La veuve du colonel

Aaah les vacances pluvieuses ! Douce oasis de culture qui me permet de me vautrer dans des plaisirs bêtement boudés à l’adolescence comme bouffer n’importe quoi n’importe quand, regarder Buffy contre les vampires, diffusé avec une fréquence qui ne doit avoir d’égale que les restrictions budgétaires des stations télé de la TNT et, durant les pubs, zapper sur les chaîne de clip, histoire de savoir ce qu’il y aura dans les Ipod que je chouraverai impitoyablement aux chiards en septembre. Grosse marrade en perspective, avec quand même un petit goût de vomi dans la bouche si l’expérience dure plus de quarante-huit secondes.
Entre les reprises de Goldman par un para tatoué (je sais, ça a un côté lovecraftien, présenté comme ça… inconcevable par l’imagination humaine) et les dernières trépidations de Lady Gaga, lesquelles feraient rougir tout marteau-piqueur normalement constitué, je suis tombé sur un type qui essayait de faire du R’n’B ou du rap, je ne sais pas trop, et qui m’a un peu fait tiquer. Ah, on me signale à l’oreillette que ma tendance à l’euphémisme crée des soubresauts inquiétants dans la réalité. Bon, disons que la chanson du type en question m’a fait écumer tout en éructant des jurons à base de « ta mère joue du synthé MIDI en enfer ». 
Afin de ne pas provoquer une chute de téléchargements ventes vertigineuse, je désignerai cette personne par un pseudonyme absolument pas transparent : Général Laraie. Afin de ne pas joindre le traumatisme auditif au traumatisme oculaire, je me contenterai de retranscrire les paroles ci-dessous. Et afin de revivre la joie naïve et insouciante de mes années de prépa – rire hystérique – j’opterai ici pour un commentaire linéaire de la chose que je croisais par un beau jour de juillet que si le soleil avait daigné se montrer, je n’aurais pas subi çaaaaa ! Attention c’est du lourd

[Refrain]



Aurélie n’a que 16 ans et elle attend un enfant,


Déjà, elle s’appelle Aurélie, hein, ‘tention, le Général Laraie c’est grave un type engagé qui avec ce prénom bien français, montre bien à l’UMP que « ça n’arrive pas qu’aux autres ». Et là je vois toute une partie de l’hémicycle trembler dans ses chaussettes.




Ses amis et ses parents lui conseillent l’avortement,


« Ma fille, à seize ans tu es encloquée, je te conseille donc l’avortement et cette jolie robe rose. Bonjour j’ai lu Françoise Dolto et j’ai tout compris. »




Elle n’est pas d’accord elle voit les choses autrement,


En même temps si tu ne voulais pas qu’on te donne un avis fallait pas le demander, cocotte. Le délai légal de l’avortement serait passé avant que ça se voit. Donc bon, pour la maturité on repassera. J’ajouterais bien qu’à 16 ans tu es mineure et que tu serais donc bien inspirée de taire la bouche à toi.




Elle dit qu’elle se sent prête pour qu’on l’appelle  »maman ».


« Maman ». Voilà, tu es calmée de tes pulsions maternelles ? 




Celui-ci c’est pour toutes les Aurélie,


Dommage qu’Aurélie soit obligée d’abandonner l’école avant qu’on lui explique la relation entre pronoms et antécédents…




Celles qui ont données la vie,


… Et là, je vois Aurélie réveillée à quatre heures du mat’ pour la sixième fois qui berce son môme en se répétant « J’ai donné la vie j’ai donné la vie » pour rattraper ses six-mille heures de sommeil en retard.




Pour toutes les Aurélie,

Oy, mère à tout prix


J’aime bien le « Oy », très pirate, très rebelle. « Mère à tout prix », oui, c’est le cas de le dire, par contre, il n’est pas précisé qui va payer la facture.




Elle est en seconde dans un lycée de banlieue,


Grave, contexte social, chanson ancrée dans la réalité, well done General.




Sort avec un mec de son quartier depuis peu,


C’est bien, de l’autre côté de la rue, ils ne sont pas faits pareil.




Il est comme elle l’aime c’est à dire un peu plus vieux,


Nafissatou Diallo sort de ce corps ! 




Il a l’air amoureux, ils ont tout pour être heureux…


Attend que je résume. Ils sortent ensemble et le type A L’AIR amoureux. Ah ben oui. Tout pour être heureux. Comment c’est super simple la vie en fait, merci Général.




Elle l’a jamais fait elle attendait juste le bon gars,


Donc le type plus âgé qu’elle qui a l’air amoureux… T’as raison, ce genre de denrée est hyper-rare sur le marché, chapeau Aurélie !




La elle se dit  »bingo » il sont seul dans la twingo,

Donc ça va swinguer, elle enlève son tanga, 

Et réussi le ace comme Tsonga


Devant cette poésie, cette sobriété quant à l’acte d’amour, cette comparaison qui mêle deux types de performances physiques, on ne peut que rester sans voix…






Oui mais voilà 9 mois plus tard il assume pas et se sauve comme un bâtard,

Elle a découvert qu’en fait il est fêtard,

Résultat elle se retrouve seule dans cette histoire.


Ah ben oui, c’est sûr que les quatre secondes qui t’ont aidées à déterminer que « c »était le bon » ne te permettaient pas de faire des trucs super compliqués comme, je sais pas, T’INFORMER SUR LE MEC ?




Je peux te dire que toute sa vie elle se rappellera,

Elle se rappellera le jour où elle annonça,

Où elle annonça à sa mère et son papa

Elle annonça qu’elle était enceinte de 3 mois,.


… A l’inverse des parents qui, le soir même, avaient tout zappé pour la diffusion de Secret Story.




Elle ne s’attendait pas à ce qu’ils sautent de joie,


Vraiment ? Roh qu’elle dommage qu’elle soit mère célibataire, elle aurait fait une si bonne khâgne avec un esprit aussi acéré.




Mais elle espérait quand même qu’il fassent preuve de bonne foi,

Le moins que l’on puisse dire c’est que se ne fut pas le cas,

Et la galère commença…


Non mais c’est vrai quoi, les parents apprennent que leur mioche s’est fait mettre enceinte par un type non identifiée qui s’est barré avec ses MST sous le bras, et ils réagissent MAL ? Pffff, nan mais les parents ça saoûle ! Nul doute qu’elle aura trouvé du réconfort sur MSN et Doctissimo, où là on est compris par plein de gens.




Elle a du construire très rapidement un foyer,


Etre enceinte donne en effet une connaissance innée de la truelle et du ciment.




Faire face a ses responsabilité pour le loyer,

Trouver un travail coûte que coûte pour le payer,

Elle aura tout essayé…

Attention partie crève-coeur, tire-larmes et tout ce qui s’ensuit, Cosette à côté d’Aurélie, c’était la reine de la gaudriole. 




Comme on dit dans les quartiers elle s’est saignée,


Ma grand-mère le dit aussi et habite en lotissement, est-ce grave docteur ?




Pour trouver quelqu’un qui veuille bien la renseigner,

Je crois qu’on n’est pas V.I.P comme Mathilde Seigner,

De ne pas lâcher l’affaire ça lui a enseigné, ooh


Une minute de silence en mémoire de la syntaxe, et une autre en mémoire des rimes. D’ailleurs je ne sais pas trop ce que Mathilde Seigner vient faire là, il aurait aussi pu tenter Christophe Barbier, Mario l’plombier, Laurent Ruquier ou mon oncle Aimé. 




On a tous connu une fille dans le cas d’Aurélie,


Euh non. Mais moi je suis trop un vieux qui peut paaaaas comprendre la vie. Par contre des filles qui seront dans ce cas-là, viens dans ma classe, je t’en montre trois ou quatre par heures sans problème. Bizarrement ça me réjouit pas trop.


Une pour qui grossesse est synonyme de délit,

Et un retour au dictionnaire par le mot « délit » pour le Général !


Rejetée par ses amis mais surtout sa famille,



Qui n’acceptent pas qu’elle souhaite donner la vie,


Voilà, en fait c’est pour ça qu’ils la rejettent, parce qu’elle veut « donner la vie ». Nous, les adultes, on préfère quand les gens donnent la mort, gnnnnnnhihihiiiiiiiii ! Ils ne sont sûrement pas inquiets que leur pitchoune prenne une décision qu’elle risque de regretter, qu’elle ait agi au mépris de toutes les règles de sécurité élémentaires et qu’elle se prépare une vie ultra-facile.




Voila ce que je dirais si je devais donner mon avis,


D’un autre côté tu nous l’infliges depuis le début de la chanson donc au point où on en est…




Mettre un enfant au monde ne devrais pas être puni,

C’est la plus belle chose qui soit et si tu le nies,

C’est que tu n’a rien compris…


Ok, pas de soucis, voilà ce que je te propose : tu nous fais la suite de la chanson et là je la ferme. J’ai quelques suggestions de titres : « Aurélie à Pôle Emploi », « Aurélie est non-solvable » « Aurélie fait les fermetures chez MacDo » et l’incontournable « Aurélie et le mystère de l’Ile aux Mouettes. »


Je pourrais conclure sur une diatribe enflammée, sur le côté anti-IVG malhonnête car caché sous une conception chelou du « respect du choix de la personne ». Je m’abstiendrai. Ce truc est à mon sens une oeuvre lourdingue, inepte, et qui n’aura d’influence que celle que des sociologues indignés lui donneront. Mais voilà : cette pesanteur me sidère. Autant que la propension des gens à se prendre pour les hérauts de causes qui n’ont rien à faire sur une chaîne de clips à une heure de grande écoute.

Much ado about nothing au Wyndham Theatre

Les histoires d’amour se comportent comme des ados : elles ne vous laisseront pas tranquille tant que vous ne les avez pas amenées là où elles le souhaitent. Et même à mon âge avancé, ça continue. 

L’histoire d’amour en question s’est mise à chouiner dès qu’elle a appris que le Docteur et Donna se retrouveraient sous les traits de leurs alter ego réels, David Tennant et Catherine Tate pour se frotter à l’un des plus jolis marivaudages qui soit : Beaucoup de bruit pour rien (Much ado about nothing pour les allergiques de la traduction), de ce bon vieux Shakespeare. Et elle a tellement chouiné que, juste pour ça, je me suis tapé la réservation, le lever au petit matin, les inévitables gnards du train et la cohue de Saint Pancrace. Mais au bout du compte, j’étais à Londres – mon hystérie sur cette ville vous sera infligée lors d’un prochain billet – et j’allais assister à une pièce de théâtre. Donc, mon histoire d’amour ne s’est pas trop faite engueuler.
Pour les ceusses qui n’ont jamais lu Beaucoup de bruit pour rien, où qui ont un exposé à faire dessus pour demain et viennent de taper « Exposé bokou de brui pour rien + sonri Lady Gaga Shècspire lolol » (que des bubons vous recouvrent le visage et celui de vos descendants jusqu’à la septième génération) – il faut vraiment que j’arrête avec les incises – voici un résumé de l’intrigue :
A la suite d’une campagne victorieuse, le régiment du noble Don Pedro est accueilli dans le domaine de Don Leonato. Claudio, l’un des soldats, tombe sous le charme de Hero, la fille de Leonato. Rapidement, leur histoire débouche sur la perspective d’un mariage.
En parallèle, Benedick, autre soldat de Don Pedro, retrouve Dame Beatrice, cousine de Hero, avec laquelle il entretient un conflit verbal depuis des années. En attendant le mariage entre Claudio et Hero, Don Pedro et ses amis décident d’amener Benedick et Beatrice à tomber amoureux l’un de l’autre, malgré leurs caractères pour le moins abrasifs.
Tout ceci ne resterait qu’un jeu innocent si le demi-frère de Don Pedro, John, ne décidait de semer le trouble dans la petite communauté.
L’intrigue n’a donc rien de fort original, mais sa force repose avant tout sur sa grande « plasticité » : il est possible de l’adapter des façons les plus diverses et les plus incongrues, ce qui est le cas dans la version que j’ai vue il y a deux jours.
Josie Rourke (metteur en scène apparemment très chébran actuellement en Angleterre) prend le parti de déplacer l’action au moment de la guerre des Falklands. On retrouve donc les années 80 avec tout ce que cela suppose de bon goût et de clichés. Uniformes blanc acrylique et lunettes de soleil style « La Mouche IV » pour les messieurs, robes couleur « Tu entends ce crssssh ? C’est ta rétine qui brûle. » pour les dames. Ici on baguenaude de jour sur la terrasse du domaine et la nuit dans la discothèque du coin. Cette discothèque est d’ailleurs l’un des traits de génie de l’adaptation. Le bruit et la fureur de l’endroit favorisent cette confusion dont se délecte Shakespeare dans la pièce.
Ce cadre juste cliché comme il faut m’a suffit pour me situer dans l’action, mais je doute que les autres spectateurs en avaient besoin, Much ado about nothing étant au niveau de la notoriété, l’équivalent de, disons, Anne Roumanoff fait des blagues de notre côté de la Manche. En plus drôle je vous l’accorde.

Parce que les rires fusent très vite, durant la pièce, souvent aux dépends des personnages. Don Pedro a beau être un brillant général, sa confiance en lui est mise à rude épreuve lors du mémorable râteau que lui inflige Beatrice dans les premières scènes de la pièce – assez semblable au « Nooooo ! » de Rachel dans Friends – Claudio est un gandin bien mis de sa personne mais pas spécialement futé, comme le montrent ses frétillements face à la strip-teaseuse de son enterrement de vie de garçon. Passons sur la patrouille, transformée en un improbable duo de Laurel et Hardy.

Ma seule déception vient de Don John, le seul vrai « méchant » de l’histoire. J’ignore si la faute repose sur le comédien ou le metteur en scène, mais j’ai eu beaucoup de mal à croire à ce personnage mal foutu, les bras toujours croisés dans le dos, énonçant ses plans diaboliques avec la même voix que Roger, l’extra-terreste d’American Dad.
Et eux alors ? Tennant et Tate, les attendus, les inévitables, dont la tronche s’étale en gros sur l’affiche ? Rourke leur a, bien entendu, réservé les deux rôles les plus intéressants, ceux de Benedick et Beatrice. Et ils se prêtent au jeu avec un enthousiasme tout professionnel. De façon peu surprenante, Catherine Tate fait de sa Beatrice une haridelle acariâtre mais futée, protégeant le clan des femmes du machisme ambiant. Son côté bouffon, ses traits d’esprits sont autant de barricades qu’elle dresse avant de permettre au « sexe faible » d’exister face à ce contingent de mâles qui se comportent comme un troupeau d’éléphants dans une bananeraie. A force, cette posture est devenue sa façon d’être. Si elle se montre si agressive envers Benedick ce n’est pas uniquement par rivalité intellectuelle : il est le seul avec qui le dialogue est possible, ce qui la met très mal à l’aise. L’idée de la rendre « allergique » au nom de ce dernier est d’ailleurs un peu lourdingue mais illustre très bien cet état d’esprit.
Jamais Beatrice ne sortira de sa posture revendicatrice et ironique, mais c’est ce qui rend l’interprétation de Catherine Tate si touchante. On la sent désarmée, partagée entre la mission qu’elle s’est petit à petit imposée et la perspective d’un bonheur individuel qui la terrifie.
Face à elle, David Tennant, en Benedick qui multiplie les excentricités de gamin, dans le seul but de se rendre intéressant. Mais qui se vexe comme un pou à la moindre évocation de son statut de plaisantin. « On me traite de bouffon ? Tout ça parce que je suis juste… joyeux. » maugrée-t-il en prenant le public à témoin. 
Son morceau de bravoure, la scène durant laquelle ses compagnons lui font croire que Beatrice a confessé à tous son amour pour lui est un danger mortel pour les zygomatiques mais parvient à dépasser le simple stade de la grosse marrade. Il est touchant, ce soldat vétéran avec ses yeux de petit garçon et son T-shirt de Superman tout taché de peinture. Ce Benedick est un lutin, un Peter Pan qui refuse de grandir et qui, pourtant, attend obscurément que Beatrice vienne le prendre par l’oreille pour lui demander d’arrêter ses conneries. Et c’est la tentative de dialogue entre ces deux-là qui rend la deuxième partie de la pièce, beaucoup plus lente et lourde, tout à fait agréable.
Ce Beaucoup de bruit pour rien fait du bien. L’accent mis sur le côté « guerre des sexes » ne déborde jamais et chacun des comédien parvient, en un mouvement à passer du rire aux larmes, sans que jamais cela nous choque. On pleure encore pour Hero et son mariage gâché que les suffocations de Beatrice devant Benedick nous arrachent des hoquets de rire. (et sinon David Tennant porte super bien la mini-jupe).

Et puis tout à la fin il y a eu mon moment à moi, qui ne servira à personne mais que je couche ici parce que c’est mon blog non mais oh à la fin. Le double mariage enfin prononcé, tous se mettent à danser. Il y a eu trois heures de pièces, de la transpiration, Tennant se passe la main dans les cheveux avant de se mettre à se trémousser avec Tate. Cette coiffure-là ce n’est plus celle de Benedick, je la connais par coeur. Je ne les vois plus que tous les deux et je me dis que c’est ça la vrai fin de Dr Who. Donna et le Docteur. Qui dansent ensemble en rigolant. Dans le Tardis.