
Une personne que je ne connaissais pas m’a dit que j’avais l’air stressé, à cette réunion qui décidait de l’aménagement de la scolarité d’Ignacio dont je suis le professeur principal. Elle avait raison. J’ai parlé pendant une dizaine de minutes en une heure trente de rencontre avec l’enfant, les parents, des éducateurs, des psychologues. Et ce que j’ai pu dire est noté presque mot pour mot dans le document de synthèse de la rencontre. Document qui va décider de l’avenir d’Ignacio, pour tout ce qui concerne ses apprentissages. Alors oui, j’étais stressé. Parce que je sais désormais à quel point, dans l’Éducation Nationale, quelques phrases peuvent peser un poids capital. Parce que je sais à quel point, aussi, ce qui s’est passé à ce moment là peut construire, comme détruire. Est-ce que j’ai choisi les bonnes phrases ? Est-ce que ce dont j’ai témoigné a été interprété comme je le souhaitais ? J’en ai l’impression, en lisant ces quelques lignes au pouvoir terrifiant. Mais qui sait.
Ces derniers jours, j’ai énormément réfléchi à ce que représente, pour moi, l’écriture. Cette cristallisation d’une réalité qui, laissée à elle-même, n’a ni sens ni corps. Je mesure à quel point c’est un privilège, j’ai eu la chance de pouvoir apprivoiser les mots, j’ai eu le choix d’en faire mon mode d’expression, la lanterne avec laquelle j’éclaire le monde.
Mais les mots peuvent aussi matérialiser une réalité brutale, celle d’élèves dont les heures de cours et les interactions sociales sont consignées dans un dossier.
Cette fois-ci, je pense, j’ai employé les mots qu’il fallait. J’aimerais toujours avoir la force qu’il en soit ainsi. J’aimerais aussi, et peut-être est-ce là le centre palpitant de mon métier, pouvoir transmettre cela : l’urgence et l’importance.
Les mots.






