Samedi 25 avril

Et peut-être que je cherchais un sens.

Pour la première fois depuis la création de ce journal en ligne, je ne l’ai pas mis à jour pendant un long moment. J’étais en voyage à l’étranger, mais ça m’est déjà arrivé. Il paraît que j’ai un style minimaliste, donc je ne vais pas m’étendre dans un suspens de mauvais goût : Prof en Scène, tel qu’il existe, s’arrête aujourd’hui.

Il aurait pu y avoir une fin de saison. Un épisode particulièrement marquant vécu avec des élèves et des collègues, une photo de classe qui se fige, comme un dernier salut au théâtre. Mais ce n’aurait pas été, je crois, rendre justice à l’écriture de ce blog. Je l’ai commencé pour tenir le coup dans ce boulot, toujours mouvant, toujours cabossé. Et petit à petit, j’ai voulu rendre compte de sa réalité, par essence fluctuante. Donner une réponse définitive, une conclusion, ce serait trahir ce que j’appellerai très prétentieusement mon éthique de prof écrivant.

Pourquoi cette décision ? Parce que j’ai la sensation d’avoir terminé cette partie de mon travail. J’ai témoigné, longuement. Ces milliers de lignes, rédigées chaque jour dans tous les états émotionnels et physiques possibles ont été mes formatrices. Je suis devenu, je pense, l’enseignant que je souhaite être : insatisfait, passionné, instable.

Ai-je trouvé une réponse à cette immense interrogation : comment enseigner ? Je pense. En étant toujours dans le flux. Renaître chaque année, plus fort des vies que l’on a vécues. Remettre sans cesse son ouvrage sur le métier, mais faire de ce métier l’outil le plus solide possible.
Et surtout ne jamais, jamais s’habituer. Réussir à voir dans chaque élève, dans chaque collègue, ce qui le rend fort et faillible. Forger une façon d’être à lui, d’être à elle. Et oui ça brûle, et oui on y laisse une énergie qu’on ne retrouvera peut-être pas. Mais c’est ainsi que l’on donne du sens au temps qui passe. Dans ces liens, solides, réconfortants et tranchants. Être prof, c’est être à l’intersection de tant de vies, dans tout ce qu’elles ont de sale et d’éblouissant.

J’ai, au cours de ces douze années, reçu des mots et des témoignages qui m’ont énormément touché. Qui m’ont souvent surpris aussi. Parce que ce qui me semblait une expérience tellement individuelle a résonné chez beaucoup d’entre vous. Et ce nouveau fil, ce nouvel entrecroisement m’a souvent été une force.

Et maintenant ?

Maintenant j’ai peur. Parce que lâcher cette modalité d’écriture, qui me disciplinait, c’est s’aventurer dans l’inconnu. Je ne veux pas, je ne dois pas m’arrêter. Un nouveau journal prendra très bientôt la suite de celui-là. Plus varié dans sa ligne éditoriale. Parce que j’en ai besoin. Besoin d’englober dans ce que j’écris non seulement ma vie de prof mais celle, aussi, de théâtreux, d’écrivant, de mec qui accueille des lapins chez lui, de queer, et j’en passe. Je serai très heureux de vous y croiser là, ainsi que sur les réseaux sociaux. Parce que je vous aime, très fort.

Prenez soin de vous, toujours. Vous faites partie de ces liens, de ces lueurs, dans lesquelles j’ai dessiné des constellations.

Merci.

Samedi 18 avril

À quelques jours d’un voyage à Amsterdam avec M. Combien, combien d’aventures ce métier m’aura-t-il fait vivre ? Ezia Polaris avec T., ces comédies musicales avec Monsieur Vivi, le théâtre avec S. et M., les 24 heures de la création avec A….

Lorsque je considère le fait de quitter l’Éducation Nationale, c’est aussi ça qui me revient en tête. Le fait que ce métier foudingue a rendu chaque journée ou presque unique. Un calendrier de péripéties dont aucune n’est à regretter.

Puis-je espérer que ma vie soit toujours aussi pleine ?

Vendredi 17 avril

Nouvelle bouffée d’agacement à la lecture des « nouveaux programmes » de collège. Qui, comme toujours depuis que je suis entrée dans l’Éducation Nationale, semblent se contenter d’ajustements minimes. Et surtout, toujours éloignés de la réalité. La grande cause des années à venir en français semble être la lecture d’œuvres intégrales. C’est une activité à laquelle je souscris, ainsi que, je le pense, énormément de collègues.

Mais comment faire, au collège de Renais ?

Parce que, comme quand j’enseignais à Grigny, en REP également, il n’est pas possible de faire acheter de livres aux élèves. Le budget dévolu à l’achat de séries est inversement proportionnel au nombre d’élèves. Depuis des années, nous utilisons les mêmes ouvrages fatigués, dont le propos a parfois bien vieilli, il arrive que les livres perdent de leur pertinence. Ou tout simplement, ne correspondent pas aux collègues qui, année après année, arrivent dans l’établissement.

L’intendance doit suivre, encore et toujours. Tout comme les petites mains, présentes sur le terrain. L’autre jour, de hauts responsables du rectorat, alertés par les signaux d’alertes de plus en plus pressants que personnels d’éducation et parents leur envoient quant aux problèmes de violence dans le bahut sont venus. Ont constaté. Et nous ont expliqué que oui, c’est grave ce qu’il se passe. Qu’on nous épaulera autant que possible, mais sans moyens humain ou financier. Parce qu’il n’y en n’a pas.

Il faut faire sans. Il faut matérialiser des mots, des exigences, des nécessités avec du rien. Ça n’est même plus sous-entendu, c’est expliqué clairement. On va déplacer deux trois ressources, réattribuer quelques centaines d’euros quand c’est possible. Si ça ne l’est pas ? C’est bien dommage.

Et tandis que je me dirige vers ma salle de cours, sous l’unique ampoule clignotante qui reste dans tout le couloir, je me demande si c’est ça, l’avenir que l’on est censé préparer à ces gamins. Du néant.

Jeudi 16 avril

À la rentrée, cela fera plus d’un mois que je n’ai pas vu Alima. Alima, c’est cette élève qui m’avait fait câbler, il y a de cela plusieurs semaines. Depuis, elle a été exclue – l’incident arrivé en français étant un des très très nombreux fragments de cette décision – et les diverses tentatives de lui faire faire des stages de réacclimatation à l’école, ou à l’empathie n’ont pas vraiment été couronnés de succès, c’est le moins que l’on puisse dire.

Et je suis très inquiet, parce que c’est toujours ainsi que ça commence. Le fameux « décrochage ». Éloigner une ou un élève qui dysfonctionne tellement que son comportement fait tout trembler, y compris son propre bien être. Qui a épuisé toutes les réponses qu’un établissement scolaire peut donner. À partir de là, la pente mène souvent vers une vallée inquiétante. Parce que pendant qu’Alima était à l’écart, il s’en est passé, des choses. Les mômes se sont pris pour de petits chevaliers à Brocéliande, Schéhérazade a terminé ses mille et une nuits, nous avons inventé de nouvelles blagues en français, et traversé des moments de grandes colère, comme de grande joie. Un mois, à l’échelle d’une classe, c’est immense.

« Vous savez comment va Alima ? ai-je demandé à sa meilleure pote, avant les vacances. Visage sincèrement surpris, face à moi.
– Ben non, pourquoi ? »

Retrouver les cahiers, les stylos, les habitudes. Convaincre la gamine qu’on veut vraiment, franchement, l’accueillir. Lui réapprendre un langage scolaire qu’il est si facile d’oublier. Ce sera l’un des immenses défis de la rentrée, un de ceux qui m’inquiète le plus aussi. Pourvu, pourvu qu’elle ne soit pas déjà perdue.

Mercredi 15 avril

C’est marrant, et sans doute très prétentieux : mais je me suis rendu compte que je suis de moins en moins les modèles. Tandis que je prépare les fondations de cette fin d’année, je m’aperçois que depuis quelques années, je me suis totalement détaché des modèles auquel je me suis longtemps agrippé, et qui m’ont été d’un immense secours. Que ce soit dans l’ordre des sujets que j’aborde, dans ce que je nomme vaniteusement « ma pédagogie », dans mon rapport avec les élèves. En dix-huit ans, j’ai eu le temps de tout examiner, et de faire des choix. Il a fallu tout ce temps, mais j’exerce désormais à mon propre rythme.

J’ignore pourquoi cette réflexion me vient maintenant. L’âge de la maturité, peut-être. Dans ma vie personnelle comme professionnelle, j’ai la sensation d’enfin parvenir à ne plus suivre ces lignes droites qui écorchent. À accepter les zig-zag cabossés de mon existence et de celle des mômes. Peut-être que ça fera de moi un meilleur prof. Je ne sais pas.

Mais en attendant, et pour la première fois depuis longtemps, je me sens serein.

Mardi 14 avril

Répétition de théâtre. Dans la troupe, deux collègues, ce sont elles qui m’ont invité à rejoindre cet atelier. Et c’est étrange, les rapports que nous entretenons tous les trois. À nous regarder, le mardi matin, après une soirée de répétition, les yeux gonflés de sommeil.

À partager un secret.

Lundi 13 avril

Une lycéenne à qui j’ai donné des cours pour la préparer à l’oral du bac de français m’écrit pour me remercier : elle a obtenu un excellent résultat à son examen blanc. Ma première réaction : « elle n’avait pas besoin de ce soutien. » Quand elle m’a montré ses copies, sa moyenne flirtait avec les 17/20.

C’est marrant, je n’arrive pas à me défaire de ce réflexe. « Ils n’en n’ont pas besoin. » Ces mômes bien intégrés dans le système scolaire, qui en pigent les codes, et les attentes. Alors qu’élève, j’ai été ce môme.

Et les quelques soutiens que j’ai eu, cours particulier, ateliers, entretiens avec des adultes, me restent gravés en mémoire comme les meilleurs moments de ma scolarité. Qu’on ait pris du temps pour moi, que quelqu’un m’ait rassuré, m’ait confirmé que j’étais sur le bon chemin, ou tout simplement pas seul. J’ignore totalement ce que j’ai pu apporter à cette élève, comme j’ignore ce que j’apporte aux mômes qui tournent au vert + (on évalue en compétences dans mon bahut) dans mes classes. Mais je m’applique à garder cette pensée en tête : je me dois d’être persuadé que je leur suis indispensable.

Pas par orgueil, pas pour soutenir mon ego. Mais parce que si je commence à penser que nous sommes des figurants les uns pour les autres, alors c’est une prophétie qui se réalisera. Et parfois – toujours – il faut avoir l’humilité d’enseigner sans savoir ce que ça produit. Je ressors toujours perplexe de mes conversations avec les AESH, lorsque nous parlons cours. Ce que ces collègues perçoivent des heures passées en classe avec moi n’a souvent pas grand-chose à voir avec ce que je pense projeter. Alors des ados…

On est obligé de les croire. Elle avait besoin de ces cours.

Ils en ont tous, tous à leur façon, je l’espère, je le souhaite, besoin.

Samedi 11 avril

Arrivée aux vacances, comme à chaque fois un peu bosselé, un peu cabossé. C’est comme une routine, auquel le corps s’est habitué, après tout ce temps. Oublier tout ce qui a pu se passer. La fatigue qui retombe presque immédiatement. Je dors beaucoup et longtemps. Et déjà, tellement d’envies me prennent. Écrire, jouer, faire du sport. Les années passent et le temps devient de plus en plus précieux. Plus le temps de rester, sonné, à voir ces congés qui s’étiolent.

J’apprends à bien me reposer.