Et le dimanche, on s’évade !
Avec un petit clin d’oeil aux citrouilles.
Et le dimanche, on s’évade !
Avec un petit clin d’oeil aux citrouilles.

J’ai énormément de mal à décolérer de ce qui est arrivé vendredi. Dans le cadre de la Journée Internationale des Droits de la Femme, des représentants de la Ligue des Droits Humains proposent des interventions auprès des classes de quatrième. Le premier atelier se déroule en non-mixité. J’encadre donc les garçons de la classe dont je suis prof principal, ainsi que ceux d’une autre quatrième.
J’ignore à quel jeu bizarre se livre la Providence, mais, dès que l’occasion se présente, je me retrouve à devoir m’occuper de mômes que j’avais l’année dernière en cinquième, et avec lesquels mes rapports étaient, pour rester très euphémistique, assez conflictuels. Cette intervention ne fait pas exception, je me retrouve donc nez à nez avec des mômes dont je ne suis plus le prof et qui, en me voyant, me lancent un regard peu amène (à nouveau, bel euphémisme).
Mais ça n’est pas l’essentiel.
L’essentiel, c’est que pendant une heure trente, ces mômes vont se comporter comme les clichés les plus cauchemardesque de l’adolescence masculine. Entre les obscénités écrites dans les questionnaires distribués pour faire rire les copains, les conflits et les insultes entre les deux classes et les jeu de domination, je me retrouve à observer, ahuri, des êtres humains avec qui j’ai cru, pendant une année, parler de sujets forts, et importants. Les intervenants, pour beaucoup débutants dans l’activité, me regardent médusés.
Et que croyez-vous donc que je finisse par faire ?
Je me retrouve à hausser le ton. À prendre ma grosse voix. À montrer que le mâle alpha, ici, c’est moi. J’obtiens le silence et une immense sensation de nullité.
Bien sûr. Bien sûr que ce sont des adolescents, que ça avait des risques d’arriver. Mais le silence absolu qui suit mon engueulade me paraît pire que mes heures de cours les plus chaotiques. Ils m’ont démontré qu’ils ont raison. Que je suis infiniment plus respecté quand je gueule en voix de basse que quand je m’émeus en alto.
Alors ce soir, par pur esprit de revanche, je glisse un eyeliner dans mon sac. Quand il a été question de maquillage, les mômes ont gueulé que c’était juste crée pour cacher les traits des filles, qui sont moches. C’est totalement puérile, je le sais.
Mais bon, j’arriverai plus tôt, histoire que le trait ne tremble pas sur les muqueuses de l’œil.

Pour tout un tas de raisons, la journée a été pourrie. Je suis furieux. Pour la première fois de ma vie, des collègues me signalent qu’ils me trouvent vraiment en colère. Alors quand je monte, pour prendre en charge les quatrièmes, je suis inquiet. Inquiet de me montrer abrupt, inquiet de décalquer ma hargne sur leurs visages, inquiet qu’ils soient eux aussi pénibles.
Cette classe de quatrième n’a absolument rien de notable. Un groupe hétérogène, capable de se montrer totalement passif ou gamin. Ou extrêmement curieux.
Et heureusement, cet après-midi, ils sont dans ce décan. Un étrange cercle vertueux se met en place. Ils voient que leurs réactions me font du bien. Et amplifient ce comportement. Ils participent, se marrent, se moquent gentiment les uns des autres, dévient, mais à peine, du cours. Consciemment ou pas, nous jouons la partition de nos deux heures de cours en harmonie. Avec quelques fausses notes, mais cela donne du relief à l’ensemble.
Je prends le volant éperdu de gratitude.
Empathie.

Aujourd’hui, six heures de cours, donc quatre non-stop ce matin, et des problèmes, de plus en plus graves, qui s’accumulent au bahut. Je parviens pourtant à prendre part à un jeu de société avec des collègues à la pause de midi, à manger des trucs sains, et à courir le soir venu. Mon corps et mon esprit travaillent de concert à repousser la fatigue et l’envie de se laisser, déjà, submerger par tout ce qui dysfonctionne dans l’immense carcasse malade du collège.
J’aimerais toujours avoir cette rayonnante énergie, celle qui se révolte en riant. Parce qu’alors, j’en ai l’impression, je serais capable de tout, même de sauver les mômes.
Mais je ne suis qu’un prof. Qu’humain.
Alors en profiter tant que ça dure.

C’est la semaine où je vois cette classe de cinquième pendant six heures. Comme je le disais à L., mon stagiaire, ces mômes m’inquiètent. J’en connais une bonne partie depuis la sixième, et s’ils ont énormément de bons côtés, ils ne changent absolument pas, que ce soit physiquement ou mentalement. Ils restent spontanés, immatures, naïfs, émerveillés, maladroits et comme incapable de se lancer dans la grande course d’obstacle de la pré-adolescence.
Et même s’il y a quelque chose de profondément touchant à les voir dans cette étrange bulle temporelle, cela finit par leur faire obstacle. Avec la meilleure volonté du monde, ils ne comprennent pas l’implicite, continuent à oublier leur règle ou leur stylo rouge. Les histoires de cours de récré les obnubilent complètement, et cela s’entend dans leurs voix, qui refusent de muer.
Réussir à préserver leur innocence, tout en les aidant à grandir. À leur faire découvrir les vastes espaces de leur intelligence. Pour l’instant, ils sont parfaitement satisfaits de rester dans leur petit jardin. Comme si l’extérieur leur faisait peur.
Et quelque part, je les comprends.

Durant cette période, nous étudions avec les quatrièmes un roman relatant la vie d’une jeune fille vivant en Afghanistan. Roman qu’Ilona a déjà lu. Parce qu’Ilona vient d’Afghanistan.
Ilona, je l’avais déjà en classe en cinquième. Elle a toujours été sérieuse, polie, et tellement inoffensive. J’ai regardé cette môme perché sur un confortable pilier de condescendance, parce que c’était comme se chauffer au soleil. Elle s’émerveille d’un rien, aime me parler des mangas qu’elle lit, et n’a jamais un mot plus haut que l’autre.
Jusqu’à hier. Comme si elle n’attendait que ça. Dès que j’ai annoncé le titre du bouquin, quelque chose qui n’attendait qu’un soubresaut, a jailli source, ruisseau, torrent et fleuve en furie. Le regard d’Ilona s’est acéré, derrière les jolies lunettes rondes, et désormais, elle lève la main, attendant à peine que la parole soit accordée, pour préciser. Reprendre. Contester.
Ilona n’a pas peur de ce que renferme la fiction, « c’est des souvenirs que je comprends pas », m’a-t-elle affirmée avant que nous commencions l’étude. Mais elle veut comprendre, ça ne fait aucun doute. Elle m’a redemandé le lien vers le numéro du Dessous des cartes que j’ai diffusé et qui explique la situation géopolitique de l’Afghanistan, elle tire les camarades de son groupe de travail afin de progresser plus vite dans l’étude des chapitres. « Faut faire des efforts, quand même. »
Exilée depuis ses cinq ans, Ilona s’est juchée sur le nuage cotonneux de ce petit roman. Elle se veut guide et exploratrice. Pour elle, ce mois-ci, le cours de français a un sens infini. J’ignore ce qu’elle en fera. Et ça n’est pas la question. C’est son histoire.

Retrouvailles avec les élèves. Et à nouveau cette impression d’avoir à peine effleuré la commande « pause » d’une vidéo. Ils ne se racontent pas leurs vacances – beaucoup ne sont pas partis – mais ont repris leur rôle, quelques marques de fatigue en moins, ou en plus en ce mois de ramadan.
C’est davantage les adultes qui donnent l’impression de ne pas s’être échauffés. Nous tentons de remettre le pied à l’étrier ; de nous rappeler quels mots, quelles attitudes utiliser. Je me montre plus rigoureux qu’à l’accoutumée, plus cadrants. Repartir avec des bornes et des frontières plus délimitées, quitte à les assouplir ensuite. Est-ce que je le fais pour eux, ou pour moi ? Difficile à dire. Les élèves que je suis depuis un an et demi sont à nouveaux prêts. Après tout ce temps passé ensemble, nous avons développé des réflexes. Ils me laissent un peu de temps pour atterrir, ils savent. Je leur suis reconnaissant, et repense à cette classe de CHAM, à Grigny, dont j’avais été le professeur de français et le professeur principal pendant trois ans. Encore aujourd’hui, j’ignore si ça avait été une erreur ou un privilège.
De toutes façons, tout cela est passé. Si je retiens quelque chose de ces années, c’est de ne pas suranalyser le passé, balancé en vrac aux ordures par ces mômes, qui ont faim de maintenant. Ce qui compte ce sont les journées qui se déploient tandis que j’appuie sur les touches du clavier. Dès demain, elles ne seront plus que feuilles d’archives périmées, la nostalgie d’un vieux prof de français. C’est pour ça aussi que j’écris au jour le jour. Le présent, leur unique blason.
Et le dimanche, on s’évade !
Avec le retour de Gorillaz !

Ces dernières semaines, j’ai lu une grande partie de l’œuvre d’Hervé Guibert, pour me préparer à un rôle que je jouerai au mois de mai. Et, toute vanité bue, je commence à bien connaître son œuvre, son style, les respirations de sa pensée. Une forme d’expertise. La pensée me traverse l’esprit que si j’avais passé ce temps à lire des bouquins de théorie pédagogique ou de la littérature au programme du collège, c’est dans mon boulot que j’aurais gagné cette expertise. Est-ce que je devrais culpabiliser ?
Je l’ignore. Depuis que je suis enseignant, ma vie tient dans ce délicat équilibre : consacrer du temps à mon boulot mais aussi à ce que j’appelle prétentieusement ma « liberté intellectuelle ». Trop me rapprocher ou m’éloigner d’un de ces pôles m’angoisse, me fait me sentir aliéné ou beaucoup trop éloigné.
Lorsque je bossais dans le privé, cette question ne se posait jamais. Les journées, aussi compliquées qu’elles puissent être, me recrachaient, libre d’être qui je voulais, jusqu’au lendemain. En tant qu’intermittent, vie professionnelle et privée se confondaient en une seule. Depuis dix-neuf ans, je ne cesse de maintenir ce numéro de funambule.
Je m’ébroue. Les vacances sont quasiment finies. Cette pensée disparaîtra rapidement devant l’urgence qui, toujours, s’impose quand on enseigne. Il n’en reste pas moins que je suis heureux d’avoir eu, entre les pages, le temps de penser.

Depuis quelques semaines, je vois son visage apparaître sur les réseaux sociaux. Il y a encore quelque chose d’adolescent dans ses traits et son regard. Il se raserait la barbe, je suis certain que je retrouverais l’élève de quatrième à qui j’ai enseigné en région parisienne. Et qui me disait, en rigolant de ma stupéfaction, que son rêve était de devenir médecin légiste.
Il n’est pas devenu médecin légiste.
À la place, il s’est lancé en politique. Et il est aujourd’hui l’une des voix nombreuses de cette hydre immonde qu’est l’extrême-droite. L’une de ses fonctions consiste à rendre attractif et dynamique le discours rampant du fascisme.
Alors oui. Oui évidemment, sur les milliers de mômes passés dans ma vie, certains devaient bien finir par être enserrés par la pieuvre. Je le sais, bien sûr, qu’Ulysse ne sauve pas des chants racistes, que Tomek et Hanna ne peuvent presque rien contre les marées brunes qui déferlent. C’est un rêve un peu facile, paresseux, presque, de se dire que les mots et les histoires sauveront le monde. Le monde, s’il doit l’être, sera sauvé par des millions d’efforts individuels, petit à petit et jamais définitivement.
Mais tout de même. Tout de même j’enrage. Je repense au gamin de quatrième et j’ai la sensation d’avoir échoué. Mais même ça, c’est un luxe que je me refuse d’avoir. Je vais continuer à lutter. À expliquer, à raconter, chaque jour mieux et davantage, tant que je serai enseignant. En espérant que ces heures passées ensemble donnent aux mômes suffisamment de recul et d’espoir pour ne pas tomber dans les marécages de la pensées. Je ne les sauverai pas, mais je ferai ma part, chaque jour plus fort, plus brillant.