
Dernier jour de cours avant les vacances :
« Monsieur, on regarde un film ?
– Non. »
C’est l’une des choses les plus difficiles et les plus évidentes que j’ai jamais eu à écrire dans ce journal : pendant des années, dire non aux élèves m’a été quasiment insurmontable. J’avais à chaque fois l’impression de mourir intérieurement. Et parce que c’était immensément douloureux, je n’ai pas cherché à aller fouiller. Résister chaque jour au quotidien professionnel est une épreuve suffisamment éprouvante.
« On va faire quoi ?
– On va continuer à travailler sur Les lettres persanes. »
Il n’y a plus, dans mon ton, ces notes aiguës et désagréables qui me vrillent les tympans. Et probablement ceux des mômes. Il n’y a plus la nécessité de se défendre. Il a fallu toutes ces années pour que, sans m’en rendre compte, quelque chose d’essentiel se débloque.
Je sais ce qui est bon pour eux.
Je me suis infiniment méfié de cette phrase, je l’ai rejeté, pendant tellement longtemps. Et c’est aussi pour ça que ça se passe bien avec mes classes. Je suis ce prof foutraque, qui ne se prend pas au sérieux, pour qui la parole de ces mômes est absolument précieuse. Mais qui les maintient aussi dans une sorte d’instabilité, parce que souvent, je ne parviens pas à m’opposer à eux de façon clair, à donner un cadre, dont je crains tellement que les bords soient coupants.
Alors que le problème, ce n’est pas eux face à moi. C’est moi face à moi. Accepter de porter cette responsabilité, celle de celui qui sait, et qui assume si ça ne fonctionne pas. Pendant un cours ou une année. C’est difficile, et terrifiant. Et ça implique d’être plus vigilant encore, afin de ne pas devenir :
« Aigri ?
– Hmmm, vous vous rappelez, on a vu un mot qui convient mieux.
– Ah oui ! Amer ! »
À énormément de points de vue, cette année est difficile. Parce que je suis dans un collège qui souffre. Trop d’élèves, pas assez de moyens, et des adultes de plus en plus perdus, par l’avalanche de responsabilités qu’ils doivent gérer chaque jour. Mais tandis que j’affrontais ces crises, un lent travail, commencé il y a dix-huit ans, dans un collège de Ris-Orangis, est arrivé à maturation. Ne plus avoir peur de moi-même. De ce masque de prof, qu’il était facile de ne pas voir, étant donné que je l’avais posé à même la peau. Lorsque l’on est sur scène, on ne distingue pas vraiment ce que voient les spectateurs. Du moins au début. Pendant qu’on progresse, on finit par se rendre compte de l’effet qu’un geste, un regard ou une posture peuvent avoir. Est-ce que le fait de me lancer plus sérieusement dans le théâtre m’a aidé à m’en rendre compte ? Sans doute.
Mais ce sont aussi tous ces mômes, par centaines, qui m’y ont aidé. Alors en ce dernier jour avant les vacances, on se demande comment on peut être persan. On se casse le nez sur des hyperboles et de l’ironie. Parce que je sais qu’ils en ont besoin. Et qu’ils ressortent de la classe sereins.
Apprendre à savoir.







