Jeudi 19 février

Je joue quelques heures les profs particuliers chez E. Son fils passe son bac dans quelques mois et a besoin, comme nombre de lycéens, d’être rassuré quant aux complexités de l’épreuve et de la méthode. Pendant que nous revoyons la formulation des problématiques, un constat s’impose à moi : le môme ne craint rien. Même si sa professeur changeait de vie et partait explorer les ruines anciennes d’une civilisation disparue, il aurait très probablement l’examen.

Pourtant, de son propre aveu, le français n’est pas sa matière de cœur, et il ne travaille pas autant que sa mère, sa prof, divers sites internets et le monde en général le lui conseille.

Seulement il est déjà sauvé. Aucune amertume dans cette évidence. Mais I. lit des livres depuis tout petit, on l’a amené au cinéma et au théâtre, il a grandi entouré de gens qui connaissent, maîtrisent et s’épanouissent dans des codes qui correspondent à ce que l’on attendra de lui, le jour du bac. Le temps que je passe avec lui n’est pas vain, il lui permettra de gagner en confiance, de grappiller peut-être les points qui lui manquent pour obtenir une mention ou de ne pas perdre ses moyens le jours de l’oral. Mais il y avait très peu de chances qu’il échoue.

Mes pensées dérivent le long de la Vilaine alors que je rentre chez moi. Il y a fort à parier qu’I. était au collège de ces élèves qui suivent en cours et ont toujours leur matériel. Alors que, paradoxalement, il est de celleux qui en ont le moins besoin. Et elle est là, l’aporie : les mômes avec lesquels il est le plus dur d’interagir en classe ont le plus besoin que l’école leur transmette ce savoir, ces codes. Pour leur culture personnelle, bien entendu, mais aussi et avant tout (même si ça m’attriste de le reconnaître) pour pouvoir s’intégrer dans une société qui refuse de remettre en cause ses codes. « Je ne vous enseigne pas la langue française, je vous enseigne une norme » dis-je souvent à mes élèves. Et j’en suis convaincu. Le français est un agglomérat absolument délirant de règles parfois contradictoires, d’exceptions, d’incohérences, de génie et d’erreurs. Ma mission est avant tout de permettre aux élèves de s’en rendre compte et de prélever dans ce fouillis les outils qui leur permettront d’atteindre leur but. Mais je ne suis pas qu’une feuille de route. Mon désir profond est que dans ce fatras, ils trouvent les clés d’une émancipation, d’un recul critique. Auquel plusieurs, pour tout un tas de raison, n’ont pas accès ailleurs.

Étrange réflexion : on n’enseigne bien qu’à ceux qui en ont le moins besoin. Il y a tant, tant à faire pour corriger cela. Je parlais l’autre jour à Q. du bâti, à T. de nos méthodes pédagogique, en heure syndicale des effectifs délirants. Tant que nous n’aurons pas, en tant que société, pris la mesure du travail à accomplir, nous serons condamnés, personnels de l’éducation, à travailler ainsi. À tenir entre nos mains les fragments d’un système qui se délite, et ne permet plus de donner à chacun ce qui lui est nécessaire.

Mercredi 18 février

Les vacances d’hiver ont le cliquetis de ces véhicule qui arrivent tout en haut du grand huit, juste avant d’entamer la descente à toute vitesse. Nous nous trouvons un peu après la moitié de l’année, temporellement, réellement beaucoup plus loin. La fin de l’hiver et le début du printemps, c’est une improbable dentelle d’échéances administratives et scolaires, de voyages, de jours fériés. Nous avons passé les mois les plus denses, ceux où les semaines s’étirent en cours réguliers, et un peu similaires.

Je ne sais quoi faire de cette observation. Juste noter cette impression d’un temps toujours fuyant. C’est encore loin, très loin, mais un bref écho me rappelle à toujours ce qui m’attend : l’après. Les demandes de mutations, le poste fixe impossible, l’impression, très doucement, de perdre sa matérialité dans un établissement.

Ce sera pour plus tard. Mais ce sera.

Mardi 17 février

Une personne que je ne connaissais pas m’a dit que j’avais l’air stressé, à cette réunion qui décidait de l’aménagement de la scolarité d’Ignacio dont je suis le professeur principal. Elle avait raison. J’ai parlé pendant une dizaine de minutes en une heure trente de rencontre avec l’enfant, les parents, des éducateurs, des psychologues. Et ce que j’ai pu dire est noté presque mot pour mot dans le document de synthèse de la rencontre. Document qui va décider de l’avenir d’Ignacio, pour tout ce qui concerne ses apprentissages. Alors oui, j’étais stressé. Parce que je sais désormais à quel point, dans l’Éducation Nationale, quelques phrases peuvent peser un poids capital. Parce que je sais à quel point, aussi, ce qui s’est passé à ce moment là peut construire, comme détruire. Est-ce que j’ai choisi les bonnes phrases ? Est-ce que ce dont j’ai témoigné a été interprété comme je le souhaitais ? J’en ai l’impression, en lisant ces quelques lignes au pouvoir terrifiant. Mais qui sait.

Ces derniers jours, j’ai énormément réfléchi à ce que représente, pour moi, l’écriture. Cette cristallisation d’une réalité qui, laissée à elle-même, n’a ni sens ni corps. Je mesure à quel point c’est un privilège, j’ai eu la chance de pouvoir apprivoiser les mots, j’ai eu le choix d’en faire mon mode d’expression, la lanterne avec laquelle j’éclaire le monde.

Mais les mots peuvent aussi matérialiser une réalité brutale, celle d’élèves dont les heures de cours et les interactions sociales sont consignées dans un dossier.

Cette fois-ci, je pense, j’ai employé les mots qu’il fallait. J’aimerais toujours avoir la force qu’il en soit ainsi. J’aimerais aussi, et peut-être est-ce là le centre palpitant de mon métier, pouvoir transmettre cela : l’urgence et l’importance.

Les mots.

Lundi 16 février

Discussion avec Q. autour d’une tasse de thé. Il me demande par quel bout je prends mes billets, chaque jour. L’une de mes réponses m’amuse moi-même, tout narcissisme bu :

« Parfois, lorsque les élèves disent ou font quelque chose, c’est tellement éloigné de ce que je suis, de ce que je pense, c’est comme si un monde entier s’ouvrait devant moi. »

Et je repense à C., qui est psy et m’avait expliqué que si elle ne s’ennuie jamais, alors même que ses patients peuvent raconter à l’infini les mêmes faits, c’est que le chemin pour y parvenir est toujours différent.

Samedi 14 février

Premier jour des vacances. En consultant une dernière fois la messagerie de Pronote, j’apprends qu’une élève avait besoin de me voir, pour parler d’un problème personnel dans l’après-midi et que, ayant fini mes cours à midi, je n’ai pas pu la recevoir. Tsunami de culpabilité. Elle est partie en vacances sans pouvoir en parler, si ça se trouve c’était très grave, je n’ai pas été là pour elle je suis…

Respirer. Je suis parti en ne pouvant pas tout. C’est ainsi. Ça ne veut pas dire que je m’en fiche, et surtout, ça n’est pas mon histoire. Envoyer des messages à des personnes qui ont les moyens d’atteindre cette élève hors temps scolaire, et espérer, fort, que tout ira bien. Et consoler mon paladin intérieur, qui pleure et peste de ce qui est en train de se passer. Accepter qu’on ne peut pas tout le temps tout sauver. La quête d’une vie professionnelle.

Vendredi 13 février

Il reste quinze minutes de cours et les réserves de concentration et de patience sont épuisées, tant du côté des élèves que du prof. J’improvise un Time’s Up sur les notions vues dans l’année. Ma tension atteint de dangereux sommets quand je vois ce que les mômes ont retenu.

« C’est… euh… La meuf, là. » (Chimène.)

Enfin, la sonnerie nous libère, ce sont des vacances attendues depuis longtemps. Tout le monde se précipite dehors, sauf, Ignacio.

« Nooooon, attendez ! »

Il crie, très fort, ça fige le prof, six élèves, D., l’AESH, et quelques autres mômes dans le couloir.

« J’ai tout préparé, regardez ! »

Et pendant près de dix minutes, il nous mime toutes les réponses, qu’il avait préparé depuis la première manche. Pendant dix minutes, il danse dans la salle A25, à brûler une énergie que personne n’a plus, à réchauffer, en cette pluie qui n’en finit pas, une poignée de gens. Comme ça. Juste pour rayonner.

Jeudi 12 février

Je me retrouve à pleurer incontrôlablement devant un documentaire sur Hervé Guibert. C’est un extrait d’une interview dans laquelle il explique qu’il en a assez du sida. Pas parce qu’il va mourir, qu’il souffre ou qu’il y a laissé ses meilleurs amis. Mais parce qu’il a écrit tout ce qu’il y avait pas à écrire dessus.

Ça résonne, bien entendu, avec ma vie sentimentale et sexuelle, mais étrangement, aussi, avec ma vie professionnelle. Je le répète à n’en plus finir, si j’aime autant mon métier de prof, c’est parce qu’aucune journée ne ressemble à une autre. Parce que j’ai chaque jour un nouveau billet de blog à rédiger, une page de journal supplémentaire à écrire.

Mais jusqu’à quand ?

Mercredi 11 février

L. et moi avons enseigné à quelques rues d’écart au début de nos carrières respectives, à Evry. L. et moi ne pourrions pas être plus dissemblables dans nos façons d’enseigner. Elle est d’une organisation sans failles, rigoureuse et intransigeante. Je suis bordélique, pars dans tous les sens, et d’après les mômes, beaucoup trop gentils.

Et nos contrastes maintiennent la classe de cinquième dont elle est prof principale.

« Mme V. c’est notre mère et vous notre père ! » a lancé l’autre jour Alwen, qui ne grandit pas depuis la sixième, mais dont la mue est quasiment achevée. Les autres ont acquiescé d’instinct. Ils me racontent ce qu’ils font en cours d’anglais, L. sait qu’en français, nous étudions Le malade imaginaire. Nous ne cherchons même pas à communiquer plus que cela ; les mômes sont le relai l’un de l’autre. Comme si, par un hasard totalement incongru, nos deux pôles stabilisaient leur boussole.

L’autre jour, L. m’a ramené un élève qu’elle avait retenu pour un entretien à la fin de son cours. Stupéfaction des gosses. « Mais on est en cours de français, là ! » Il y a des frontières à respecter absolument.

Deux collègues un peu parallèles, paumés dans la galaxie TZR. Perdus dans leur boulot, ballottés de classes en demi-groupes.

Et pourtant cette année, nous bâtissons un socle.

Mardi 10 février

Yonas me lance un regard noir. Comme tous les jours depuis une semaine. Depuis la sixième, avec Yonas, c’était joyeux. Il adorait le français, les textes que je faisais découvrir à ses classes, et les exercices que je proposais. Souvent, quand il avait terminé un exercice, il venait me parler du dernier film qu’il avait vu ou du dernier jeu auquel il avait joué.

Très tard.

Ça a commencé à me chatouiller. À me grattouiller. Puis à carrément m’alerter. Quand je le voyais, cernes sous les yeux, tête dans les mains. Quand je constatais les crises de colère qu’il piquait. Alors j’ai fini par prévenir l’assistante sociale, les parents ont été convoqués.

Et depuis, Yonas me déteste.

Il n’apporte plus son cahier ni son matériel. Détourne ostensiblement la tête quand je m’approche, refuse tout exercice.

Je me récite en mantra que j’ai bien fait. Que je ne pouvais rester sans agir. Je me psalmodie que j’ai eu raison, et que ça n’est que passager. Qu’il va se remettre à bosser.

Et s’il ne s’y remettait jamais ?

Yonas me déteste. J’espère de tout mon coeur que cet échange que j’ai fait, confiance contre alarme, lui sera bénéfique. Parce qu’avoir un trou dans la poitrine face à un môme, on s’en remet.

Mais lui faire du mal, non.