Rêve (1)

John Simm est mon oncle. Celui que j’ai toujours voulu. Il m’apprend les mystères de l’eau, il dénoue le noeud. Permanent. Dans ma poitrine. Il rit. Amène ma famille voir le port industriel.
Où l’attendent les hommes en noir. Qui lui coupent les bras qui lui coupent les jambes. Mon père le cache dans la camionnette blanche, celle qui est toujours sale, celle dont on a toujours besoin.
Il essaye de me rassurer me dire que je peux. Compléter les membres, annihiler l’amputation. Je dois je suis ici pour ça. Je n’y crois pas. Je m’en détourne. J’abandonne. Je repars.

Rangez-moi c’berdel

Ami lecteur (ou même ennemi, je n’ai pas de préjugés),
Si tu es attentif et que tu n’as rien d’autre à faire, tu auras remarqué dans la colonne de gauche de ce blog grand standing une nouvelle rubrique intitulée « Catégorie ». Je vais te faire l’insulte de croire que tu as le QI de Claude Guéant et que tu ne sais pas à quoi ça sert.
N’as-tu jamais souhaité parcourir cet endroit de façon plus simple, plus rapide et plus efficace ? Non ? Vraiment ? Tant pis pour toi j’expliquerai quand même, je suis chez moi !
En gros j’ai plus ou moins trié mon blog, ce qui te permettra de sélectionner les sujets qui t’intéresse. Après tout mes zigouigouis affectifs n’ont peut-être pas pour toi le même intérêt que le billet où je fais l’éloge des sonnets à la Dame en Noir de ce bon vieux William. Sans plus attendre donc, les catégories, présentées dans toute leur majesté :
– Des trucs avec des mots : Où tu te délecteras de mes avis sur des auteurs d’ici, d’ailleurs, d’aujourd’hui et demain.
– Des trucs avec des notes : Oui oui, ici on parle de musique, bravo bravo. Un point pour la famille Duchoucru.
– Des trucs avec une manette : La catégorie des jeunes et des désoeuvrés, où l’on traite de jeux vidéo.
– Des trucs dans la télé : Tu sais les séries, les coming-out sur plateau, mes commentaires sur la nouvelle coupe de David Pujadas… Tout ça rentre là-dedans.
– Des trucs que j’écris : En ce lieu tu subiras mes velléité de futur auteur à succès, tu sais, le jour où tu pourras dire « Ah oui, mais moi je l’ai connu à ses débuts ! »
– Des trucs sur écran blanc : La rubrique que le journalisme du festival de Cannes m’envie.
– Ego Trip : Moi, moi-même en ce qui me concerne. Je serais toi, je fuirais ce lien-là. Je le dis amicalement.
– Je serre l’Education Nationale et c’est ma joie : Non il n’y a pas d’erreur de frappe. Et si tu es l’un de mes élèves, cours tout de suite te coucher, petit salopiaud !
– Vie du blog : Les notes de services du lieu quoi… Ce billet-ci s’inscrit dans cette catégorie.
Sachant bien sûr que certains billets se recoupent. Par exemple si j’ai assassiné un parent d’élève à l’aide d’une Playstation et que j’en ai ressenti un divin sens d’accomplissement personnel, il fera partie des catégories… Oui Madame ? Parfaitement ! Des trucs avec une manette, Je serre l’Education Nationale et c’est ma joie, ainsi qu’Ego Trip (qui traitera aussi par la suite de mon procès aux Assises). Bravo madame, vous repartez chez vous avec le panier garni et moi, je ne poursuis pas plus loin cette pitoyable tentative d’explications. A vous de jouer.

Yoko Ogawa – Manuscrit zéro

Yoko Ogawa ne tisse que des mots précis. Arrêtés. Chacun de ses romans est un tout, auquel il ne faut rien soustraire. Chaque nouvelle s’impose d’un seul mouvement. Pas un fil ne dépasse.

Alors lorsque l’on ouvre Manuscrit zéro, c’est avec une vague perplexité. D’après la quatrième de couverture : un peu journal. Un peu notes d’écriture. Un peu roman. C’est sans savoir que l’on plonge. Manuscrit zéro est un lac. Froid. Et on nage sans que l’eau ne se ride. Très vite on comprend qu’il est futile – contre-productif –  de lutter. D’avoir peur de couler. Alors on allonge sa brasse. On se laisse porter par le silence. Limpide. Le silence qu’imposent à chaque fois les mots d’Ogawa. 
« Après une visite à l’Institut de recherches sur les rayons cosmiques afin de me documenter pour écrire un nouveau roman, j’ai passé la nuit aux sources thermales F. »
Postulat du premier fragment. A partir duquel se déroule une errance – contemplation – fragment – quotidien. C’est sur le fil de ces frontières qu’évolue, fragile, le je de Manuscrit zéro. On retrouve les composantes de nombreuses oeuvres passées : les objets incongrus du Musée du silence, la sérénité de Parfum de glace, le poisseux au bout des doigts de La piscine. Ce qui pourrait rapidement virer à l’exercice de style ne bascule jamais du côté de la fiction ou de l’autobiographie. Et pour tout dire on s’en moque. A l’instar de la narratrice au début, on se contente de suivre un sentier. Celui des mots. Mots qui, l’un après l’autre, avec ordre et méthode, bâtissent une chose littéraire qui n’éprouve pas le besoin de se nommer. Forêt des mots étranges de Yoko Ogawa : mélèzes, boston bag, yukata, sphaignes… Et dont la traduction est un prodige de finesse (mille mercis à Rose-Marie Makino, une fois encore). 
Aucune vanité – vacuité – dans cette déambulation qui bâtit elle-même son décor au fur et à mesure des situations, toujours présentées de la même façon (hypothèse de quelques lignes au présent, développement aux temps de la narration). Chaque instant du récit est essentiel. Les liens se tissent, la littérature organise le chaos des idées de l’auteur, de son monde et du notre. L’écriture est essentielle à Ogawa, comme à tout autre auteur. C’est cet aveu qu’elle fait à son lectorat dans Manuscrit zéro. Ni honte ni fierté dans cette confession. L’auteur a une fois encore la pudeur de mettre en retrait ses propres sentiments, de nous laisser toute liberté quant à ce qu’il y a à lire, à oublier.
C’est cette liberté qui peut déstabiliser. Agacer peut-être. Rien n’est donné, tout est à prendre. Ceux qui espèrent une synthèse de l’oeuvre de l’écrivain en seront pour leurs frais, ceux qui attendent un journal également. 
La seule chose que l’on puisse faire de Manuscrit zéro est un geste. Qu’il faut débarrasser des afféteries dont on nous habitue à le revêtir habituellement. La seule chose que l’on puisse faire de Manuscrit zéro est le lire.
« Concentrée sur l’écart entre mes orteils, réglant le poids de mon corps, j’ai avancé d’un ou deux pas. Le sentiment de marcher là où je n’aurais pas dû se transmettait peu à peu à mes plantes de pied. Je me suis retournée, et j’ai été soulagée de voir que mes traces de pas n’avaient pas fait trop de dégâts. Les mousses avaient toujours la même innocence.
Au moment où mes yeux s’étaient un peu habitués, je me suis aperçue de la présence d’une maison basse en bois de l’autre côté du muret. S’agissait-il au départ d’une charbonnière ou d’une simple remise ? C’était une modeste construction dont les planches par endroit étaient tordues, à moitié pourries et bien sûr moussues. Seules les plaques de cuivre sur le toit étaient couvertes de vert-de-gris en harmonie avec le milieu au point que l’on ne pouvait pratiquement pas les distinguer des mousses.
« Restaurant spécialisé dans la préparation des mousses », était-il écrit sur le panneau.

Donna

Je suis une chochotte.

Et vous savez quoi ? Il faut en avoir, pour être une chochotte. Dans le domaine de la fiction en tout cas. Je ne parle pas bien sûr de fondre en larmes devant le début de Bambi, de lire du Nerval au milieu d’une fête champêtre ou de garder la chambre parce qu’on vient de terminer La Métamorphose. Non. Etre une chochotte en fiction, c’est se laisser envahir. En permanence. Pour rien.
Recevoir aux entrailles la moindre créature. Pixels papier ondes. Lui accorder droit d’existence – adresse lobe frontal, sous cuir chevelu clairsemé. Ils ne sont pas vous. Ca serait trop simple. Ils empruntent justes les centres nerveux, les hormones. Vous leur demandez d’arrêter. Ils n’écouteront pas, ils n’écoutent jamais. Jusqu’à ce que l’histoire – la leur la leur toujours – se termine. Et là ils lâchent. Câbles, nerfs, vaisseaux. Disparaissent, même pas en fumée. Et vous êtes vide. Plus vide encore que l’autre, qui servait de berceau à la bestiole. Et on se dit que non, non, c’est nul. C’est ça être une chochotte. 
Exemple. Le dernier en date.
Donna. Donna c’est l’avant-dernière assistante en date du Dr Who, série dont j’ai déjà parlé dans un billet qui fera ma fierté post-mortem et la joie des contrôleurs fiscaux de mes descendants. Jusque là, le docteur était sympa. Honnête. Il me donnait ma dose de peur, il existait entre mes tempes. Trois quart d’heures la séance. Correct.
Ca jusqu’à Donna, donc. Donna, intérimaire londonienne. Donna qui habite chez maman (qui ne la fout pas dehors, après tout on s’habitue). Donna pas très jolie. Pas spécialement futée non plus. Et Donna pourtant spéciale, si spéciale. Donna qui partira en voyage dans la boîte bleue elle aussi, après la plus mémorable scène de mime de l’histoire de la télévision. Donna, finalement, qui va  se mettre à oser exister. A faire le lien entre le Docteur et nous. Parce que Donna aussi trouve ça ridicule, ces extra-terrestres qui ont une vizirette à la main. Elle les trouve dégueulasses ces scarabées géants qui s’accrochent à votre dos.
Et c’est trop tard. Détourné. Installée au centre de l’occiput. Et la joie de la savoir là ça n’est que de la trouille. Parce qu’elle s’en ira vite. Trop vite. Et à ce moment là il y aura comme un filtre gris. Un nuage de pas envie. La perte de quelque chose qui n’existe pas. La douleur de la chochotte.
Donna quoi.

Sucker Punch : le film qu’il te guérit du cinéma et du second degré la même soirée

Ca n’est un secret pour personne, le mauvais goût et moi, on est pas mal copains. Copains qui s’engueulent parfois. Parfois je sors au mauvais goût « Non putain t’es marrant mais parfois t’es méga-lourd comme mec. »
Là, je crois qu’on va carrément se rayer de nos facebook mutuels, à tel point on s’est engueulés l’autre jour. La cause de la dispute ? Le dernier film de Zack Snyder, j’ai nommé Sucker Punch. D’après notre ami Wikipedia, Sucker Punch est un coup qui ne laisse aucune opportunité de parade. Alors à moins qu’il n’ait cherché à faire de ce titre un monument à l’antithèse, Snyder n’aurait pas pu trouver titre illustrant moins les environs deux heures qu’il inflige à des spectateurs innocents. 
Je passerai pudiquement sur les raisons qui m’ont entraînées à voir ce film (sur lequel je n’avais aucun a priori, ayant plutôt apprécié Watchmen) et me concentrerait plutôt sur ce que j’ai vécu, ou plutôt subi. Petit être encore désireux d’aller te confronter à ce film, il est temps pour toi de plier bagages.
Les signaux d’alarme ont commencé à s’allumer dès le début. La séquence d’ouverture rappelle un clip d’Evanescence où tout autre groupe qui aime chanter d’une voix de pulmonaire sous la pluie en essayant d’attirer des corbeaux innocents. 
Au début – au début seulement parce que Sucker Punch c’est grave plein de rebondissements que même pas tu vas en revenir – on nous raconte l’histoire d’une illustre inconnue dont on ne connaîtra que le pseudo, Baby Doll. Baby Doll, elle est achement triste tu vois. Elle est orpheline et son vilain beau-père, après avoir tué sa soeur, la fait interner, pour mettre ses vilaines griffes sur l’héritage familial. Perso, je ne serais pas allé jusqu’au meurtre pour hériter d’une vieille baraque dégueulasse fuyant de partout, mais passons. Chacun ses goûts.
La séquence d’ouverture, donc, est muette et te permet d’apprécier les nénés le visage de Baby Doll. Autant te prévenir tout de suite, c’est pas la nouvelle Audrey Hepburn, niveau performance scénique. Sans doute parce qu’elle est trop concentrée à garder TOUT LE TEMPS la même PUTAIN D’EXPRESSION. TOUJOURS. Pour faire simple, commence par faire le poulpe avec tes lèvres. Tu les gonfles. Encore. Encore ! Une fois que tu les sens prêtes à exploser, imagine que l’intégralité de l’équipe de Plus belle la vie vient de recevoir la médaille des Arts et des Lettres et que les aventures au Mistral seront désormais enseignées au Collège. Voiiiiiilà.
Une fois qu’on a bien pigé à quel point la vie de Baby Doll est grave foutue, intervient ze mega plot touiste que tu ne le devines pas sauf si tu as vu un tout petit film ultra confidentiel et pas connu du tout : Brazil. Au moment où Barbie Grosses Lèvres va se faire lobotomiser (ouais, comme le spectateur à la fin), sur les ordres du vilain Blue, l’infirmier, le temps se fige et on passe dans une autre réalité.
Baby Doll devient une innocente larguée dans un bordel au milieu d’autres prostituées. Genre t’es trop en train de te demander ce qui se passe sauf, une fois de plus, si tu as vu ce tout petit film ultra confidentiel et pas connu du tout.
Les autres prostituées sont également anonymes. Pseudos à nouveau : Sweet Pea, Blondie, Rocket, Amber… Oh mon dieu Snyder est trop dans une démarche militante, engagée, qui dénonce l’objectivation de la femme dans la culture populaire.
Mouais.
Ah oui au passage, le vilain infirmier Blue est, dans cette réalité là, un mac (pas l’ordinateur, hein) et pour bien le montrer, on lui a dessiné une moustache au cirage.

Heureusement, Baby Doll n’est pas du genre à se laisser faire et se découvre un pouvoir. Quand elle danse, elle hypnotise totalement son public et passe ENCORE dans une autre réalité (bah ouais, quand t’as une bonne idée, tu tords le tube jusqu’au bout). Cette fois-ci, elle explore (avec ou sans ses copines), des univers qu’on dirait tout droit sortis de jeux vidéos… Non, virez le « on dirait ». 
Elles vont devoir remplir des quêtes dans ces mondes fantastiques et gagner assez d’expérience pour passer au niveau suivant et rassembler des objets dont elles ont besoin pour s’évader de l’asile. 
Comment le savent-elles ? Ah oui, un vieux sage l’a dit à Baby Doll dans un des rêves. Personnellement, un vieux sage m’explique des trucs alors que je suis raide fonce-dé en train de danser, je me méfie. Elle pas. Et donc il lui faut cinq trucs : une carte, du feu, un couteau, une clé et un truc super secret que le vieux sage ne peux pas dire mais qui je cite « requerra un grand sacrifice ». Autant dire que tu passes grave du temps à te torturer les neurones qui te restent pour deviner ce que peut-être ledit sacrifice. 
Les passages dans le « monde de la danse » sont censés représenter les morceaux de bravoure du film, les nanas devenant des amazones qui ne dépareilleraient pas au festival de cosplay de Limoges (je n’ai rien contre Limoges, je n’y suis jamais allé). Et donc, on est censé avoir des combats épiques.
Là, je tiens à rendre justice à Sucker Punch. Ce film m’a appris un truc. Mets une nana sexy dans une tenue affriolante avec un sabre à la main dans un décor chiadé. Fais-là se battre. Ben tu dois savoir filmer comme un dieu. Si c’est le cas, ça donnera Kill Bill.  Sinon, tu te tapes Sucker Punch. Preuve avec la toute première bataille, où Baby Doll abat tour à tour trois samouraïs géants. Je m’enquiquinais déjà au premier. J’ai eu l’impression d’assister à un clip filmé par le président de « Trolls, Lutins, Licornes et Collégiennes japonaises en culotte » (celui qui me trouve la référence gagne un carambar).
Le pire est la façon dont ces scènes nous sont assénées : une scène de combat, retour à la « réalité » (le bordel), une scène de combat, retour à la « réalité »… etc. Et puis bon, j’adore Starcraft et Dragon Age, mais je ne tiens pas particulièrement à les voir colonisés par ces pseudo-Xéna.
Parce que franchement, ces nanas sont un peu la honte des femmes fortes. C’est trop tristounet pour rivaliser avec Bayonetta, trop grotesque pour s’approcher de Noir, trop gnangnan pour loucher sur Kill Bill. C’est le rêve d’un petit garçon qui aimerait mettre de gros canons dans les mains de bombasses en string. Comme l’a dit un autre blogueur qui déchire tout et son contraire, on en sort avec l’impression dérangeante d’un « porno amateur où la fille n’avait clairement pas l’air consentante ». Et ça n’est pas la bande-son (un medley/massacre de chansons cultes dans lequel on se demande ce que vient faire la délicieuse Emiliana Torrini) qui arrange les choses.
On a aussi le droit à notre lot de répliques cultes : 
Le chef des filles dans le monde des rêves (le sage de la montage) descend un zombi nazi (oui je sais…) : « N’ayez pas peur de tuer… Ils sont déjà morts ! »
Le reste est à l’avenant. Après cette laborieuse escalade de violence (et quelques filles qui meurent parce que bon, quand même) OH MON DIEU LE RETOURNEMENT DE SITUATION AUQUEL TU NE T’ATTENDAIS PAS ou que tu avais oublié, trop occupé à agoniser cérébralement : le cinquième objet est en fait le sacrifice de Baby Doll elle-même. Mince, je me demandais pourquoi le vieux sage de la montage n’avait pas l’air jouasse en prophétisant… Et là tu te dis que c’est presque fini, que le truc touche à sa fin et là OH MON DIEU LE RETOURNEMENT DE SITUATION N°2 AUQUEL TU NE T’ATTENDAIS PAS NON PLUS ! Tout ne s’est passé que dans l’esprit de Baby Doll dans les quelques instants précédents sa lobotomie et là oooh mon dieu le retournement de situation n°3 mais sans majuscules parce que niveau étonnement, tu es déjà à fond avec le 1 et le 2 : le personnage principal de l’histoire n’est pas Baby Doll mais Sweet Pea, la plus mature et la plus sceptique des prostituées/internées de l’hôpital. Et là, Snyder qui sait visiblement à quel public il a à faire nous pond une fin assez prétentieuse et paresseuse pour nourrir de longues soirées d’absence parentale passées sur des forum de discussion : Baby Doll a-t-elle vraiment existée ou est-elle un ange gardien ? Sweet Pea (Les mêmes initiales que Sucker Punch, DIIIIIINGUE) s’est-elle vraiment enfuie ou retirée au fond de son esprit ? Comment la Directrice de l’asile a-t-elle été assez neuneue pour laisser l’infirmier en chef lutiner une dizaine de pensionnaires avant de se rendre compte qu’il y avait quand même un petit souci ? Les petits pois vont-ils augmenter ? Mais qui a tué Laura Palmer ?
Je ne résiste pas au plaisir de vous achever. Sweet Pea s’apprête à monter dans un bus pour échapper définitivement à l’asile lorsque deux policiers l’interceptent. Et là, le chauffeur du bus est dévoilé ! OMG comme disent les élèves à l’oral – les infortunés – c’est le Yoda du film ! Et le voilà qui va convaincre les flics tout en douceur.
« LE CHAUFFEUR-YODA : Messieurs cette jeune fille est avec moi depuis le début du voyage, il y a trois milliards de kilomètres, je ne pense pas qu’elle soit l’évadée que vous recherchez, malgré son signalement en tous points identique.
LES FLICS : Très bien merci, au revoir !
LE CHAUFFEUR-YODA : Non mais franchement, hein, c’est pas elle, et ce sang qu’elle a sur les mains, ce doit être de la sauce tomate.
LES FLICS : De la sauce tomate ? Après tout si vous le dites…
LE CHAUFFEUR-YODA : Oui oui, je le dis, c’est de la sauce tomate à première vue et sans examen approfondi, vous pouvez me croire. »
… Après ça, je ne me rappelle que de mes hurlements, de la bave le long de mes tempes (cherchez pas) et de la lumière du soleil, enfin. 
Il paraît qu’il faut pardonner, alors je pardonnerai à la Birthday-girl qui m’a amené voir ça parce qu’elle le vaut bien. Mais quand même. Ca me fait encore « ping » dans la tête, ce truc. Et me confirme dans ce que j’ai toujours pensé : un film de mauvais goût peut être un bon film. A une condition. Qu’il ne soit pas chiant.

Perdu, Mr. Snyder.

Le jour où j’ai arrêté d’être immortel.

C’était un samedi.
Départ pour Rennes. RER. Métro. Couloir. Matinée pas encore flétrie.
Dans le RER, j’ai vaincu une sorcière. Mauvaise idée. Alors elle se venge. Elle attend son moment. Elle commande au temps, comprenez-vous. Je pose la semelle sur le tapis roulant. Celui d’Asimov et de Montparnasse. 
Alors elle frappe. Pile au bon endroit. 
C’est minuscule, irisé. Ca se détache, dérive, coule le long du temps. A l’intérieur.
A l’extérieur le corps hoquette. Fort je crois, deux trois regards un peu agacés braqués sur moi. 
J’ai compris.
Que ce n’étaient pas des vacances ni une parenthèse. Que jamais je ne rentrerai, rue D., près de la tour Montparnasse. Dans la toute petite chambre – refuge – coincée chez Monsieur S. C’est pour du vrai. Terminé, fini. Ce bout d’illusion qui tenait s’est dissout. 
J’attrape vingt-huit ans. Sans prévenir, six années dans la face. Un boulot – plusieurs – la carte de France qui se déroule, comme Indiana Jones quand il prend l’avion. Le corps qui change, la vie aussi. Les regrets qui se mettent à exister. 
La sorcière n’a juste pas prévu que ces six ans-là renfermaient l’essentiel. J’ai échangé mon immortalité contre le droit de bâtir. Ca fait mal. Mais au moins ça bouge.

Vous payez ensemble ?

Ca fera dix ans dans pas si longtemps. On m’avait prévenu, attention. Les regards, les sourires. Le mépris. Parfois, ça pouvait arriver, la violence. Alors quand deux, quand nous deux, ensemble, enfin, trouille en fond de tableau.
Trouille qui n’a pas tenue bien longtemps.
On a voyagé, roulé, loué des appartements. J’ai trouvé un boulot, corrigé au téléphone quand on m’a demandé si, dans la Sarthe à L., je logerais avec ma femme. Personne n’en n’a jamais rien redit.
On n’a jamais cherché à le cacher ou le montrer. Jamais forcé jamais affiché. Juste vécu. Et j’avais fini par croire que le monde est tel que je le pense : à tous.
Mais après ces dix ans dans pas longtemps, il reste toujours un mélanome : l’addition au restaurant. Et la phrase, toujours la même, toujours qui revient. Toujours insupportable : « Vous payez ensemble ou séparément ? »
Tant d’autres deux à qui on ne la poserait pas, cette saloperie de question. Pour qui c’est une évidence que non, non, la carte bleue elle est pour les deux repas. Tandis que nous. Jamais ça ne sera naturel. « Ah, les deux menus ? C’est généreux de votre part. » Généreux, pas évident. Généreux mais toujours la résistance, l’obstacle. Toujours il faudra s’imposer, relever la tête et regarder la serveuse, le garçon droit dans les yeux. « Non, ça n’est pas généreux. » C’est comme ça. Et ça le restera.
Je m’en fous après tout. Au meilleur restaurant du monde, personne ne nous l’a jamais posée, la question.