Mardi 7 avril

Les quatrièmes sont partis en voyage en compagnie d’Usbek et Rica. Avec les deux Persans de Montesquieu, ils se sont moqués des parisiens, et se gaussent désormais des caprices de la mode. Que j’ai accompagnés, c’est mon petit plaisir personnel, de la scène du bleu céruléen du Diable s’habille en Prada.

C’est le moment de l’année où les classes deviennent, faute d’un meilleur terme, patinées. Les mômes ont fini par comprendre comment fonctionnent la plupart de leurs enseignants, les bons comme les mauvais côtés. Ils savent qu’en français, ça commencera toujours par des bredouillements bizarres qui, petit à petit prendront sens. Pour certains, ça a été une joie toute l’année, pour d’autres, une vraie torture de suivre les méandres alambiqués.

Aujourd’hui, ils comprennent. Celles qui, d’emblée motivées, suivent déjà en demandant aux autres, qui bavardent un peu, de se taire. Ceux qui patientent, en attendant de pouvoir intervenir, ou de comprendre ou mène ce texte parlant de mouches et de portes que l’on élargit. Cela fait huit mois, sur les dix que compte l’année scolaire, que nous cheminons ensemble. Et quelque part, nous nous sommes apprivoisés. Ça peut sembler long. Mais il y a beaucoup de classes avec qui ça ne fonctionne pas. Avec qui nous cohabitons, inconnus les uns aux autres, et où chaque heure de cours est une pénible traversée.

Encore deux mois où nous allons nous fréquenter. Usés et apaisés des tempêtes que nous avons traversés.

Lundi 6 avril

A. passe par la maison. A. est écrivain, et travail souvent avec des enfants. Régulièrement, quand nous parlons de nos expériences mutuelles avec des classes, son constat est le même « J’adore, mais parce que c’est une fois de temps en temps. »

Et je le comprends tellement.

Si j’avais le temps, et le talent, chaque page de ce journal serait un roman. Les micro-interactions bouleversantes, dont je ne sélectionne qu’une infime partie, elles sont des milliers à advenir, jour après jour. Les paroles, les sourires, les conflits… C’est peut-être l’une des grandes énigmes de ce métier : comment gérer la densité ?

Dimanche 5 avril

Et le dimanche, on s’évade !

Avec le premier album de bou, groupe rennais – et ami.es – qui sort donc de sa besace douze titres tout aussi différents que liés. Un peu comme un puzzle qu’on aurait sorti après un pique-nique en plein été. Les notes s’agencent, chaotiques et évidentes, sur un sol un peu bosselé.

Chaque pièce de ce puzzle, chaque morceau, a sa propre identité, et des mouvements qui lui sont propres. Des micro-symphonies qui attrapent. On s’attend à une balade, et ça dérive sur des accents pop-rock, sur deux trois accents punks, une boucle, deux, et un changement de tonalité. C’est ça qui est dingue, dans « Pardon my French » (le nom de l’album, donc) : cette sensation d’un déséquilibre permanent. On est surpris en permanence que ce soit par les paroles, les transitions ou les virages à 180 degrés. Ce ne sont pas des refrains que bou nous fait entrer dans la tête avec les conneries d’Alto Almighty, ou la voix d’Atide qui raconte sans y toucher des histoires délirantes : ce sont des images, une fresque toujours en mouvement.

Et beaucoup, beaucoup de soleil.

Samedi 4 avril

Et comme ça, ça commence.

Je parcours les dernières semaines, dans le cahier de texte. Une vraie dentelle. Les jours fériés se succèdent tandis, que par ma fenêtre entrouverte, pointent les odeurs du vrai printemps. On parle échéances de fin d’année dossiers à remplir, déjà ça emplit la salle des personnels. Et le serveur sur lequel j’ai déposé mes vœux de mutation fermera bientôt.

Chaque année j’ai l’impression que c’est plus cours. Le temps d’une inspiration, et déjà cette deuxième saison au collège de Renais entre dans sa dernière phase. Déjà, la question se chuchote à travers les échos : « Et après ? »

Vendredi 3 avril

C’est la démarche de Valentina, alors qu’elle passe devant ma voiture, en ce début de weekend. C’est le « bonjour » moqueur d’Isaac, alors qu’il sort d’une salle de cours. C’est la façon dont Keyin dépose son sac sur sa table, en entrant. Quelque chose en moi qui sonne l’alarme. « Fais attention à elle, prends soin de lui, surveille. Tu sais pourquoi, c’est totalement possible. »

Cette alerte m’inquiète, m’agace presque. Parce que je ne veux pas m’imaginer des choses, je ne veux pas projeter. Mes névroses m’appartiennent. Être collégien et découvrir, isolé en milieu hostile, que j’aimais les garçons, est une histoire que j’ai dû, que je dois apprendre à gérer seul. Sans m’inventer des reflets dans ma pratique professionnelle.

Mais pourtant. Pourtant il y a toujours cette peur, cette peur d’être déjà passé de l’autre côté. Celui de ces adultes bienveillants qui, certes comprenaient que quelque chose me blessait, mais ne comprenaient pas, ne pouvaient pas, ne voulaient pas ? comprendre. Cette peur de laisser seul des mômes avec une souffrance si familière. Même si elles et eux ne parviennent pas encore à l’identifier.

Alors que faire ?

Juste, être là. Les regards complices, une phrase – gentillesse un peu acide, un peu arlequine – qui cherche à se rapprocher. À montrer qu’on est là. Et parfois, quand on voit dans le regard de ces gosses-là, en particulier, quelque chose de sombre, de triste, de solitaire, tenter de leur parler un peu. Ne pas leur coller une identité sur la tronche, le milieu scolaire ne cesse de le faire, ça. Mais tenter, à grand coup de phrases bien choisies, de leur laisser de l’espace. De leur montrer qu’ils ont la possibilité de s’exprimer toujours dans la douceur, toujours dans le secret, toujours, oui, dans la gentillesse.

Est-ce que c’est assez ? Bordel est-ce que c’est assez ?

Le môme de quatorze ans se cache sous mon crâne. Et reste muet alors que je le supplie de me répondre.

Jeudi 2 avril

Sortie avec les élèves de cinquièmes. Aux trois derniers qui continuent à penser qu’il s’agit de vacances aux frais du contribuables, je répondrai par quelques insultes bien senties, puis je les jetterai dans un bus en compagnie de mes élèves.

Ce n’est pas qu’ils soient affreux.

C’est que la moindre pensée qui traverse leur esprit doit immédiatement être verbalisée, qu’ils ont embarqué pour leur pique-nique de quoi ouvrir un fast-food qui tournerait confortablement pendant trois semaines sans approvisionnement, et qu’ils ont oublié le concept de parler sous les 120 décibels.

Autant dire que j’ai rapidement la tête grosse comme une coucourde, et que les conteuses qui tentent vaillamment de parler de la fontaine de Barenton (« AH OUI ON L’A VUE EN FRANÇAIS, C’EST LÀ OÙ IL Y A LE CHEVALIER ESCALATOR, HEIN MONSIEUR ? ») on fort à faire.

Et puis il y a deux trois moments. Celui où Amina remercie l’une des intervenantes « À un moment j’ai imaginé ce que vous m’avez dit et ça me faisait tellement calme dans ma tête. »

Celui où je parle de ses futures vacances à Aldo qui, après avoir frappé à trois reprises son camarade sur la tête, a gagné le privilège de voyager à côté de moi : « J’aime bien comment vous nous parlez comme à des vrais gens, monsieur. »

Celui où les enfants se roulent par terre de rire après une partie de Time’s Up, à l’heure du pique-nique.

Année après année, j’ai le sentiment que des vagues de chaos recouvrent, toujours plus profondes, toujours plus vives, les pensées de nos élèves. Que ces dernières n’émergent plus, toujours belles, toujours brillantes, toujours en formation, que rarement. Parce que le monde s’accélère toujours un peu plus, devient chaque jour un peu plus hostile.

Alors quoi ? Se réfugier dans une forêt enchantée, celle des sources ensorcelées et des amoureux de cristal, pour ralentir un peu les images, les messages toujours plus forts, qui leur expliquent que penser, que manger, qu’acheter ? Peut-être. Peut-être la magie. Mais ça n’est pas la solution. La solution, c’est de prendre tout le temps, tous les jours, le temps et l’énergie pour cultiver ces débuts de raisonnements. Les y pousser, les inviter à former paroles et raisonnements, que les mômes éclairent de leur propre lumière les tréfonds de pulsions dans lesquels ils se débattent.

Ça demande beaucoup de force. Beaucoup d’adultes en forme et biens dans leur tête. Beaucoup de temps.

Toutes ces choses dont nous sommes chaque jour un peu plus privées, tandis que gronde le chaos.

Mercredi 1er avril

xr:d:DAF1c2jkr-8:2,j:4889068010045556502,t:23112811

J’accompagne les élèves de l’option chinois à la projection d’un film, dans le cadre d’un festival. Si la projection me plaît beaucoup, je pense qu’elle n’est pas du tout approprié, tant dans la complexité du propos que dans la cinématographie, pour des collégiens, a fortiori de sixième. Les mômes se comportent extrêmement bien, à tel point que je suis atteint d’une surdité subite, quand j’entends des bruits de papiers de bonbons, dont pas un seul ne termine à terre ou entre les sièges, à l’issue de la séance.

Je retrouve, lorsque la lumière se rallume, des élèves de quatrième à qui je fais cours.

« Qu’en avez-vous pensé, du film ?
– Exactement ce que vous avez dit lundi, monsieur.
– C’est à dire ?
– Ben, vous savez, ce film où vous vous êtes ennuyé, et que vous avez adoré une fois adulte ?
– Oui 2001.
– Ben voilà. Moi, je me suis ennuyé en attendant. Sinon c’est quoi votre animé récent préféré ? »

Mardi 31 mars

blaze fire flame texture backgroundblaze fire flame texture backgroundblaze fire flame background

Je suis prof depuis près de dix-huit ans, et je tente de défendre les conditions d’exercice de mon métier depuis presque aussi longtemps. J’ignore si c’est moi qui vieillit où le monde qui craque encore un peu plus, mais j’ai la sensation que même les luttes s’usent. Les colères en salles des personnels s’expriment désormais à bas-bruit, avec davantage de lassitude grise que de colère incandescente. Pendant des années, nous avons tant pris de coups, parfois littéralement, que j’ai la sensation que la chair a fini par céder. Nous sommes à l’os.

Désormais, tant de collègues quittent le collège à peine la sonnerie passée. Où même ne se joignent plus aux leurs, lors des récréations. Quand on s’en inquiète, la réponse est presque toujours la même : c’est juste trop douloureux. Trop douloureux de penser à ce métier plus que dans les strictes limites de son exercice. Parce qu’on a tellement tenté, tellement manifesté, tellement rédigé de lettres à en couvrir les pavés craquelés de nos pas, que les braises ne rougeoient plus que faiblement.

Il ne s’agit pas d’accepter. Mais de comprendre. Encore une fois, nous tenterons, cette semaine, d’expliquer que l’équation baisse de la natalité égale baisse des enseignants est stupide et destructrice. Encore une fois, on nous regardera au mieux avec commisération, au pire du haut d’un plateau possédé par un millionnaire d’extrême-droite.

Notre pire ennemi n’est pas le quelconque politicien en charge de relayer les dossiers en cours, et que l’on nomme « Ministre de l’Éducation Nationale ». C’est ce discours lancinant, éternel, jamais réfléchi, jamais remis en cause, sur lequel se repose nos décideurs. « Les personnels de l’Éducation ne sont jamais contents. » « Ils n’évoluent pas. » « Ils s’accrochent à leurs privilèges. » Qu’ils sont lourds, ces clichés.

Mais ne pas abandonner, par pitié. Pour les mômes, qui se prennent les pieds dans le lino déchiré, et les cours donnés hors d’haleine. Que l’on engueule de ne pas savoir en quatrième, en quatrième, bordel, ce qu’ils souhaitent faire « plus tard », en bons membres productifs de la société. Qui deviennent cobayes d’une machine de plus en plus froide.

Il est tellement temps que se ranime le brasier.

Lundi 30 mars

Pour cette dernière séance d’étude de roman, je passe pas mal de temps à étudier les symboles, avec les élèves de quatrième. Beaucoup me regardent avec méfiance, tandis que je leur explique que cette fleur plantée par l’héroïne là où le premier chapitre avait commencé est importante. Et puis, viens l’inévitable question :

« Mais à quoi ça sert ?
– Ça permet de… voir plus de choses.
– Comment ça. »

Je m’appuie sur le dossier de la chaise, devant moi.

« Quand j’étais petit, mes parents m’ont montré un très long film. 2001, Odyssée de l’espace. Je me suis ennuyé. Mais ennuyé ! Une horreur. J’ai cru que ça ne finirait jamais. Et des années plus tard, je l’ai revu. J’avais étudié le français, ça m’avait plu. J’avais commencé à essayer de comprendre l’implicite, les symboles… J’ai adoré. J’ai eu l’impression que ça passait en un instant.
– Mais comment c’est possible ?
– C’est dur à expliquer. Mais croyez-moi, c’est comme si on avait l’impression de voir tout une partie du monde qui était cachée. Je vous promets que c’est vrai. »

Kelya sourit. Kelya peut être très dure avec ses camarades, et en opposition avec ses profs. L’année dernière, nous nous sommes fait la guerre. Beaucoup moins depuis septembre dernier.

« En fait, monsieur, vous voulez nous dire que la phrase « Vous verrez quand vous serez plus grands. » elle est vraie. »

Je pense que oui. Ils verront.