Vendredi 3 avril

C’est la démarche de Valentina, alors qu’elle passe devant ma voiture, en ce début de weekend. C’est le « bonjour » moqueur d’Isaac, alors qu’il sort d’une salle de cours. C’est la façon dont Keyin dépose son sac sur sa table, en entrant. Quelque chose en moi qui sonne l’alarme. « Fais attention à elle, prends soin de lui, surveille. Tu sais pourquoi, c’est totalement possible. »

Cette alerte m’inquiète, m’agace presque. Parce que je ne veux pas m’imaginer des choses, je ne veux pas projeter. Mes névroses m’appartiennent. Être collégien et découvrir, isolé en milieu hostile, que j’aimais les garçons, est une histoire que j’ai dû, que je dois apprendre à gérer seul. Sans m’inventer des reflets dans ma pratique professionnelle.

Mais pourtant. Pourtant il y a toujours cette peur, cette peur d’être déjà passé de l’autre côté. Celui de ces adultes bienveillants qui, certes comprenaient que quelque chose me blessait, mais ne comprenaient pas, ne pouvaient pas, ne voulaient pas ? comprendre. Cette peur de laisser seul des mômes avec une souffrance si familière. Même si elles et eux ne parviennent pas encore à l’identifier.

Alors que faire ?

Juste, être là. Les regards complices, une phrase – gentillesse un peu acide, un peu arlequine – qui cherche à se rapprocher. À montrer qu’on est là. Et parfois, quand on voit dans le regard de ces gosses-là, en particulier, quelque chose de sombre, de triste, de solitaire, tenter de leur parler un peu. Ne pas leur coller une identité sur la tronche, le milieu scolaire ne cesse de le faire, ça. Mais tenter, à grand coup de phrases bien choisies, de leur laisser de l’espace. De leur montrer qu’ils ont la possibilité de s’exprimer toujours dans la douceur, toujours dans le secret, toujours, oui, dans la gentillesse.

Est-ce que c’est assez ? Bordel est-ce que c’est assez ?

Le môme de quatorze ans se cache sous mon crâne. Et reste muet alors que je le supplie de me répondre.

Jeudi 2 avril

Sortie avec les élèves de cinquièmes. Aux trois derniers qui continuent à penser qu’il s’agit de vacances aux frais du contribuables, je répondrai par quelques insultes bien senties, puis je les jetterai dans un bus en compagnie de mes élèves.

Ce n’est pas qu’ils soient affreux.

C’est que la moindre pensée qui traverse leur esprit doit immédiatement être verbalisée, qu’ils ont embarqué pour leur pique-nique de quoi ouvrir un fast-food qui tournerait confortablement pendant trois semaines sans approvisionnement, et qu’ils ont oublié le concept de parler sous les 120 décibels.

Autant dire que j’ai rapidement la tête grosse comme une coucourde, et que les conteuses qui tentent vaillamment de parler de la fontaine de Barenton (« AH OUI ON L’A VUE EN FRANÇAIS, C’EST LÀ OÙ IL Y A LE CHEVALIER ESCALATOR, HEIN MONSIEUR ? ») on fort à faire.

Et puis il y a deux trois moments. Celui où Amina remercie l’une des intervenantes « À un moment j’ai imaginé ce que vous m’avez dit et ça me faisait tellement calme dans ma tête. »

Celui où je parle de ses futures vacances à Aldo qui, après avoir frappé à trois reprises son camarade sur la tête, a gagné le privilège de voyager à côté de moi : « J’aime bien comment vous nous parlez comme à des vrais gens, monsieur. »

Celui où les enfants se roulent par terre de rire après une partie de Time’s Up, à l’heure du pique-nique.

Année après année, j’ai le sentiment que des vagues de chaos recouvrent, toujours plus profondes, toujours plus vives, les pensées de nos élèves. Que ces dernières n’émergent plus, toujours belles, toujours brillantes, toujours en formation, que rarement. Parce que le monde s’accélère toujours un peu plus, devient chaque jour un peu plus hostile.

Alors quoi ? Se réfugier dans une forêt enchantée, celle des sources ensorcelées et des amoureux de cristal, pour ralentir un peu les images, les messages toujours plus forts, qui leur expliquent que penser, que manger, qu’acheter ? Peut-être. Peut-être la magie. Mais ça n’est pas la solution. La solution, c’est de prendre tout le temps, tous les jours, le temps et l’énergie pour cultiver ces débuts de raisonnements. Les y pousser, les inviter à former paroles et raisonnements, que les mômes éclairent de leur propre lumière les tréfonds de pulsions dans lesquels ils se débattent.

Ça demande beaucoup de force. Beaucoup d’adultes en forme et biens dans leur tête. Beaucoup de temps.

Toutes ces choses dont nous sommes chaque jour un peu plus privées, tandis que gronde le chaos.

Mercredi 1er avril

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J’accompagne les élèves de l’option chinois à la projection d’un film, dans le cadre d’un festival. Si la projection me plaît beaucoup, je pense qu’elle n’est pas du tout approprié, tant dans la complexité du propos que dans la cinématographie, pour des collégiens, a fortiori de sixième. Les mômes se comportent extrêmement bien, à tel point que je suis atteint d’une surdité subite, quand j’entends des bruits de papiers de bonbons, dont pas un seul ne termine à terre ou entre les sièges, à l’issue de la séance.

Je retrouve, lorsque la lumière se rallume, des élèves de quatrième à qui je fais cours.

« Qu’en avez-vous pensé, du film ?
– Exactement ce que vous avez dit lundi, monsieur.
– C’est à dire ?
– Ben, vous savez, ce film où vous vous êtes ennuyé, et que vous avez adoré une fois adulte ?
– Oui 2001.
– Ben voilà. Moi, je me suis ennuyé en attendant. Sinon c’est quoi votre animé récent préféré ? »

Mardi 31 mars

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Je suis prof depuis près de dix-huit ans, et je tente de défendre les conditions d’exercice de mon métier depuis presque aussi longtemps. J’ignore si c’est moi qui vieillit où le monde qui craque encore un peu plus, mais j’ai la sensation que même les luttes s’usent. Les colères en salles des personnels s’expriment désormais à bas-bruit, avec davantage de lassitude grise que de colère incandescente. Pendant des années, nous avons tant pris de coups, parfois littéralement, que j’ai la sensation que la chair a fini par céder. Nous sommes à l’os.

Désormais, tant de collègues quittent le collège à peine la sonnerie passée. Où même ne se joignent plus aux leurs, lors des récréations. Quand on s’en inquiète, la réponse est presque toujours la même : c’est juste trop douloureux. Trop douloureux de penser à ce métier plus que dans les strictes limites de son exercice. Parce qu’on a tellement tenté, tellement manifesté, tellement rédigé de lettres à en couvrir les pavés craquelés de nos pas, que les braises ne rougeoient plus que faiblement.

Il ne s’agit pas d’accepter. Mais de comprendre. Encore une fois, nous tenterons, cette semaine, d’expliquer que l’équation baisse de la natalité égale baisse des enseignants est stupide et destructrice. Encore une fois, on nous regardera au mieux avec commisération, au pire du haut d’un plateau possédé par un millionnaire d’extrême-droite.

Notre pire ennemi n’est pas le quelconque politicien en charge de relayer les dossiers en cours, et que l’on nomme « Ministre de l’Éducation Nationale ». C’est ce discours lancinant, éternel, jamais réfléchi, jamais remis en cause, sur lequel se repose nos décideurs. « Les personnels de l’Éducation ne sont jamais contents. » « Ils n’évoluent pas. » « Ils s’accrochent à leurs privilèges. » Qu’ils sont lourds, ces clichés.

Mais ne pas abandonner, par pitié. Pour les mômes, qui se prennent les pieds dans le lino déchiré, et les cours donnés hors d’haleine. Que l’on engueule de ne pas savoir en quatrième, en quatrième, bordel, ce qu’ils souhaitent faire « plus tard », en bons membres productifs de la société. Qui deviennent cobayes d’une machine de plus en plus froide.

Il est tellement temps que se ranime le brasier.

Lundi 30 mars

Pour cette dernière séance d’étude de roman, je passe pas mal de temps à étudier les symboles, avec les élèves de quatrième. Beaucoup me regardent avec méfiance, tandis que je leur explique que cette fleur plantée par l’héroïne là où le premier chapitre avait commencé est importante. Et puis, viens l’inévitable question :

« Mais à quoi ça sert ?
– Ça permet de… voir plus de choses.
– Comment ça. »

Je m’appuie sur le dossier de la chaise, devant moi.

« Quand j’étais petit, mes parents m’ont montré un très long film. 2001, Odyssée de l’espace. Je me suis ennuyé. Mais ennuyé ! Une horreur. J’ai cru que ça ne finirait jamais. Et des années plus tard, je l’ai revu. J’avais étudié le français, ça m’avait plu. J’avais commencé à essayer de comprendre l’implicite, les symboles… J’ai adoré. J’ai eu l’impression que ça passait en un instant.
– Mais comment c’est possible ?
– C’est dur à expliquer. Mais croyez-moi, c’est comme si on avait l’impression de voir tout une partie du monde qui était cachée. Je vous promets que c’est vrai. »

Kelya sourit. Kelya peut être très dure avec ses camarades, et en opposition avec ses profs. L’année dernière, nous nous sommes fait la guerre. Beaucoup moins depuis septembre dernier.

« En fait, monsieur, vous voulez nous dire que la phrase « Vous verrez quand vous serez plus grands. » elle est vraie. »

Je pense que oui. Ils verront.

Samedi 28 mars

Forum de présentation des métiers avec les élèves de quatrième. Nous nous retrouvons un samedi matin, à explorer des salles où des intervenants nous parlent de leurs boulots. Je suis arrivé pas trop jouasse, les mômes non plus. Mais, au fur et à mesure que la matinée avance, je me rends compte que la classe dont je suis professeur principal joue le jeu. Ils remplissent les dossiers que je leur ai fourni, posent poliment leurs questions, et finissent par échanger quelques blagues avec les adultes.

Ça me surprend parce que c’est une classe qui peut être extrêmement compliquée, dès qu’il s’agit d’en faire un peu plus que le strict minimum. Aller chercher des renseignements qui ne sont pas demandés, déplacer une heure de cours, effectuer un travail personnel. Pas ce matin, où je m’attendais à un apocalypse. Alors que la session s’achève, je finis par le leur dire.

« Vous avez été beaucoup moins ronchons que ce dont j’avais peur.
– Bah c’est pas drôle pour vous non plus, on voulait pas trop vous embêter. »

Et ils partent sans autre explication, en discutant entre eux, sans aucune maîtrise de leur égocentrisme et de leur empathie. C’est aussi ça être ado.

Vendredi 27 mars

Nous regardons l’adaptation en film d’animation de Parvana, une enfance en Afghanistan, dont les quatrièmes viennent d’achever la lecture. Et alors qu’il reste une dizaine de minutes, une pensée me traverse l’esprit, une pensée si forte que je manque de la prononcer spontanément.

« Qu’est-ce que vous êtes intelligents. »

Habituellement, dans un film un peu métaphorique, dans une adaptation de film, les commentaires vont bon train « Mais ça se passe pas comme ça dans le livre. » « Houlà, c’est bizarre. » « Mais c’est qui, elle. » Même et surtout dans les classes chouettes. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Aujourd’hui ils sont émus.

Chacune, chacun sur sa palette. Il y a celui qui éclate de rire quand le film bascule dans le conte métaphorique et grotesque. Celle qui éclate en sanglots, et devant qui, malgré mes craintes, tout le monde hoche la tête. « Ben ouais, moi aussi j’ai envie de pleurer. » Celui qui se cache les yeux lorsque certaines séquences tombent dans la violence, aussi édulcorée soit-elle. Pendant 1h, chacun se comporte en spectateur.

« Et vous monsieur, vous avez pensé quoi, du film ? »

On discute, à la sonnerie. Beaucoup sont restés dans la salle, en ce début de récréation. Ils me regardent, ces futurs troisièmes. Pas excellents en classe. Mais pour qui j’ai de moins en moins peur, à chaque cours.

« Je pense qu’il m’a fallu des années pour oser pleurer devant un film. »

Jeudi 26 mars

Ça faisait longtemps que j’avais pas déverrouillé comme ça. Faut dire qu’Alima sait comment appuyer sur les bons boutons.

Depuis le début de l’année, cette grande môme de cinquième se pointe régulièrement sans ses affaires et encore plus régulièrement en retard. Elle est agressive avec ses potes et les adultes. Clairement Alima ne va pas bien.

Mais ça, c’est mon boulot. De comprendre les élèves et de les aider à retrouver un chemin.

Alima a compris à quel point ça m’importe, je crois. Et de cours en cours, elle me laisse m’épuiser à lui expliquer, à lui faire comprendre l’intérêt du cours. Elle m’observe lui préparer une trousse avec des stylos en plus, un cahier de secours. Elle me chuchote qu’elle a des « problèmes personnels ».

Et l’instant d’après, elle est retournée, insultant Nouria, ou cassant les affaires de Lelio.

Instinctivement, Alima sait taper où ça fait mal. Et un jour, je n’ai plus la place. Alors qu’elle balance une nouvelle saloperie, ou qu’elle déchire les fournitures que je lui ai passées. Je hausse le ton, je ne sais pas hausser le ton. Elle me réplique que je ne devrais pas faire ça, que je suis méchant. Puis elle se lève et quitte le cours.

Me laissant comme un con, honteux de m’être fait ainsi embobiner. Alors je sais. Je sais qu’Alima reste une enfant triste, perdue et que je n’ai pas encore trouvé la clé.

Il y a juste des jours où je n’ai pas la place.

Mercredi 25 mars

Parfois, il y a des élections.

J’enseigne depuis trois ans l’histoire de Parizade, jeune princesse des Mille et Une Nuits, sauvant ses frères d’une malédictions. Parce que les cinquièmes apprécient ce conte, que je l’ai trouvé dans un manuel assez chouette, et qu’il y a plein d’approches possibles.

Mais jusqu’alors, il n’y avait jamais eu un tel engouement.

Je n’ai pas l’impression d’avoir changé quoi que ce soit, cette année, dans ma séquence. Et pourtant, les mômes ont les yeux qui brillent. Ils s’indignent devant la cruauté du sultan, enfermant sa femme dans une mosquée. Ils se regardent incrédule quand le frère aîné, qu’ils prenaient pour le protagoniste, finit changé en pierre. Ils débattent passionnément.

« Mais c’est pas parce que c’est une fille qu’elle peut pas être l’héroïne !
– Je dis pas ça ! Je dis qu’elle est la plus petite, c’est bizarre ! Hein, c’est bizarre, monsieur ?
– Moi je dis, c’est la faute du derviche ! Je suis sûr que c’est le méchant, comme celui dans Aladdin !
– Wesh (« On dit pas wesh ») dans Aladdin c’est un vijir, pas un derviche !
– Un vi-zir ! »

Ils vivent dans leur conte, l’espace de quelques heures. Et moi, je suis heureux.