
« Ça ne nous appartient pas, tu sais. »
La phrase rebondit, petite et triste, sur la grande table qui encombre la salle des professeurs. E. l’a prononcée sans la moindre animosité : elle s’occupe des élèves allophones depuis des années, et elle connaît bien Yordis pour qui « je m’inquiète », d’après ce qui lui a dit la principale adjointe. Olympiades de l’euphémisme : depuis le début de l’année, je ne parviens pas à lui apprendre quoi que ce soit. Le fait qu’elle soit arrivée en France depuis trois ans seulement n’en n’est pas la cause. La très grandes majorités des mômes sont quasiment bilingue en moitié moins de temps. Il y a d’autres difficultés, très probablement un handicap.
Seulement, il y a un mur quasi infranchissable entre Yordis et le système scolaire. Une famille plus que méfiante vis-à-vis de toutes les aides qu’on pourrait lui apporter, une incapacité totale à comprendre les codes de la classe – elle passe actuellement le plus clair de son temps à barbouiller ses cahiers, ses ongles et ses tables de blanco – un refus de discuter avec les profs pendant ou après les cours. L’année dernières, M., qui est l’une des collègues de français les plus rigoureuses et investies que je connais, s’y est également cassée les dents. Et E., donc, dont c’est le boulot, n’y arrive pas non plus. Je proteste, faiblement, j’ai l’impression de geindre :
« Mais je n’arrive même pas à lui faire écrire son nom, elle dessine juste les lettres.
– Je sais, c’est comme ça depuis deux ans. Je peux la prendre quelques heures par semaine sur le cours de français, si tu as besoin d’être déchargé. »
Être déchargé. Est-ce pour ça que je suis venu en parler à la direction ? Parce que je me sens tellement impuissant que je voudrais que Yordis s’éloigne de la classe ? Parce qu’elle est la preuve vivante d’un échec collectif à aider tous les enfants que nous accueillons ? Je ne sais pas si c’est par orgueil, espoir ou juste lassitude que je refuse.
Régulièrement, j’invite les jeunes collègues à se méfier du « syndrome du paladin » : on ne sauvera pas nos élèves. On a très peu de pouvoir. Il faut réussir à l’utiliser totalement, sans jamais se décourager, mais en en reconnaissant les limites.
Et parfois, on n’en a pas du tout.
C’est insupportable.







