Il reste quinze minutes de cours et les réserves de concentration et de patience sont épuisées, tant du côté des élèves que du prof. J’improvise un Time’s Up sur les notions vues dans l’année. Ma tension atteint de dangereux sommets quand je vois ce que les mômes ont retenu.
« C’est… euh… La meuf, là. » (Chimène.)
Enfin, la sonnerie nous libère, ce sont des vacances attendues depuis longtemps. Tout le monde se précipite dehors, sauf, Ignacio.
« Nooooon, attendez ! »
Il crie, très fort, ça fige le prof, six élèves, D., l’AESH, et quelques autres mômes dans le couloir.
« J’ai tout préparé, regardez ! »
Et pendant près de dix minutes, il nous mime toutes les réponses, qu’il avait préparé depuis la première manche. Pendant dix minutes, il danse dans la salle A25, à brûler une énergie que personne n’a plus, à réchauffer, en cette pluie qui n’en finit pas, une poignée de gens. Comme ça. Juste pour rayonner.
Je me retrouve à pleurer incontrôlablement devant un documentaire sur Hervé Guibert. C’est un extrait d’une interview dans laquelle il explique qu’il en a assez du sida. Pas parce qu’il va mourir, qu’il souffre ou qu’il y a laissé ses meilleurs amis. Mais parce qu’il a écrit tout ce qu’il y avait pas à écrire dessus.
Ça résonne, bien entendu, avec ma vie sentimentale et sexuelle, mais étrangement, aussi, avec ma vie professionnelle. Je le répète à n’en plus finir, si j’aime autant mon métier de prof, c’est parce qu’aucune journée ne ressemble à une autre. Parce que j’ai chaque jour un nouveau billet de blog à rédiger, une page de journal supplémentaire à écrire.
L. et moi avons enseigné à quelques rues d’écart au début de nos carrières respectives, à Evry. L. et moi ne pourrions pas être plus dissemblables dans nos façons d’enseigner. Elle est d’une organisation sans failles, rigoureuse et intransigeante. Je suis bordélique, pars dans tous les sens, et d’après les mômes, beaucoup trop gentils.
Et nos contrastes maintiennent la classe de cinquième dont elle est prof principale.
« Mme V. c’est notre mère et vous notre père ! » a lancé l’autre jour Alwen, qui ne grandit pas depuis la sixième, mais dont la mue est quasiment achevée. Les autres ont acquiescé d’instinct. Ils me racontent ce qu’ils font en cours d’anglais, L. sait qu’en français, nous étudions Le malade imaginaire. Nous ne cherchons même pas à communiquer plus que cela ; les mômes sont le relai l’un de l’autre. Comme si, par un hasard totalement incongru, nos deux pôles stabilisaient leur boussole.
L’autre jour, L. m’a ramené un élève qu’elle avait retenu pour un entretien à la fin de son cours. Stupéfaction des gosses. « Mais on est en cours de français, là ! » Il y a des frontières à respecter absolument.
Deux collègues un peu parallèles, paumés dans la galaxie TZR. Perdus dans leur boulot, ballottés de classes en demi-groupes.
Yonas me lance un regard noir. Comme tous les jours depuis une semaine. Depuis la sixième, avec Yonas, c’était joyeux. Il adorait le français, les textes que je faisais découvrir à ses classes, et les exercices que je proposais. Souvent, quand il avait terminé un exercice, il venait me parler du dernier film qu’il avait vu ou du dernier jeu auquel il avait joué.
Très tard.
Ça a commencé à me chatouiller. À me grattouiller. Puis à carrément m’alerter. Quand je le voyais, cernes sous les yeux, tête dans les mains. Quand je constatais les crises de colère qu’il piquait. Alors j’ai fini par prévenir l’assistante sociale, les parents ont été convoqués.
Et depuis, Yonas me déteste.
Il n’apporte plus son cahier ni son matériel. Détourne ostensiblement la tête quand je m’approche, refuse tout exercice.
Je me récite en mantra que j’ai bien fait. Que je ne pouvais rester sans agir. Je me psalmodie que j’ai eu raison, et que ça n’est que passager. Qu’il va se remettre à bosser.
Et s’il ne s’y remettait jamais ?
Yonas me déteste. J’espère de tout mon coeur que cet échange que j’ai fait, confiance contre alarme, lui sera bénéfique. Parce qu’avoir un trou dans la poitrine face à un môme, on s’en remet.
Encore une fois, une collègue à épauler, devant des faits de violences verbales insupportables d’élèves. Cette impression permanente que tout est minimisé. « On n’en n’est pas encore là », s’entend-on répondre, quand on ose craindre que l’agression physique suive l’agression par les mots. Faudrait-il attendre qu’on en arrive là ? En cette dernière semaine, les mômes se raidissent dans des comportements effrayants. Je n’arrive plus à faire une heure de cours sans que des coups de pied violents résonnent à la porte de ma salle. Et lorsque je finis pas attraper l’un des auteurs de la « blague », celui-ci me hurle dessus, rouge de colère. « Tu vas faire quoi ? » Les petits cinquièmes me regardent apeurés, dans leurs costumes d’animaux. On joue le procès de Renart.
J’explique à Amira qu’elle ne peut pas écrire ses mots de sortie toute seule. Elle éclate en sanglots et m’explique que c’est son père qui le lui a demandé, il ne maîtrise pas le français. Je sais que c’est vrai, et mon cœur se serre pendant que je descends avec elle en vie scolaire pour vérifier la vérité de ses dires. Amira, perdue scolairement, issue d’une famille qui lui pose tant de soucis. K., la surveillante, la foudroie du regard quand je lui explique le problème. Apparemment, Amira ne cesse de jouer à cela, ces derniers jours, et je la vois grimacer en ma direction, ses yeux bleus pour une fois totalement focalisés.
Dans le jeu de cartes Magic l’Assemblée, il y a des cartes qui s’appellent des « board wipes », qui consistent à éliminer toutes les cartes posées sur le plateau. Elles sont redoutées par les joueurs, car elles nécessitent de rapidement rebondir, pour ne pas perdre son avantage. J’ai l’impression de passer mon temps à reconstruire, board wipe après board wipe en ce moment. Les mômes jouent toutes les cartes les plus destructrice : « Violence », « Mensonge », « Abandon », « Mépris ». Et en face, cette sensation de leur répondre avec des parades infiniment insuffisantes : « Molière », « Humour », « Anecdote », « Confiance. »
Mômes et adultes, plongés dans une tourmente dans laquelle nous peinons à maintenir la tête hors de l’eau. Je me retiens aux souvenirs de ce weekend, musique et rires. Je m’agrippe aux savoirs que je maîtrise, aux fondamentaux de ma pédagogie.
Alors que l’énergie défaille, alors que tout ce que la raison demande, c’est de rentrer chez soi, le soir, d’économiser ce précieux repos, partir pour des nuits blanches.
Je le regarde et je trouve qu’il y a quelque chose de changé dans sa démarche, dans sa façon de se tenir. Notre principal est entré en salle des personnels, lors de la dernière pause avant le weekend, pour nous annoncer un conseil de discipline. Il a été menacé, menacé violemment, par un élève. Et il est venu nous l’annoncer en personne, lui qui recourt presque toujours aux mails.
Je regarde cette personne qui regarde le bout de ses chaussures cirées. Affalé contre le mur, le corps tellement différent.
Nos rôles craquent devant le danger, la violence, nos rôles craquent devant la tristesse.
Depuis la fin des vacances de Noël, il ne s’est pas écoulée une semaine sans que je reste au collège au moins deux soirs par semaine. Réunion, conseil de classe, conseil pédagogique, conseil de discipline, conseil d’administration, tant et tant de conseils. Je ne suis pas le seul, loin de là, presque tous les collègues voient leur temps s’étioler au bahut.
Forcément ça laisse des traces. Les arrêts maladie se multiplient, les regards se creusent, les épaules s’affaissent.
Alors, en profiter quand ça va.
J’ignore pourquoi, j’ai davantage la pêche ce matin. Est-ce à cause de l’album que M. m’a conseillé et qui résonne à fond dans l’habitacle de ma voiture ? Ou parce que le weekend s’annonce vraiment léger ? Ou juste parce que j’ai réussi à me coucher tôt ?
Alors profiter de cette force éphémère. Aller chercher quelques viennoiseries. Préparer le café en faisant particulièrement attention au dosage, écrire des mots idiots sur le tableau de la salle des profs. Toutes les « petites attentions ». Qui en ces temps d’épuisement soutiennent, quelques instants, juste pour l’heure de cours à venir, jusqu’à la récréation. Bientôt ce sera moi qui serai épuisé. Et alors je m’effondrerai et serai retenu par le sourire ou les bras d’une autre.
Pendant ces deux semaines encore, se soutenir et passer de bras en bras. C’est beau, mais c’est inadmissible, ce métier.
La phrase rebondit, petite et triste, sur la grande table qui encombre la salle des professeurs. E. l’a prononcée sans la moindre animosité : elle s’occupe des élèves allophones depuis des années, et elle connaît bien Yordis pour qui « je m’inquiète », d’après ce qui lui a dit la principale adjointe. Olympiades de l’euphémisme : depuis le début de l’année, je ne parviens pas à lui apprendre quoi que ce soit. Le fait qu’elle soit arrivée en France depuis trois ans seulement n’en n’est pas la cause. La très grandes majorités des mômes sont quasiment bilingue en moitié moins de temps. Il y a d’autres difficultés, très probablement un handicap.
Seulement, il y a un mur quasi infranchissable entre Yordis et le système scolaire. Une famille plus que méfiante vis-à-vis de toutes les aides qu’on pourrait lui apporter, une incapacité totale à comprendre les codes de la classe – elle passe actuellement le plus clair de son temps à barbouiller ses cahiers, ses ongles et ses tables de blanco – un refus de discuter avec les profs pendant ou après les cours. L’année dernières, M., qui est l’une des collègues de français les plus rigoureuses et investies que je connais, s’y est également cassée les dents. Et E., donc, dont c’est le boulot, n’y arrive pas non plus. Je proteste, faiblement, j’ai l’impression de geindre :
« Mais je n’arrive même pas à lui faire écrire son nom, elle dessine juste les lettres. – Je sais, c’est comme ça depuis deux ans. Je peux la prendre quelques heures par semaine sur le cours de français, si tu as besoin d’être déchargé. »
Être déchargé. Est-ce pour ça que je suis venu en parler à la direction ? Parce que je me sens tellement impuissant que je voudrais que Yordis s’éloigne de la classe ? Parce qu’elle est la preuve vivante d’un échec collectif à aider tous les enfants que nous accueillons ? Je ne sais pas si c’est par orgueil, espoir ou juste lassitude que je refuse.
Régulièrement, j’invite les jeunes collègues à se méfier du « syndrome du paladin » : on ne sauvera pas nos élèves. On a très peu de pouvoir. Il faut réussir à l’utiliser totalement, sans jamais se décourager, mais en en reconnaissant les limites.