
Hier, donc, mes élèves m’ont mis en colère.
Et c’est quelque chose, de rester en colère, quand on est prof.
Entre deux cours, nos élèves vivent tant de choses. D’autres profs, leur vie privée, les réseaux. Et parfois, on les accueille, le lendemain, encore écumant d’un cours qui s’est mal passé, alors que pour eux, cet épisode est aussi actuel que la Guerre de Troie. En général, cet oubli me convient. Mais pas aujourd’hui. J’ai envie qu’ils comprennent, non pas qu’ils m’ont blessé – mes sentiments n’ont pas la moindre importance – mais que cette ambiance de classe leur est nocive. Qu’elle attaque leur intelligence.
Et ça implique pour moi, de pratiquer quelque chose dans lequel je suis très mal à l’aise : des cours d’une précision chirurgicale. Pas une seule parole, un seul mot qui ne sorte de la notion que nous abordons aujourd’hui. Je ne les punis pas : je leur retire de l’autonomie, de l’espace, pour qu’ils puissent se reconcentrer sur l’essentiel. C’est ce que je leur ai dit du ton le plus neutre possible « Il faut que tout le monde puisse travailler sans se gêner. »
Il y a quelque chose de grisant dans ces heures qui se déroulent sans le moindre mot. Les diapositives qui défilent au tableau, le carnet de correspondance posé parallèle au cahier de français. Ce pourrait être comme ça à chaque heure. Ne pas se poser de question. Dérouler, en sidérant les élèves juste assez pour qu’ils ne posent pas les questions qui donnent au cours ce supplément d’âme. Avoir pesé chaque mot pour que la majorité acquière la notion. Garder une voix égale, sans qu’elle bascule dans la monotonie. Sensation de jouer à la perfection une étude au piano mainte fois répétée.
Bien entendu, je sens déjà les limites de cette modalité. Comme à chaque fois. La curiosité des mômes déjà se flétri, celles et ceux qui galèrent se referment dans un mutisme résigné. Ce cours n’est pas fait pour toi, quand tu ne rentres pas dans les cases du système. Ils passent un moment calme, pas un bon moment. Mais un moment dont ils ont tous besoin, néanmoins. Et je me dois de rester vigilant moi aussi, ne pas succomber à cette illusion de puissance, de maîtrise. Car ça n’est qu’une illusion. Au bout d’une semaine ou même moins, ce calme se briserait. De leur fait ou du mien.
La dose est le poison, et aujourd’hui, les cinquièmes avaient besoin de ce rappel, que l’école peut aussi, parfois, être ce lieu de discipline absolue, qui peut presque donner le vertige. Que je peux le leur fournir quand ça devient nécessaire, qu’aujourd’hui ça l’était. Et quand je leur dis au revoir, sur une sonnerie qui résonne dans un silence absolue, c’est sans inimitié mais sans faux enthousiasme non plus. Leur donner ce dont ils ont besoin, au-delà de mes propres affects, de mes sentiments.
Aujourd’hui j’y suis parvenu. Une fois n’est pas coutume.






