Les liaisons qui craignent vachement

Toute ressemblance avec un récent échange de mails serait absolument pas fortuite.


De : Madame Proserpine
A : Monsieur P-en-vacances

Sujet : Information

Monsieur,

Cunéphore ne rendra pas par mail la fiche de lecture qu’elle avait à faire à la rentrer, son ordinatteur il a planter lol. 

Cdlt.
De : Monsieur-P-en-vacances
A : Madame Proserpine

Sujet : Je me suis un peu étranglé avec mon jus orange-raisin-mandarine

Madame,

Même si elle me l’avait rendue, je n’aurais pas noté la fiche de lecture de votre fille. Je lui avais laissé un délai supplémentaire pour me le remettre, à savoir les trois premiers jours de vacances étant donné qu’elle n’a rien glandé du trimestre. On reprend après-demain, faudrait voir à pas trop pousser mémé dans l’escalier.

Euh… Xdrrz ? 

PS : Palme de l’excuse la plus faible de ces dix dernières années. 



De : Madame Proserpine et toutes les Erynies
A : Cette feignasse de prof

Sujet : X(

Olol déjà je trouve lourd que vous faisiez travaillé ma fille pendant les vacances. En plus s’était long a faire. Faut que les profs comprenne que nos enfants on autre chose a faire.

Bav



De : Monsieur P et sa batte à clous
A : Une future victime de voie de faits

Sujet : Are you frickin’ kidding me ? (j’ai la colère polyglotte)

Eu égard au fait que Cunéphore avait trois semaines pour lire une nouvelle de cinq pages et rédiger un avis circonstancié de quinze lignes, il ne me semble pas avoir abusé plus que cela. 

Moi je ne vous bave pas dessus, je suis un garçon bien élevé



De : Madame je chouine pour ma fille
A : Un disciple de Staline

Sujet : Crô méchant !

S’est pas sa faute si sa l’intéresse pas. 😦 En plus Mautpassan, je lisais déja sa quand j’étais a sa place, vous n’évoluer pas beaucoup. En plus elle avez pas noté ses devoir vous comprendrez donc que c’est pas sa faute. XD



De : Monsieur Hyde, videur de la psychée de Monsieur P à ses heures
A : Madame Proserpine, mère aimante, épouse dévouée

Sujet : Regrets éternels

Je m’excuse que ce bon vieux Guy n’écrive plus grand chose de nos jours. J’avais bien proposé Marc Lévy ou Guillaume Musso pour le brevet mais bizarrement ça n’est pas passé. 
Je m’excuse aussi de ne pas avoir vérifié quotidiennement l’agenda de Cunéphore – élève de Troisième je le rappelle – pour m’assurer qu’elle note davantage ses devoirs que le classement des plus beaux mecs de la classe.
Pardon enfin de vous les briser menu menu avec mes mails d’excuses et de justifications creux, qui viennent me rappeler que la rentrée se rapproche aussi inexorablement que la future saison de Secret Story.



De : Madame Proserpine
A : Monsieur P

Sujet : aucun

Ah ben vous vouyer quand vous voulé !

Cdlt

Mme Proserpine


Björk, Biophilia

   Björk. 
Casse-gueule d’en écrire davantage. Parce que poncifs, parce que monument, parce que trop. Björk est l’une des rares artistes à mettre en scène un truc passablement emmerdant : les projets artistiques. J’ai souvent eu ce fantasme d’un film mettant en scène non pas la genèse, mais l’écriture en tant que telle d’un roman. Ca durerait des dizaines d’heures, ce serait une torture d’ennui. L’écrivain à raturer l’écran, fouiller dans les diverses merdouilles qui encombrent son bureau, glandouiller en matant le plafond avant d’aller se faire un sandwich. Et ainsi de suite.
On pourrait faire de même avec la musique. Sauf si la musicienne s’appelle Björk. Parce qu’il y a une raison très précise pour laquelle Björk a été la première artiste que j’ai écouté de moi-même (Homogenic, en classe de Seconde… Il m’a fallu du temps) : cette raison s’appelle le rituel. 
Que ce soit à travers sa voix, son image ou ses albums, elle va s’emparer de chaque élément et le mettre en scène, nous le présenter et nous démontrer à quel point cette note-ci est primordiale, cette pochette-là ne peut être omise pour une bonne compréhension du morceau. C’est super intimidant. A tel point que nombreux sont les admirateurs de la chanteuse à ne jamais avoir écouté l’un de ses albums en entier. Ca n’est pas la pire façon de l’apprécier. Sorcière Björk, je n’en doute pas. Femme d’affaire aussi, le moindre de ses titres donne lieu à divers singles remixés de façon plus ou moins heureuse. Nul doute que Biophilia connaîtra un destin similaire. Je n’évoquerai pas le côté interactif de cette oeuvre, ce qui, au passage me semble une preuve de son succès. Les applications de Biophilia disponible par téléchargement approfondissent l’expérience sans la corseter à la technologie. Parce que comme toujours avec Björk, c’est de musique qu’il est question.
Vivisection.
En musique mais vivisection quand même. Chaque instrument, chaque effet, chaque son est posé sur la table, le vivant dépiauté au néon. Björk nous montre ce que chaque vibration a dans le ventre, l’amplifie, l’étouffe, la déforme. Simplicité presque anxiogène. Il y a un monde, un écosystème dans le la, le ré, le do. On repense avec effroi à d’autres albums – les siens, d’autres – à ce gâchis de notes à peine effleurées quand il y a temps à explorer. Un peu trop d’ailleurs. Les morceaux constituent autant de couloirs, de labyrinthes que l’on ne quittera pas avant de les avoir explorés dans les moindres recoins. Survol de Biophilia interdit, on n’y trouverait pas le moindre intérêt, on éreinterait cette bouillie indigeste et indigente. A l’auditeur aussi de se soumettre au rituel, de se pencher sur le chaudron de la sorcière, la table de la chirurgienne. Et malgré les vapeurs, en dépit du scalpel, la musique reste singulièrement vivante. S’adresse à nos tympans-entrailles-souvenirs. Agace ou fascine. 
On pourrait, et on aurait raison, reprocher à Björk d’oublier l’ensemble, à trop jouer avec la moindre note de musique. Elle n’en n’aurait cure, les thèmes de Biophilia en sont la preuve. La musicienne a voulu créer un album-monde, ses compositions tenant lieu de ciel, de terre, de molécules et de protéines. Les paroles se fondent en son primordial, oui, elle se voit démiurge en toute simplicité. Le spectacle de la création n’a pas à être beau ou esthétique, mais tout simplement exaltant. Il l’est.

Cher Matt – Bon anniversaire

(NB : Matt Smith est l’un des interprètes de la série Dr Who dont je vous rebats sempiternellement les oreilles)
Cher Matt Smith.
Après-demain, vendredi 28 octobre 2011, tu auras 29 ans. Ca fait beaucoup de chiffres. Je suis nul en chiffres, mais ceux-là je les retiens parce qu’ils me concernent autant que toi. Après-demain, vendredi 28 octobre 2011, j’aurais 29 ans. Je me demande Matt. Je me demande si toi aussi tu vois ça comme un âge soldé. Tu sais. 29 pour par dire 30. Pour qu’on le prenne sur le portant et qu’on passe en caisse, même si on n’est pas vraiment sûr de le porter. Ca ne coûtait que 29 ans.
Comme je t’ai posé une question, je suppose que tu en as le droit à une. Pourquoi c’est à toi que j’écris, d’autant plus que tes chances de lire ce billets sont on ne peut plus minces.
J’aurais pu dérouler mes tourments existentiels à un ami. A un parent. A quelqu’un de mon âge. Mais ça ne marcherait pas. Tu es la personne la plus proche de moi – un samedi par semaine dans mon salon, ça compte – à savoir ce que ça fait, d’être du 28 octobre. C’est une date bizarre hein ? Pas franche du collier. Milieu de cet automne qui se déroule sans qu’on aperçoive encore le bout du nez de l’hiver.  No man’s land saisonnier, Perséphone fait la gueule. Aux Etats-Unis, ils le peuplent avec Halloween. Ca a vite glissé de ce côté-ci de la Manche. Du coup on ne fait rien le 28 octobre, à part se préparer à fleurir les tombes, si l’on est tellement méticuleux que ça en frise la névrose. Une date floue. On n’en sort jamais.
Matt, sur ta page wikipedia, on raconte pas mal de trucs. Que tu es né à Northampton, ville célèbre en particulier pour son industrie de bottes et de chaussures. Je suis né à Pau, ville célèbre pour le Jurançon et le château d’Henri IV. Un point pour moi.
Il paraît que tu étais bien parti pour devenir joueur de foot professionnel. En d’autres circonstances, j’aurais peut-être saisit ton nom d’une oreille devant le Canal Football Club – Guillaume regarde le Canal Football Club le dimanche, c’est le signal que le week-end est terminé et que je dois commencer à angoisser – je me serais dit que c’est un nom super banal et j’aurais zappé.
De mon côté, j’étais mal parti pour dépasser d’une demi-tête dans l’univers du judo. J’ai commencé en CP, j’aimais bien. J’étais nul mais j’aimais bien. Pas assez agressif. Mon souvenir des combats, c’est une sorte de brouillard, mon adversaire a trop de bras, de jambes. Matt c’est comme vouloir danser avec un arbre, ça attrape ça écorche, c’est ridicule. J’aimais bien. Mon corps moins, il a décidé de stopper après une fracture au sternum. Toi tu t’es pété le dos paraît-il. Des excuses, toujours des excuses, pas vrai ?
Du coup tu te lances dans le deuxième domaine où tu es doué, le théâtre. Du coup, j’arrête le deuxième truc dans lequel je souffre horriblement, le piano. Tu avais un prof pour te soutenir, j’avais mes parents. T’as du bol que ça t’ait plu, le théâtre. Je pourrais être jaloux et bougonner que j’aurais eu tes opportunités, je ne serais pas le cul vissé sur ma chaise à t’écrire ce billet. Mais on sait tous les deux qu’à  presque 29 ans, ça ne serait pas sérieux. Le piano il n’y avait rien à faire. Je pense que j’aurais pu tripler la misérable – à tous les sens du terme – demi-heure que mes parents exigeaient de moi chaque jour, ça n’aurait rien changé. Je n’entendais pas la musique. Alors je devais apprendre des pages entières de code fa la ré do la mi fa la ré do mi ré si do la mi fa la ré do la mi ré mi ré fa mi ré la ré. Et à peine une mémorisée, pas le temps d’y prendre un quelconque plaisir. J’avais rempli l’objectif colonel, on passait à un déchiffrage suivant, si possible plus complexe. Toi le théâtre moi le piano, c’est peut-être là qu’on n’a plus eu en commun que nos âges.
Tes études et tes premières pièces. Mes études ma classe prépa. Je ferais bien le pari que tu t’es éclaté dans tes premiers « vrais » moments sur scène. En tout cas j’ai adoré ma classe prépa. J’ai arrêté de voir la vie comme un truc dont tout le monde avait le mode d’emploi sauf moi, je me suis essayé à l’amitié – avec des succès variables – j’ai rencontré la fille la plus merveilleuse de toute la création (un milliard de points pour moi), j’ai failli croire que le milieu universitaire était ma voie.
Tu as découvert le petit et le grand écran, j’ai découvert Paris. Avec tout ce que ça implique de vertige, de stress, d’horreur, d’exultation. J’ai vécu en ermite là-bas. Je me dis que c’était finalement une solitude choisie, consentie. Ermite au milieu des gens. C’est là que j’ai vraiment commencé à aligner des mots. A me dire que ça, ça n’était pas des lignes de code fa do sol la mi do. Le reste est aussi inepte, intime et merveilleux que toute autre expérience humaine, je te prie de le croire.
Ah si, je suis passé par le théâtre aussi. Un peu. Me suis barré par trouille, le reste des points pour toi.
Vies actives. Autre point commun : on évolue actuellement dans deux milieux absurdes et déraisonnables. Toi dans les cerveaux clapotants des scénaristes de Dr Who, moi dans les méandres de l’Education Nationale. Je ne sais pas lequel des deux joue le rôle le plus barré.
Mais on en est arrivé là, frère du flou. 28 octobre 1982. Tu as vu ? Il y a un peu de symétrie à chaque bout.
Bon anniversaire, Matt.
Hugo

Qu’est-ce qu’il a que tu n’as pas toi ?

   Je vais dire du bien des Américains.
Je préfère prévenir, ça en choque certains.
Or donc, s’il est un truc qu’il faut incontestablement reconnaître aux Américains en général et aux habitants des Etats-Unis en particulier, c’est la démesure. Le premier géo-politologue venu parlera mieux que moi des espaces immenses de ce pays, des buildings gigantesques, des avenues énormes et des canettes de coca que l’on pourrait classer comme armes de catégorie 2. 
Ca amène son lot de problèmes bien sûr : les faits-divers que l’on nous relaye sont toujours relativement dramatiques et les conneries proférées par certains dirigeants font pâlir notre nain de jardin (saluons l’exploit).
Ceci dit, le gigantisme des Etats-Unis est souvent source de génie, j’en prends pour exemple les musicals, terme qui recouvre nos comédies musicales, opéra-rock et autres choucroutes symphoniques. Le premier Chicago venu met une pâtée intergalactique à nos artistes gratouilleurs de guitare locaux. Faire une comédie musicale, ça implique de la mégalomanie à tous les étages et un oeil aveugle à tout ce que l’univers comporte de bon goût et de sérieux. Le tout avec talent, résolution et classe.
Il faut bien reconnaître que les français en sont à peu près incapables.
Notre Dame de Paris, Les Dix Commandements ou encore Dracula (preuve supplémentaire s’il en est que Jennifer Ayache est un remake des plaies d’Egypte, envoyée sur terre pour nous punir), font les beaux jours des critiques hargneux ou des blogueurs rigolards. Parce que ce sont des productions qui soit se prennent au sérieux soit louchent outre-Atlantique, ce qui leur vaut un strabisme fort peu seyant. Il serait temps que notre beau pays reconnaisse sa défaite, dépose les armes et se rende à l’évidence.
Nous n’avons pondu qu’un seul musical de qualité. Le premier, le plus connu, le plus repris, j’ai nommé Starmania. Je n’accorde pas au seul hasard le fait que, vingt après, on continue à bramer des morceaux qui fleurent vachement leur époque, l’une de celles dont la date de péremption est la plus rapide, reconnaissons-le.
Starmania c’est à mes yeux l’un des trucs les plus gonflés des quatre dernières décennies. A tous points de vue. Peut-être, sans doute, est-ce parce que j’ai grandi avec les aventures de Johnny Rockfort vissées aux oreilles, mon jean se déformant sous le poids du walkman. Mais il n’empêche. On n’a jamais refait aussi gonflé, aussi malsain, aussi énorme que Starmania au pays des fromages qui puent. Et je le prouve.
(NDLR : A l’usage des pauvres âmes égarées pour qui Starmania évoque plus un bacille trouvé dans les frigos qu’une oeuvre musicale, je joints un résumé des événements fait à l’arrache.

Dans un futur hypothétique, la mégalopole de Monopolis est terrorisée par les Etoiles Noires, jeunôts nihilistes ultra-violents, dirigés par Johnny Rockfort et une étudiante de la haute société, Sadia. Celle-ci contacte Cristal, présentatrice de l’émission Starmania afin d’offrir à son champion un peu d’exposition médiatique. 
Tout cela sous le regard amusé de Marie-Jeanne, la serveuse du café où la bande a ses habitudes, qui vit un amour dévorant et non-réciproque pour Ziggy, le disquaire local.
Parallèlement à tout cela, l’homme d’affaire Zéro Janvier décide de rentrer en politique et, ayant besoin d’une égérie, entame sa cour auprès de Stella Spothlight actrice (entre autres) de porno sur le retour.

Le jour de l’interview arrive. Johnny et Cristal ont le coup de foudre, chose qui va amener Sadia à planter tout ce beau monde et aller dénoncer ses anciens compagnons à Zéro Janvier en plein milieu des noces.
Le milliardaire parvient à rattraper les Etoiles Noires et assassine Cristal. Johnny, revenu pour venger son aimée se fait tuer par les hommes de mains de son ennemi. Son âme atteint un plan d’existence supérieur et il quitte la terre, laissant Marie-Jeanne face à sa solitude et Stella à son rêve d’immortalité.)
I. Où je m’explique enfin mes penchants sociopathes

   Le casting y est déjà pour beaucoup. Le « héros » est quand même un paumé ultra-violent qui se fait manipuler par à peu près tout le monde et ne semble pas spécialement y prêter d’importance. Johnny Rockfort (ces noms, mon dieu, ces noms), c’est l’ado attardé dans toute sa splendeur, entièrement refermé sur son petit monde et ne réalisant pas un instant les conséquences d’actes qu’il n’accomplit au début que par ennui. Ca change des jeunes beaux qui se traînent sur la plupart des scènes en expirant leurs sentiments pour la blondasse de service.
Parlons-en, d’ailleurs, de la blondasse en question. Cristal, la futur copine de Johnny, est un peu la Benjamine Castaldi de Monopolis. Elle présente une émission où ses invités font le show avec leurs petits problèmes divers et variés et, lors de sa première rencontre avec son beau terroriste, jouera de la larmichette pour qu’il raconte son histoire. Et après ça, le benêt fond pour elle comme un camembert méditerranéen ! (c’est ce jour là que j’ai compris que la Femme était un instrument du démon).
Les hommes ne sont pas beaucoup plus valorisés d’ailleurs : Ziggy est une victime de la mode, l’oeil vissé à son miroir, qui ignore totalement l’un des seuls personnages positifs de l’histoire, Marie-Jeanne, et n’évoquons pas Zéro Janvier, qui pourrait apprendre à Marine Le Pen deux ou trois choses sur la vraie fermeté et l’autorité. Son programme mettant en avant les droits de la « race blanche » fera d’ailleurs carton plein auprès des électeurs… Surtout lorsqu’il se montre aux côtés d’une actrice sur le retour, qui préfère être traitée comme un trophée que de sombrer dans l’oubli.
En bref Starmania est tout de même l’histoire d’un joli ramassis d’inadaptés, d’égoïstes… Peu d’entre eux sont réellement sympathiques et pourtant, on ne quitte pas la salle (où l’on n’arrête pas le mp3, ne nous voilons pas la face) au bout de deux minutes, écoeuré par tant de lâcheté et de veulerie.
II. Où l’on se rend compte que la censure était super moins frileuse dans les années 80

   On balance quand même pas mal de trucs cash, dans Starmania. A commencer par Sadia qui, dans les premières minutes de l’intrigue, s’époumone qu’elle est un travesti. J’avais douze ans, j’étais sans doute très naïf mais je n’avais pas la moindre idée de ce qu’était un travesti et mon pudique dictionnaire n’était pas d’une grande aide, me montrant de jolies images du carnaval de Venise. 
Il m’a quand même semblé étrange que Johnny refuse les avances de cette jolie brune à la voix un peu rauque… Et petit à petit, j’ai fini par comprendre que le changement d’identité ne s’opérait pas que par des masques le jour du carnaval.
Ces gens sont de grands malades mais même lorsqu’ils tentent de se faire soigner ça donne « Sex shop, cinémas pornos », qui relate le bad trip de Stella Spotlight, images de gang bang en fond sonore. La donzelle multiplie d’ailleurs les allusions à son statut d’objet sexuel, évoquant les magazines sur lesquels elle apparaît, et régulièrement honorés par les routiers du coin.
Moins trash mais assez surprenant quand même : le fameux Ziggy. Cette fois, pas d’ambiguité à la Bowie : le disquaire est clairement homo – et pas mal raillé pour ça – ce qu’il espère clamer à la face du monde et de sa môman. 
La fin est également un assez joli moment d’immoralité : Cristal, convertie par amour au terrorisme, n’aura aucun scrupule à troquer son habit de lumière pour la tenue du terroriste et partira, l’arme au poing, dézinguer du civil, ce qu’elle mettra en scène via des diffusions pirates de ses exploits. Tout ça avant de se faire balancer du haut d’un gratte-ciel par des mercenaires. Autre grand traumatisme de mon enfance : la morale n’a pas court partout (euphémisme.)
III. Où l’on comprend et que (j’espère) l’on arrête les guimauveries musicales

   Starmania est une oeuvre profondément méchante. Elle est remplie de morceaux de bravoure vocaux, de textes déchirants mais reste avant tout la peinture atroce d’une contre-utopie à peine transparente. Cet opéra-rock défend une position d’une naïveté confondante – tous pourris – avec des moyens brutaux. 
Je serais un peu plus branleur, courageux ou opportuniste, je ferais étudier le grand oeuvre de Michel Berger à mes élèves. Parce qu’il fait partie de ces travaux-monolithes, dont les double-sens frappent dans tous les sens, parce que chacun s’en approprie des bouts, d’une façon où d’une autre. 
C’est pas que d’la musique. 
Les musicals américains euphorisent, explosent de rire, même lorsqu’ils traitent de thèmes assez noirs foncés. 
Les musicals français pourraient être grinçants, méchants, grimaçants sous les paillettes.
‘fin bon, une fois qu’Obispo se sera reconverti professionnellement et aura été nommé ministre de la culture bien entendu.

J’ai testé pour vous : la rencontre parents-professeurs

Ah oui tiens, je l’avais oubliée, celle-là.
Ne le niez pas, je sais que beaucoup parmi vous ont été des enfants, voir même des élèves. Pas de quoi s’en faire, ça arrive à des gens très bien. Vous rappelez-vous, cher public ? Ce moment privilégié de communication, entre vos géniteurs et vos enseignants ? Cet instant où papa et maman franchissaient eux aussi l’enceinte sacrée, et venaient boire à la source les concerts de louanges ou les flash-mobs de récriminations à votre endroit ? 
Personnellement, l’expérience s’est soldée, durant mon adolescence en de longues soirées passées à me ronger les ongles, mes parents refusant tout net que j’assiste à ces conciliabules. Or donc, une fois entrée dans les ordres, c’est avec une grande impatience que j’ai attendu ce moment. Et que je le partage avec vous car je suis bon. Si.
Déjà ce qu’il faut savoir, c’est qu’une rencontre parents-professeurs se prépare en amont. Exemple, trois semaines avant la réunion.
MOI : Avant toute chose, prenez vos carnets de correspondance. Denam, pour la sixième fois en trois minutes assieds-toi et cesse d’enrouler cette bande de scotch autour de la tête de ton voisin.
ALASTOR : Non ! Non c’est dégueulasse ! A peine on est rentré, vous nous punissez, j’m’en fous j’me casse.
(Silence gêné)
MOI : Ahem, donc, vous prenez votre carnet de correspondance et vous collez le papier que Philomène va vous distribuer dans la partie « correspondance avec la famille ».
JENNIFAYRE : C’est pour quoi monsieur ?
MOI : Ben lis le papier. Et en passant rebouche ce flacon de dissolvant.
JENNIFAYRE : Méééééh la flemme ! Et puis le dissolvant, vous voulez quand même pas que je laisse mon vernis comme ça, nan ?
OLGA (qui pendant ce temps a lu le papier en fronçant ses énormes sourcils d’un air soupçonneux) : QUOI ? Vous recevez nos parents pour leur donner notre relevé de notes ?
MOI : Je constate avec une émotion fort dommageable pour mon myocarde que l’une de mes Quatrièmes sait lire (ou, pour parler en langage rectorat-ien : « Sait extraire les informations essentielles d’un écrit en adaptant sa lecture au type de texte proposé »).
DENAM : Hein ? Vous l’envoyez pas par courrier ? Pourquoi ?
MOI : Parce qu’il est important que, dès le début de l’année, nous puissions voir vos parents afin de déterminer si les conditions nécessaires à un apprentissage dans de bonnes conditions sont réunies, tant dans l’établissement scolaire que dans le cadre de la sphère privée. (et aussi pour que vous ne fracturiez pas la boîte aux lettres pour chouraver votre bulletin, petits coquinous…)
DENAM (rangeant la pince monseigneur de son grand frère dans son sac d’un geste rageur) : De toutes façons, mes parents ils ne viendront pas parce que je leur montrerai pas le mot.
MOI (souriant de mes quarante-sept crocs) : Entendons-nous bien. Concernant tous les parents qui ne viendront pas à cette réunion, je me réserve le droit de les appeler en soirée, disons trois minutes après le début de « Joséphine, Ange Gardien », et de les tenir au téléphone durant vingt minutes afin de m’étonner de leur absence à ce rendez-vous.
Nous terminerons ce flash-back sur mon éclat de rire démoniaque avec un arrière-plan d’éclairs s’abattant sur les cités de la ville.


Trois semaines plus tard…

Je me rends compte avec une joie mêlée d’envies de suicide que la réunion tombe un vendredi soir. Non mais le jour du week-end, quoi ! Alors que je finis en avance encore en plus ! En représailles, je colle Olga qui l’avait ouverte une fois de trop l’heure juste avant – pas de raison que je sois le seul à en chier – et explique à mes collègues comment contourner le pare-feu qui nous empêche de partager nos états d’âmes sur un grand réseau social.
16h10. Je ramasse mon matériel et commence à twitter pour demander à mes innombrables amis virtuels (7) comment occuper l’heure qui me reste avant cette réunion lorsque l’on frappe à la porte. J’ouvre et hausse un sourcil à la Colin Firth en découvrant Lovisa et sa maman qui me demande, à bout de souffle, si elles ne sont pas trop en retard. Soit j’ai trouvé une explication au stakhanovisme de la gamine, soit un quartier de la ville est à l’heure britannique. Je fais rentrer les visiteuse et arrange en catastrophe un coin entretien (oui bon, d’accord, je colle ensemble deux tables d’élèves et je fous quatre chaises autour).
Je me retourne vers mon bureau pour y prendre la pile de bulletin d’élèves.
Oups.
Suggestion de ce que j’aurais pu faire en attendant les parents : ranger mon bureau. Les documents dont j’ai besoin sont planqués sous une structure qui n’est pas sans rappeler un dolmen, à base de copies d’élèves, de machins divers confisqués (téléphones portables, agendas, toupies et tampax), de bouquins et de restes humains démembrés. 
En adressant un sourire à peine crispé à mon audience, je commence à déblatérer au sujet de l’ambiance de classe, des nouveaux points du règlement intérieur et du temps qu’il fait. Je fais appel à mes pouvoirs Jedis et plonge la main au hasard quelque part dans la pile. Miracle, j’en ressors mon bras entier et les documents convoités.
Je passe le quart d’heure qui suit à affirmer que oui, 18,8/20 me semble être une moyenne correcte pour un début d’année. Non, ne pas avoir terminé le travail donné pour dans un mois ne me semble pas être les prémisses d’une plongée dans la délinquance juvénile. Oui Lovisa parle parfois sans lever le doigt en classe, en général pour dire bonjour et au revoir à ses professeurs… Non madame, je ne vous appellerai pas toutes les heures pour vous tenir au courant de ses évolutions… Au revoir madame. AU REVOIR j’ai dit.
Punaise, il n’est pas encore 17 heures, je suis déjà sur les rotules. Et je pressens déjà ce qui va arriver.
17 heures personne.
17 heures 04 personne.
17h heures 16 personne.
A 17 heures 26, huit parents se matérialisent comme par enchantement devant ma salle. Sourires cordiaux qu’on n’aurait pas trouvé déplacés à OK Corral pour déterminer qui va passer le premier. La mère de Denam ? Pourquoi pas ?
Entrée de la maman de Denam donc. Ainsi que de sa grande soeur… De sa deuxième grande soeur… De sa grand-mère… Et de la soeur de celle-ci.
J’entasse ce petit monde autour de la salle et commence mon laïus. Que j’interromps au bout de deux phrases. La soeur n°1 traduit à la mère qui, à son tour transmet aux grands-mères. Grand-mère n°1 commente, Grand-mère n°2 s’indigne et la soeur n°2 envoie un texto. Etant donné que ce que j’avais dit se résumait à « Bonjour. Très heureux de vous rencontrer. »je subodore des prolongations dans l’affaire. 
17h40 : alors que j’entame un « Je vais maintenant vous donner le bulletin de Denam » et que je me fais à nouveau stopper par la traductrice attitrée de la famille, la porte menace de sortir de ses gonds sous la pression de ceux qui attendent dehors. Je maudis mes talents de persuasion et conclut par un vague « je n’ai pas grand-chose à dire pour le moment (ce qui est faux), il faut que Denam travaille davantage (ce qui est un hyperbole dans l’Histoire des euphémismes). En tremblant, je rouvre ma porte.
Gloups, douze chiards et leurs parents. Alors que j’envisage rapidement de dérouler un tapis de sol et de passer la nuit au bahut, le père de Théophraste me propose de recevoir tous les parents ensemble et de ne garder ensuite que ceux qui le souhaitent. Je réfrène une furieuse envie de lui rouler une pelle. 
Me revoilà donc à ma place habituelle de prof, à déblatérer devant un public. 
Mais un public ouvrant de grands yeux, parfois interrogateurs, parfois pensifs, souvent super intéressés (ou alors – ce que je soupçonne – ils imitent très bien). 
Enhardi par mon succès, je m’apprête à poursuivre, lorsque résonne dans la salle la voix grêle d’Alastor, qui signale qu’il trouve le montant des voyages scolaires bien trop élevés. Je reviens à la réalité, me frotte les yeux et aperçoit le gamin assis à côté d’un truc qu’on pourrait confondre avec un être humain, s’il bougeait et respirait. 
Visiblement Alastor est venu accompagné d’une marionnette grandeur nature de sa maman.
Je prends le mioche à parti, lui répond, le provoque un peu, espérant tirer un son de sa génitrice. Que dalle. Et lui continue à jouer les adultes n’importe comment, récriminant contre les repas à la cantine, la couleur des tableaux noirs et le manque d’ergonomie des craies. 
Tant qu’on est dans les récriminations, la maman de Jennifayre exige de savoir pourquoi sa fille, malade, n’a pu sortir pour aller à l’infirmerie du fait de ses « problèmes de filles ». Je hausse les épaules et conjecture que la formulation employée ce jour-là (« Laisse-moi me casser, grosse truie, je coule sur ton lino de merde ») n’était peut-être pas des plus appropriés. 
Ca continue avec le papa d’Oedipe-Rodrigue qui se renseigne quant aux possibilités pour son garçon de caler un cours d’initiation au turc entre son option allemand et son atelier de macramé. Le dimanche à 16 heures peut-être ? Je jette un coup d’oeil à Oedipe-Rodrigue, estime que sa dernière nuit de plus de six heures doit remonter à une grasse-matinée intra utérine et refuse de donner mon accord. 
Je jette un coup d’oeil à ma montre. 19h15. Je passe au plan B et décrète qu’exceptionnellement, TF1 a décalé toute sa grille des programmes d’une heure. La salle se vide comme DSK devant… non… non désolé je ne peux pas.
Les quelques géniteurs restant récupèrent les bulletins. Avant de partir, la maman de Rhys s’approche tout près de moi. Elle ne doit jamais parler au-dessus de 26 décibels. Comme son garçon.
« Rhys aime bien venir en français. Vous prenez un peu de temps pour tous les écouter. »
Je souris. Je ferme la porte et je sors du bahut. Derrière-moi, toutes les lumières s’éteignent sur un air au piano.

Je n’aime pas les élèves

Chers élèves, 
Je ne vous aime pas.
(Un instant je vais péter la gueule d’un moi-même d’il y a quelques années, quelques kilos en moins, quelques cheveux en plus, et qui me hurle après.)
Or donc, je ne vous aime pas.
Et ne croyez pas qu’il s’agit d’une passade, d’un pétage de plombs dû à l’arrivée des vacances de la Toussaint, à votre comportement pas tip top cool lorsque je me suis pointé devant vous les cordes vocales en vrac. Ca remonte à bien longtemps avant ça. A vue de pif, je dirais à peu près au milieu de mon année de stage, il y a cinq ans. Et pourtant, Cthulhu sait que vous étiez mimis tout plein, dans ce bahut. Mais ça ne change rien. 
Pourquoi venir vous casser le fondement avec ça, me demanderez-vous ? Ce à quoi je répondrais que c’est rien que votre faute, d’abord, c’est vous qui avez commencé. « Vous nous aimez pas ! » Braillez-vous lorsque je refuse d’organiser un déjeuner sur l’herbe plutôt que d’étudier les gâgâteries d’Aragon sur sa femme. « Vous aimez l’autre classe plus que nous ! » vous exclamez-vous lorsque j’affiche cinq exposés de ladite autre classe et quatre des vôtres. Et tout à l’heure, « Si vous croyez qu’on va vous aimer après ça. » avez-vous vagi lorsque j’ai estimé que oui, trois semaine c’était suffisant pour lire une nouvelle de Maupassant (cinq pages) et rédiger un avis circonstancié (quinze lignes) dessus. Je patauge dans des déclarations sentimentales, l’orteil posé hors de ce havre de paix et d’effluves adolescentes qu’est ma salle de cours. « J’aime trop pas ce prof ! » « J’adore aller à son cours ! » « Alors elle je la hais ! »
Quelle profondeur ont-elles, vos carences affectives, pour que vous nous les balanciez à la gueule comme ça, sans arrêt, sans prévenir ? Je vous conseille d’arrêter. Ca ne sert à rien, en tout cas me concernant.
Parce que je ne vous aime pas.
J’ai pour cela de nombreuses et excellentes raisons. La première étant : pourquoi vous aimerais-je ? Quelle raison aurais-je d’éprouver à votre endroit la moindre affection ? Vous êtes les mêmes ados qui, dans ma jeunesse, me paraissait être ce groupe de créatures aux yeux vides dont la présence me grattait. Vous êtes le troupeau veule qui, chaque matin, se presse dans les couloirs, dont les « bonjour » se concluent si souvent par un sourire ironique à l’adresse du voisin. Ah ah. Il y a cru. Trop con. 
Vous êtes cette masse, aussi captive que je suis captif, dont je dois, au chapelet des heures, arracher des individus. Parce que bon sang, vous aimez ça le groupe. Vous fondre dans la masse, vous laisser porter par les heures, qu’elles coulent vite, vite, vers la grille de sortie. Je vous comprends, à votre place, souvent, je ferais pareil. Mais mon boulot consiste à vous rendre un peu acteurs, à cesser de vous voir béer, absorbant avec la bouche quelques bribes de savoir quand celle-ci n’est pas trop occupé à dégoiser ces incontinences insupportables. Auxquelles votre monde se limite si souvent.
Vous êtes ces élèves qui comprennent, hochent la tête, prennent en note et la ferment. Se contentent de mâcher un cours magistral et qui, dès qu’il s’agit de passer à l’action, font la moue, hausse les épaules ou se croient en pause. 
Vous êtes ces corps de chair qui pue, qui rient trop fort, qui se prennent pour le nombril du monde. 
Je n’ai aucune raison de vous aimer.
Je n’ai aucune raison de vous haïr.
Vous êtes ces adolescents en train de muter, de vivre des expériences dont la violence me laisse pantois.
Vous êtes ces élèves qui comprennent, hochent la tête, prennent en note et la ferment. Qui vont tenter de faire leur une pensée qui n’a rien à voir avec leurs schémas mentaux et pourtant, faire leur ces mots et ces phrases aberrants.
Vous êtes cette masse, ces esprits agglomérés, prisonniers les uns des autres. Qui adoptent un comportement médian, qui ne convient ni aux uns ni autres mais qui vous assure votre statut, votre développement de futurs adultes. Qui doivent changer d’état d’esprit jusqu’à sept fois par jour, traînant une masse de savoir compacte, dont trop ne sauront jamais que faire. Normal alors, de se réfugier vers son copain ou son portable. Ca c’est du compréhensible. Du rassurant.
Pourquoi vous détesterais-je ? Je n’ai pas choisi de vous fréquenter, et la réciproque est vraie. On nous force à cohabiter ensemble plusieurs heures par semaines pour des raisons que beaucoup, d’un côté comme de l’autre, ne s’expliqueront jamais complètement. Qu’une majorité voit comme une sorte de guerre dans laquelle la sanction est une munition, la moquerie un détachement de sapeurs, le retard en classe un groupe d’éclaireurs.
Ma mission – celle que je me suis fixée, pas celle qui figure sur mon (inexistant) contrat de travail – est de parvenir non seulement à vous inculquer quelques élément de culture, des outils que vous parviendrez à utiliser pour vous forger une pensée, pour refuser que l’on agisse pour vous,  pour choisir en connaissance de cause, en vous fermant le moins de portes possibles.
Et il m’arrive d’être heureux. Satisfait. Lorsque je m’aperçois que certaines de nos paroles, activités, font bouger les petits rouages en haut. Que vous me pousser à approfondir, argumenter mes paroles. Lorsque vous contestez par des arguments réfléchis.
Ou même que je sens parmi vous de futurs individus qu’il ne me serait pas désagréable de fréquenter. 
Chers élèves, je ne vous aime pas. Si j’essayais de le faire, alors j’ouvrirais mes yeux sur votre lâcheté, votre petitesse, votre veulerie, votre saleté, votre bêtise. J’ai l’amour stupidement intransigeant. Je ne veux pas cesser d’avoir pour vous toutes les indulgences. 
Je veux continuer à être prêt à tout pour vous, à me battre contre vous, pour vous, pour tisser un brin de plus à la ficelle qui vous retiendra peut-être au bonheur, à la réussite. A votre vie.
Je ne vous aime pas. Je vous respecte trop pour ça.

J’ai dépassé les limites (de plus de 9000)

Attention billet oxymorique, mêlant éducation nationale et bonne humeur.
   Si quelques requins concepteurs d’émission de télé-réalité croisent en ces parages, je leur fournis un concept de programme tout cuit car je suis bon et, à une semaine des premières vacances scolaires – oui oui, déjà, je sais – mon cerveau peine à aligner deux pensées cohérentes : jouez-la Loft Collège, Secret Lycée, Masterprépa. Chaque établissement scolaire est un petit monde en soi, avec ses règles, ses tabous, ses secrets. Depuis que j’évolue dans cette vallée de larmes qu’est la vie active, j’ai souvent été ébahi par nombre de règles tacites et respectées par tous les membres de la communauté, auquel nous souscrivons tous les jours. Quelques exemples en vrac :
– On va en général éviter de souffler sur les braises d’un conflit s’étant déroulé lors du cours précédent. Saluer les gamins par un « Alors comme ça vous vous êtes tous ramassés au dernier devoir d’anglais ? » est la meilleure façon d’être étiqueté commère / balance / membre de la Gestapo par les chiards et d’effacer toute trace d’estime qu’ils pourraient avoir pour vous.
– On ne s’attarde pas trop sur les excellents résultats de Leliana à l’interro que vous rendez. Parce que vous ne voulez pas enfoncer ceux qui peinent encore à rédiger une phrase dans un français correct, et aussi parce que Leliana ne va pas forcément apprécier d’être identifiée comme la fayotte de service, aussi perverse qu’une femme de ménage d’hôtel américain et qu’un homme politique réunis.
– Chaque classe est une communauté fermée. Qui comprend profs, élèves, parents. Les chiards de 4eW ne partageront pas leurs prises de tête avec Mme Cullen auprès les copains de 3eS. Et leurs délires à base de colle et de nouilles chinoises – je laisse le lien entre ces deux éléments à l’imagination de mes charmants lecteurs – resteront confidentiels. 
Bien sûr, il existe des moments où ces règles sont enfreintes. Dernier exemple en date la semaine dernière. Avec Logan. Logan est l’un de ces élèves pour lesquels j’ai énormément d’affection. Le même genre d’affection qu’on éprouve pour un petit chevreau perdu dans la jungle. Non pas que, physiquement, il rappelle de près ou de loin un bébé animal – il fera un assez bon rugbyman dans quelques années, je pense, s’il arrive à comprendre les règles – mais parce que j’ai la bizarre sensation que le collège est le dernier endroit où il ne se fera pas manger tout cru. Pour faire simple, Logan n’est pas très malin. Plein d’affection quand on le valorise. De bonne volonté quand il essaye de répondre à ces hiéroglyphes que les profs, ces sadiques, impriment à longueur de journée, sur leurs feuilles.
Et puis bon, les parents de Logan ont décrété que la chair de leur chair était rien qu’un branleur – ce qui n’est pas faux – et qu’une bonne engueulade palierait à ses lacunes, tant au niveau du comportement que du boulot, ce qui est profondément débile.
Du coup, Logan se frustre très facilement quand il n’y arrive pas. Quand il faut conjuguer un verbe, retravailler un texte, émettre des idées organisées. Ou quand il se galère sur un exercice et que le prof est pendant ce temps occupé à faire un truc super frivole du genre comprendre la soudaine et  inexplicable obsession de Maudi pour les compas qu’il va se mettre à planter partout, partout incluant le dos de ses voisins de devant.
Logan ne se contient plus. Et interpelle, de sa future grosse voix :
« HEY, 
Silence de mort.
Maudi en oublie ses velléités de lanceur de couteau, Choupette cesse de tirer la langue tout en conjuguant un verbe super compliqué (chanter, présent, première personne), Jarvis est stoppé net dans son énième demande de copie double à Felicia. 
Ca n’est pas le côté déplacé de l’interjection. Pensez-vous, ils en ont vu d’autre. Mais un mur est tombé, un tabou éclate. Les ondes de choc résonnent sous les crânes. Un prof sait. Connaît un surnom, le truc qu’on psalmodie en secret dans les couloirs en rigolant sur son passage. Parce que jamais il ne l’entendra.
Si j’avais le temps je me marrais devant ces loulous, qui ressuscitent sans le connaître l’immense, le gigantesque pouvoir magique des noms.
Réagir. Là, maintenant, tout de suite. Instant roulette russe, il y a quelque chose à gagner dans cette classe de monstrounets, écrasés par leur difficultés. Si mes mots sont les bons, j’ai une toute petite chance d’en raccrocher quelques-uns. Dont Logan.
Je prends une inspiration et une feuille de sanction. Et avant que les premières protestations n’éclatent, je coupe court.
« Vegeta ? Vous n’auriez pas pu trouver plus sympa ? »
Silence éberlué. Logan roule des yeux effarés, il ne comprend pas. « Non non non. C’est pas… C’est pas seulement parce que vous êtes méchant, c’est aussi parce que vous êtes dégarni ! »
Rugissements de rires. Auquel je prends part en signalant par écrit que Logan ira en retenue pour comportement inadmissible. Inacceptable. Inapproprié. Mais c’est arrivé. Je connais leur secret me concernant, je suis un prince sayien qui, quand il s’énerve, terrifie du haut de sa petite voix aigre. 
Soit
Au moins je suis un prince.
Et si c’est à ça qu’ils veulent jouer, alors jouons. Dans les limites, les marges. Gérons des exigences démesurées, réparons des gamins déjà cassés, répétons sans fin des litanies destinées à être oubliées, soyons ébahis par leurs progrès, désespérés par leur nullité.
Soyons ces créature mythologiques qui les fascinent et les terrorisent. 
Soyons profs. 
Et quelques jours plus tard, à mon trousseau…