En double

Il y a des respirations auxquelles on n’échappe pas, des vers qui enserrent. Sans rime ni raison. C’est le cas de Lovecraft, que je ré-explore actuellement, énième tentative de comprendre, alors qu’il n’y a, bien entendu, rien à comprendre. Et puis ce poème, Der Doppelgänger, en larmes de travers. Ci-joint la version originale, la jolie traduction en langue de Shakespeare et une grotesque tentative de ma part. Je n’ai nul besoin de le traduire, mais plutôt de le trahir. Ce texte guidera des mots, j’en ai la certitude. En attendant, il a ce que j’ai de mieux à lui offrir.

Still ist die Nacht, es ruhen die Gassen,
In diesem Hause wohnte mein Schatz;
Sie hat schon längst die Stadt verlassen,
Doch steht noch das Haus auf dem selben Platz.
Da steht auch ein Mensch und starrt in die Höhe,
Und ringt die Hände, vor Schmerzensgewalt;
Mir graust es, wenn ich sein Antlitz sehe –
Der Mond zeigt mir meine eig’ne Gestalt.
Du Doppelgänger! Du bleicher Geselle!
Was äffst du nach mein Liebesleid,
Das mich gequält auf dieser Stelle,
So manche Nacht, in alter Zeit?

The night is quiet, the streets are calm,
In this house my beloved once lived:
She has long since left the town,
But the house still stands, here in the same place.
A man stands there also and looks to the sky,
And wrings his hands overwhelmed by pain:
I am terrified catching sight of his face
When, by the light of the moon, I see my own.
O pale comrade, my very double
Why do you ape the pain of my love
Which tormented me upon this spot
So many a night, so long ago?

Les rues se pavent du silence de la nuit
C’est entre ces murs que vivait mon aimée
Voilà bien longtemps qu’elle quitta cette ville
Tandis qu’immuable, persiste sa demeure

Un homme s’y tient, les yeux au ciel
Les mains tordues, perclues de douleur
La vision de ses traits me terrifie
Sous les rais de la lune, c’est mon visage que j’épie

Frère du livide, double,
Pourquoi singer cette peine de coeur
Qui me tourmenta ici même
Chaque nuit d’un jadis ?

Les gens n’aiment pas rire à Inaba avec Emilie Simon

Ces derniers temps, je suis plutôt heureux. Oui, je sais, dit comme ça, c’est moyennement intéressant. Là où ça devient (un peu) plus palpitant, c’est que cet état d’esprit m’a permis de faire deux constats plutôt intéressants.

1. Le bonheur agresse les autres.

2. La beauté n’est pas uniquement cet apanage de la superficialité, pour qui je n’avais que méfiance jusque là.

Développement du 1 : RER vers Paris du mercredi midi. Remonté comme un coucou suisse. Super séance de travail à G. Des images anarchiques plein la tête, en particulier celle de Chie, la si mal nommée, se lamentant sur l’état de son DVD. En bon geek, je me rejoue l’intégralité de la scène et remarques quelques détails nouveaux, je pouffe. Oh discret, un truc genre « snrk ». Un type placé deux sièges plus loin tourne la tête et me foudroie du regard :

« – Tu te marres ?
– Euh. Oui ?
– Pourquoi tu te marres ?
– Pour rien (mensonge).
– Arrête de te marrer ! T’arrête tout de suite ! »

Scène presque banale à un troublant détail près. Au vu de sa position et même de ce brillantissime échange, je me suis rendu compte que le type n’a pas cru un instant que je me moquais de lui. A la limite, là, j’aurais pu comprendre. Non. Le simple fait de me voir rigoler l’insuportait. J’ai quand même – faut pas déconner – terminé ma scène, mais en mode beaucoup plus autiste.
Le bonheur est donc signe d’agression. Pour le moment, je n’en suis qu’au stade du constat… Mais quand même. Ca me semblait suffisamment surprenant pour être noté.

Développement du 2 : hier à Taratata, était invité Mika, artiste qui ne me fait strictement rien. Pour paraphraser ce grand penseur qu’est Achille Talon, je trouve qu’on n’a jamais vu des chansons aussi pleines de rien. Il s’est cependant fendu d’un petit duo avec Emilie Simon que j’aime énormément, pour rester d’une sobriété qui m’honore et me fait mal aux dents. (La vidéo est à voir en cliquant ici, en allant dans vidéos et en choisissant « Comment te dire adieu »). Cette performance m’enchante. Pas seulement de par sa qualité. Je suis heureux. Heureux de cette simple image de deux beaux jeunes gens qui chantent une belle chanson. Et pour une trop rare fois, je n’ai pas éprouvé, tout au fond du fond, ce petit pincement de jalousie (« et toi ? Que fais-tu pendant ce temps ? 26 ans. Comme toi. »). Un simple moment de beauté. Donné, gratuit. Un truc qui, en un sens, lave de beaucoup de choses. Qui, lorsque c’est trop moche…. reset.

– Bande originale :

– Rainbow ( Emilie Simon, album The Big Machine)
– Nothing to do with you (Emilie Simon, album The Big Machine)
– Le Roi des Ombres (M, album Mister Mystère)

Sinon

Il y a un passage super sympatoche dans le dernier Amélie Nothomb (non non non pas de débat, je me bouche les oreilles et je chante très fort LA LA LA), le genre de truc qui, pour moi, justifie les plus de dix euros que je lui sacrifie annuellement… sigh.

« Hélas, chaque fois que je grillais une cigarette, je trouvais ça aussi difficile que piloter un avion.
Ce que je viens d’écrire est idiot : piloter un avion est beaucoup plus facile que fumer. Déjà, c’est moins interdit. Nulle part il n’est inscrit : « Ne pas piloter d’avion. »

– Bande originale

– La complainte des filles de joie (Georges Brassens, version j’essaye de retrouver les paroles dans ma tête)

Hors contexte n°2

Non mais de qui est-ce que j’ai l’air ?
– Maman

Le froid perce ma peau en aiguilles. Pendant deux mois, pendant que j’étais morte, le monde de l’extérieur restait congédié. Même la fois où le fer à repasser m’était tombé sur le pied. Soizic s’était excusée. Je l’avais biffée du regard – ça, ça avait du faire mal – et je m’étais éloignée. En boitillant, histoire de ne pas affoler papa et maman. La vérité, c’est que je n’avais rien senti.
Attention hein, je ne suis pas cliniquement atteinte. Si vous voulez, j’enlève ma chaussure. Vous verrez. Il n’y a pas une marque. Rien.

Je pense qu’en fait, j’étais trop préoccupée. L’égocentrisme est analgésique. Ca n’a pas que de bons côtés. Lorsque je me mettais au piano, je ne jouais plus aussi bien. Forcément. Mais je préfère ne pas le dire trop fort, sinon quelqu’un en fera la preuve que les artistes sont tous des masochistes. Ca plairait.
En tout cas, je trouvais que ça confirmait les odes de la cohorte d’avocats sans visages. Ceux qui avaient mes intérêts à cœur. Pas ceux de mes parents. Quinze ans, c’est encore tout petit. On a pas le droit d’encourager une jeune fille de quinze ans, la sienne à se faire mal.

Hoche hoche. c’est vrai.

L’insensibilité s’étend. J’arrête de lui céder territoires le jour où elle s’en prend à mes oreilles. La volupté du gel sur la courbe supérieure. L’agacement de l’index qui se frotte contre le colimaçon. On – on impersonnel, pas de procès, pas encore – me l’a pris.
Je hurle. Ca reste encore ce qu’il y a de mieux pour vider une pièce, une maison. Même les psys ne tiennent pas si je poussez assez fort. Et à ce stades, mes cordes vocales sont, elles aussi, émules de la Belle au Bois.
Le silence s’est fait. Je me suis réinstallée au tabouret. Les touches ne sont pas rancunières, le retour s’impose en triolet. Au singulier. Comme la sensation. Pleine et entière.
C’était il y a deux jours. Aujourd’hui, sur le passage piéton, le froid perce ma peau en aiguille.

Ah merde, j’ai pas vu le camion.

 » Vous vous rappelez, vous avez promis de ne rien dire. »
L’adolescente n’a pas fait ça par sadisme. Elle a privé le toubib d’un beau plaisir pourtant. Il avait préparé les félicitations, un truc simple et de bon goût. Emmerdeuse. Il se contente de sourire. Au moment où il s’apprête à sortir, elle appelle.
« – C’était qui ?
– On en a déjà parlé. Et vous le savez, c’est interdit. »
L’adolescente caresse le pansement sésame vers le poumon arraché à l’ancienne proprio. Elle sent qu’elle a le droit d’insister. Elle a enfin le quota d’oxygène suffisant pour le faire, après douze ans.
« Non mais de qui est-ce que j’ai l’air ? »

– Bande originale

– The Messenger (Final Fantasy – Dissidia OST, Your Favorite Ennemy)