J’ai passé la quasi-totalité de mon existence à craindre de ne pas être apprécié. Et cette terreur m’a amené à tenter de m’adapter, quoi qu’il arrive. Dans ma vie privée comme dans cet emploi de prof. Et je suis capable aujourd’hui de faire découvrir le collège à des sixièmes, comme je peux, sans trembler, expliquer les relations entre Camille et Perdican.

J’ai bâti mon métier sur de la théorie, de la pratique, sur des conseils de collègues, et aussi d’élèves. En ce moment, j’apprends que je l’ai aussi construit sur mes faiblesses, celles que je n’arrivais pas même à nommer. Il existe là des canaux secrets.

Enseignant, soigne-toi.

Mardi 17 mars

Un tapotement discret à la fenêtre de ma voiture, alors que je suis en train de quitter le collège. C’est Olivier.

« Monsieur, je suis désolé…
– Tout va bien ?
– Vous avez pas vu mon téléphone, dans votre salle ?
– Non, je ne pense pas.
– Oh non, oh non. »

Cet élève de quatrième qui a souvent affaire avec la vie scolaire a les yeux brillants. Qu’il s’essuie très vite, ses potes rôdent, curieux, devant l’un des leurs qui ose venir trouver le prof jusque dans l’habitacle de sa bagnole.

Et ça me frappe.

Ça me frappe parce que je le remarque souvent. En-dehors du bahut, dans l’espace de la rue ou près de leurs parents, nos élèves redeviennent enfants. Je ne sais pas trop comment l’expliquer, c’est dans les traits du visage. Quelque chose à voir avec les angles. Plus doux, moins marqués. Dans cette rue, à quelques mètres du bahut je vois cette facette qu’il dépose chaque matin.

Pourvu qu’on retrouve son téléphone.

Lundi 16 mars

Accompagnement des élèves de la chorale. Pendant une journée, juste chanter à leur côtés, obéir aux instructions d’A-H, la douce et géniale collègue de musique. Pendant une journée, être pris en charge. Ça fait du bien, de temps en temps.

Il sera temps de retrouver la réalité demain.