Lundi 9 février

Encore une fois, une collègue à épauler, devant des faits de violences verbales insupportables d’élèves. Cette impression permanente que tout est minimisé. « On n’en n’est pas encore là », s’entend-on répondre, quand on ose craindre que l’agression physique suive l’agression par les mots. Faudrait-il attendre qu’on en arrive là ? En cette dernière semaine, les mômes se raidissent dans des comportements effrayants. Je n’arrive plus à faire une heure de cours sans que des coups de pied violents résonnent à la porte de ma salle. Et lorsque je finis pas attraper l’un des auteurs de la « blague », celui-ci me hurle dessus, rouge de colère. « Tu vas faire quoi ? » Les petits cinquièmes me regardent apeurés, dans leurs costumes d’animaux. On joue le procès de Renart.

J’explique à Amira qu’elle ne peut pas écrire ses mots de sortie toute seule. Elle éclate en sanglots et m’explique que c’est son père qui le lui a demandé, il ne maîtrise pas le français. Je sais que c’est vrai, et mon cœur se serre pendant que je descends avec elle en vie scolaire pour vérifier la vérité de ses dires. Amira, perdue scolairement, issue d’une famille qui lui pose tant de soucis. K., la surveillante, la foudroie du regard quand je lui explique le problème. Apparemment, Amira ne cesse de jouer à cela, ces derniers jours, et je la vois grimacer en ma direction, ses yeux bleus pour une fois totalement focalisés.

Dans le jeu de cartes Magic l’Assemblée, il y a des cartes qui s’appellent des « board wipes », qui consistent à éliminer toutes les cartes posées sur le plateau. Elles sont redoutées par les joueurs, car elles nécessitent de rapidement rebondir, pour ne pas perdre son avantage. J’ai l’impression de passer mon temps à reconstruire, board wipe après board wipe en ce moment. Les mômes jouent toutes les cartes les plus destructrice : « Violence », « Mensonge », « Abandon », « Mépris ». Et en face, cette sensation de leur répondre avec des parades infiniment insuffisantes : « Molière », « Humour », « Anecdote », « Confiance. »

Mômes et adultes, plongés dans une tourmente dans laquelle nous peinons à maintenir la tête hors de l’eau. Je me retiens aux souvenirs de ce weekend, musique et rires. Je m’agrippe aux savoirs que je maîtrise, aux fondamentaux de ma pédagogie.

Mais c’est dur.

Samedi 7 février

Alors que l’énergie défaille, alors que tout ce que la raison demande, c’est de rentrer chez soi, le soir, d’économiser ce précieux repos, partir pour des nuits blanches.

Ce n’est qu’ainsi que je tiens en hiver.

Vendredi 6 février

Je le regarde et je trouve qu’il y a quelque chose de changé dans sa démarche, dans sa façon de se tenir. Notre principal est entré en salle des personnels, lors de la dernière pause avant le weekend, pour nous annoncer un conseil de discipline. Il a été menacé, menacé violemment, par un élève. Et il est venu nous l’annoncer en personne, lui qui recourt presque toujours aux mails.

Je regarde cette personne qui regarde le bout de ses chaussures cirées. Affalé contre le mur, le corps tellement différent.

Nos rôles craquent devant le danger, la violence, nos rôles craquent devant la tristesse.

Jeudi 5 février

Depuis la fin des vacances de Noël, il ne s’est pas écoulée une semaine sans que je reste au collège au moins deux soirs par semaine. Réunion, conseil de classe, conseil pédagogique, conseil de discipline, conseil d’administration, tant et tant de conseils. Je ne suis pas le seul, loin de là, presque tous les collègues voient leur temps s’étioler au bahut.

Forcément ça laisse des traces. Les arrêts maladie se multiplient, les regards se creusent, les épaules s’affaissent.

Alors, en profiter quand ça va.

J’ignore pourquoi, j’ai davantage la pêche ce matin. Est-ce à cause de l’album que M. m’a conseillé et qui résonne à fond dans l’habitacle de ma voiture ? Ou parce que le weekend s’annonce vraiment léger ? Ou juste parce que j’ai réussi à me coucher tôt ?

Alors profiter de cette force éphémère. Aller chercher quelques viennoiseries. Préparer le café en faisant particulièrement attention au dosage, écrire des mots idiots sur le tableau de la salle des profs. Toutes les « petites attentions ». Qui en ces temps d’épuisement soutiennent, quelques instants, juste pour l’heure de cours à venir, jusqu’à la récréation. Bientôt ce sera moi qui serai épuisé. Et alors je m’effondrerai et serai retenu par le sourire ou les bras d’une autre.

Pendant ces deux semaines encore, se soutenir et passer de bras en bras. C’est beau, mais c’est inadmissible, ce métier.

Mercredi 4 février

« Ça ne nous appartient pas, tu sais. »

La phrase rebondit, petite et triste, sur la grande table qui encombre la salle des professeurs. E. l’a prononcée sans la moindre animosité : elle s’occupe des élèves allophones depuis des années, et elle connaît bien Yordis pour qui « je m’inquiète », d’après ce qui lui a dit la principale adjointe. Olympiades de l’euphémisme : depuis le début de l’année, je ne parviens pas à lui apprendre quoi que ce soit. Le fait qu’elle soit arrivée en France depuis trois ans seulement n’en n’est pas la cause. La très grandes majorités des mômes sont quasiment bilingue en moitié moins de temps. Il y a d’autres difficultés, très probablement un handicap.

Seulement, il y a un mur quasi infranchissable entre Yordis et le système scolaire. Une famille plus que méfiante vis-à-vis de toutes les aides qu’on pourrait lui apporter, une incapacité totale à comprendre les codes de la classe – elle passe actuellement le plus clair de son temps à barbouiller ses cahiers, ses ongles et ses tables de blanco – un refus de discuter avec les profs pendant ou après les cours. L’année dernières, M., qui est l’une des collègues de français les plus rigoureuses et investies que je connais, s’y est également cassée les dents. Et E., donc, dont c’est le boulot, n’y arrive pas non plus. Je proteste, faiblement, j’ai l’impression de geindre :

« Mais je n’arrive même pas à lui faire écrire son nom, elle dessine juste les lettres.
– Je sais, c’est comme ça depuis deux ans. Je peux la prendre quelques heures par semaine sur le cours de français, si tu as besoin d’être déchargé. »

Être déchargé. Est-ce pour ça que je suis venu en parler à la direction ? Parce que je me sens tellement impuissant que je voudrais que Yordis s’éloigne de la classe ? Parce qu’elle est la preuve vivante d’un échec collectif à aider tous les enfants que nous accueillons ? Je ne sais pas si c’est par orgueil, espoir ou juste lassitude que je refuse.

Régulièrement, j’invite les jeunes collègues à se méfier du « syndrome du paladin » : on ne sauvera pas nos élèves. On a très peu de pouvoir. Il faut réussir à l’utiliser totalement, sans jamais se décourager, mais en en reconnaissant les limites.

Et parfois, on n’en a pas du tout.

C’est insupportable.

Mardi 3 février

Hier, donc, mes élèves m’ont mis en colère.

Et c’est quelque chose, de rester en colère, quand on est prof.

Entre deux cours, nos élèves vivent tant de choses. D’autres profs, leur vie privée, les réseaux. Et parfois, on les accueille, le lendemain, encore écumant d’un cours qui s’est mal passé, alors que pour eux, cet épisode est aussi actuel que la Guerre de Troie. En général, cet oubli me convient. Mais pas aujourd’hui. J’ai envie qu’ils comprennent, non pas qu’ils m’ont blessé – mes sentiments n’ont pas la moindre importance – mais que cette ambiance de classe leur est nocive. Qu’elle attaque leur intelligence.

Et ça implique pour moi, de pratiquer quelque chose dans lequel je suis très mal à l’aise : des cours d’une précision chirurgicale. Pas une seule parole, un seul mot qui ne sorte de la notion que nous abordons aujourd’hui. Je ne les punis pas : je leur retire de l’autonomie, de l’espace, pour qu’ils puissent se reconcentrer sur l’essentiel. C’est ce que je leur ai dit du ton le plus neutre possible « Il faut que tout le monde puisse travailler sans se gêner. »

Il y a quelque chose de grisant dans ces heures qui se déroulent sans le moindre mot. Les diapositives qui défilent au tableau, le carnet de correspondance posé parallèle au cahier de français. Ce pourrait être comme ça à chaque heure. Ne pas se poser de question. Dérouler, en sidérant les élèves juste assez pour qu’ils ne posent pas les questions qui donnent au cours ce supplément d’âme. Avoir pesé chaque mot pour que la majorité acquière la notion. Garder une voix égale, sans qu’elle bascule dans la monotonie. Sensation de jouer à la perfection une étude au piano mainte fois répétée.

Bien entendu, je sens déjà les limites de cette modalité. Comme à chaque fois. La curiosité des mômes déjà se flétri, celles et ceux qui galèrent se referment dans un mutisme résigné. Ce cours n’est pas fait pour toi, quand tu ne rentres pas dans les cases du système. Ils passent un moment calme, pas un bon moment. Mais un moment dont ils ont tous besoin, néanmoins. Et je me dois de rester vigilant moi aussi, ne pas succomber à cette illusion de puissance, de maîtrise. Car ça n’est qu’une illusion. Au bout d’une semaine ou même moins, ce calme se briserait. De leur fait ou du mien.

La dose est le poison, et aujourd’hui, les cinquièmes avaient besoin de ce rappel, que l’école peut aussi, parfois, être ce lieu de discipline absolue, qui peut presque donner le vertige. Que je peux le leur fournir quand ça devient nécessaire, qu’aujourd’hui ça l’était. Et quand je leur dis au revoir, sur une sonnerie qui résonne dans un silence absolue, c’est sans inimitié mais sans faux enthousiasme non plus. Leur donner ce dont ils ont besoin, au-delà de mes propres affects, de mes sentiments.

Aujourd’hui j’y suis parvenu. Une fois n’est pas coutume.

Lundi 2 février

J’en veux beaucoup à mes élèves aujourd’hui. Parce qu’aujourd’hui, comme souvent en ce moment, ils trichent, transigent, négocient et mentent. Ils se dénoncent mutuellement, se vannent et refusent de bosser.

Bref, ils se comportent comme des adolescents, fatigués par une période de travail trop intense au coeur de l’hiver.

Comme la très grande majorité de mes collègues, je le sais, le vis au quotidien, et ai appris à le gérer plus ou moins correctement.

Ce qui ne veut pas dire que ça ne m’affecte pas. Je ne le leur dirai jamais en ces termes, mais j’aimerais qu’ils cessent d’être laids. Pas laids physiquement, bien entendu, laids dans leurs comportements. De cette laideur tellement banale, tellement habituelle, dans laquelle je me complais aussi. Rester égoïste, focalisé sur son propre intérêt et sur une joie mauvaise à voir les autres dans la merde. Ils expérimentent cette manière d’être, c’est on ne peut plus normal, et je m’emploie très fort à ce qu’elle ne leur devienne pas naturelle. Mais c’est épuisant.

Je m’en suis rendu compte hier, alors que je jouais avec M. Le simple fait de réussir à coopérer pour réussir des tâches, même dans un truc aussi bête qu’un jeu vidéo, m’a fait un bien fou. Un tout petit peu d’harmonie. De joie.

Étrangement, réussir à me l’exprimer m’aide à tenir. Les élèves qui nous sont confiés sont des êtres humains. Avec tout ce que ça implique de merveilleux et de terrible. Parfois, on aimerait qu’ils soient tels qu’on se les imagines : des infinis permanents de potentiel et d’espoir en l’humanité. Mais c’est à mon sens nécessaire de ne pas leur mettre cette responsabilité sur les épaules. Ils sont comme nous tous, géniaux et décevants. Ils marchent avec nous, dans toutes leurs contradictions. Et parfois, le chemin est boueux.

Foutues intempéries du mois de février.

Samedi 31 janvier

Je passe la journée à répéter une pièce de théâtre avec ces gens qui, en deux ans, en sont venus à compter pour moi plus que je ne saurai le dire. Au début de l’après-midi, nous répétons un texte extrait des oeuvres d’Hervé Guibert. Celui-ci explique le côté nécessaire de fixer dans son journal des événements, même terribles, même atroces, notamment la déchéance de son ami Muzil. A., l’une des deux metteuses en scène, me cloue de son regard bleu acier.

« Ça doit te parler, je suppose. »

J’aimerais tellement être capable de le transmettre aux élèves. Cet instant où tu comprends la nécessité vitale de la lecture, de l’écriture. Et plus encore, cet instant où tu n’es pas le seul à le ressentir.