Cher Matt – On dirait le sud

(Pour ceux qui n’auraient pas suivi les épisodes précédents, cliquez ici)

Cher Matt,

Est-ce que tu as un refuge ? Une cabane, un château-fort ? Tu sais un endroit qui ressemble à fermer les yeux très fort. Un lieu où quoi qu’il arrive, on ne te touchera pas. Ou presque. Je ne sais pas trop comment appeler ça – les chansons et les livres l’ont fait mieux que moi – alors je dirais juste le sud. Comme dans la chanson justement.

Un sud, Matt, j’en avais un. Je l’ai perdu.

Mon sud, je le partageais avec un tas d’autres. Ils faisaient partie de ma famille, tu comprendras pourquoi c’est important. Mon sud commençait toujours par le voyage, il fallait y aller. C’était un rituel sorcière, et donc, forcément, ça se passait la nuit. La voiture bourrée de bagages jusqu’à la gueule. Je préférais qu’il y en ait plein. Je me glissais là où il restait de la place. Et je dormais.

Si tu n’as jamais dormi en voyage je te conseille. C’est l’une des meilleures façons d’en profiter. Tu as la primeur de cette nouvelle, c’est trop bête pour que j’en parle à quelqu’un d’autre.  Dormir en voyage, c’est se concentrer sur l’essentiel. Les vibrations. Des fois je me dis que c’est ça qui pousse les routiers, les randonneurs et les scientifiques : le contact avec le sol, via pneu ou semelle. Quand tu dors c’est tout ton corps – esprit garde baissée – qui est envahit. Et tu voyages entièrement.
Il y avait des période de réveil. Les odeurs au réveil, Matt, tu connais ? C’est encore vierge de celles qui les ont précédées. Ca t’explose au cerveau. Essence et thé pétillant, quand on veut bien t’en laisser une canette. Tu te shootes un coup et ça repart. Voyage jusqu’au bout des ongles.

Et quand c’est fini, quand le rituel est terminé, tu es au sud.

Suranné.

Suranné comme dans des coins de Londres, je trouve. Il était comme ça le sud. Lorsque tu arrivais, dans cette maison en pierres apparentes, tu laissais une partie de toi sur le bord. Pour jouer à la famille, recluse dans son domaine. Et heureuse de l’être. Matt, en deux décennies, nous je n’ai fait là-bas connaissance avec personne. Hormis un ou deux visages amenés dans les bagage d’un cousin. Et même les plus sociaux d’entre nous n’ont jamais ressenti le besoin de pousser le portail vers l’extérieur. Parce que ce qui était important avec le sud, c’est qu’il se suffisait à lui-même.

Par son bruit – cigales – qui abolissait le temps. Les heures, c’était quand les cigales chantaient ou ne chantaient plus. Ou bien quand le soleil nous interdisait les sorties. Oui, le soleil même qui nous poussait hors de la table des repas, si on s’attardait trop.

Par ses espaces. Clairs. Evidents. Déterminés. La terrasse, la bibliothèque, l’auvent, les bergeries-salle-de-jeu. Un Cluedo sans Docteur Lenoir.  Un Cluedo que j’explorais à l’heure de la sieste. Tu y crois, toi ? Moi le dormeur boulimique, je baissais quelques minutes les paupières pour satisfaire au rituel et je circulais dans la maison. Euphorique à l’idée de deviner les autres assoupis. Maître du sud. Pressé d’aller rejoindre ceux de mon âge, ceux qui échappaient aussi à la chaleur et au sommeil.

Par ses distractions. Surannées elles aussi. Des promenades au pied du mont ratiboisé. De vieilles boîtes de jeux de sociétés. Trente ans, encore tous les dés tous les pions. Les bouquinistes. Les discussions près de la cuisine, en activité de neuf heures à midi puis de six à sept. Les romans d’Agatha Christie. Et le soir les étoiles. Toujours dans le même coin, sur le béton de la terrasse chauffé toute la journée. Toujours le même coin de ciel. La même chauve-souris, à vingt-et-une heure quarante-sept (c’est un mensonge, je n’ai jamais retenu à quelle heure elle passait vraiment). Une chauve-souris ça vit deux ans, elle est passée une dizaine de vacances d’été.

C’était le sud Matt. Où on jouait à la famille et où, du coup, on le devenait vraiment. Où ça avait beau gueuler des fois, c’était infiniment moins froid, râpeux et dur que le vrai monde. On n’a pas pu le garder, bien sûr. Le temps a fini par siffler la fin de la récré. Indulgent, le sud aura duré une cinquantaine d’années.

Tu as un sud, toi, Matt ?

Hugo

0,3%

(Parce que cet article) (oui, il faut cliquer)

Pour mon dernier jour, j’ai choisi promenade sur plage de sable fin. Les galets c’est trop dangereux disent les investisseurs. Je me suis assis sur la ligne, pile là où la mer s’arrête. Pendant que le reflux me ruine le pantalon – le pantalon est à moi – j’essaye très très très très fort de regretter. Des fois je me dis que c’est encore ce qui pourrait me sauver, nous sauver.

Je persiste à croire que c’était une bonne idée. C’est une bonne idée. On ne rééquilibrera le tout qu’en permettant à ceux qui ont les ressources de les répartir là où il faut, les ressources. La Belgique a compris. La Suisse. Le Luxembourg. Normal, pays plus petits. A mesure que les fonds de pension grignotaient la terre, la mère ressource, l’argent irriguait. Vie plus simple, vie tout court. Libérée des mots de plus de trois syllabes. Géopolitique. Investissements. Economie. C’est l’équation qui simplifie tout. Laissez la prospérité vous envahir. Premier slogan suite à la campagne. Grand succès cette campagne, elle a même effacé la mort de la chanteuse islandaise. Des fois je me dis, c’est cette campagne-là qui a du inspirer la suivante. Après l’espace, le temps.

Toujours la même règle, 0,3% à la fois, pas plus. On s’est découvert chacun des gisements de richesses insoupçonnés. On en contenait, des 0,3%. A partager. Pour la compagnie F., la société B., ou même l’association H. bien sûr. Les voix de la raison se sont aussitôt mises à clamer ce que l’on savait déjà. Que c’était un piège, qu’on touchait à des mots poussiéreux : intégrité, sacré, intime.

J’ai bouffé mon crédit je ne le regrette pas. Demain je ne m’appartiens plus. Mais quel passé ! Que de monstres de métal lancés sur les routes, de blondes, de brunes, de rousses, de blonds ! De mètres carrés revendus sur un coup de tête.

Je suis le gagnant. Qu’est-ce qu’il me resterait aujourd’hui, sinon la déchéance. Ils ne se rendent pas compte – se moquent – que c’est ce que je leur ai vendu, à coup de 0,3%. Quelle importance ?

J’ai bien vécu.

Ceci n’est pas un blog gastronomique

Bon. Bon bon bon… Les billets administratifs, ça n’est pas trop ma tasse de thé – gag – donc nous allons faire vite.

Or donc, vous voici sur L’olive et le samovar, successeur du blog d’un fou-furieux à tendances narcissiques. J’ai le plaisir de vous annoncer que le voyage s’est bien passé et que le contenu de ces pages n’a pas été trop chamboulé par la migration d’une plateforme à l’autre. Vous constaterez des soucis de retour à la ligne ça et là, je les corrigerai avant le prochain cataclysme, c’est promis.
A part ça rien n’a changé, les catégories sont les mêmes, on peut toujours commenter des débilités et les sujets seront toujours aussi divers que variés.

En attendant, bienvenue à nouveau, installez-vous, il y a toute la place qu’on veut… Et à bientôt !

PS : Celui qui trouve l’origine de ce nouveau titre de blog gagne son poids en câlins. Ma soeur est disqualifiée d’office.

Portrait, essai

Ca fait longtemps que je n’ai pas tenté. Si j’étais édité par Albin Michel, je dirais que c’est pour le côté rétro. Je suis moi, je dirais juste que c’est un cadeau à mon adolescence.
« Elle se découpe dans le flou ambiant. Scalpel. Les matériaux de constructions sont rares et chers. Ont été utilisés avec parcimonie. Sur le canevas des os – découpés à grands traits – la peau a été tendue, grand-peine, aux pommettes. Elle n’en n’a cure, l’utilise avec le mépris de l’économie propre à une certaine noblesse. Peut-être, sans doute, est-ce pourquoi le front déjà patine. Accumule l’endurance. Tandis que les yeux acier jaugent. Interrogent. Mais rarement tranchent. Le métal reste au fourreau ; tranquille assurance du maître pour qui chaque dégaine appelle la faiblesse. Qu’importe : c’est en ces lieux que réside la puissance. 
Sous un nez curieusement atone – barrière à l’extérieur – les lèvres s’étirent trop souvent pour qu’on n’y voit pas une grimace au hiératisme qu’elles appellent. Ce sont des lèvres qui devraient ne s’ouvrir que pour énoncer des sentences. Elles ont pris leur liberté. Etreignent la vérité de la voix. Qui n’est ni minérale ni aérienne. Le timbre provient du plus profond du corps – enraciné – et parcourt la trachée sur toute la longueur pour s’épanouir. Un peu sourd forcément. Le voyage le fatigue. L’apaise. Et le déploie, refrain que tous connaissent. Et écoutent, en étrange recueillement. Il y a une ancienne magie en ces vibrations. Celle des premiers chants. 

Un visage de capitaine qui repose sur un corps profilé pour affronter les tempêtes. Comme si, des yeux, quelques paillettes d’acier s’étaient déposés, avaient renforcé un roseau. Les gestes ont gagné en assurance ce qu’ils ont perdu en souplesse. Les mouvements s’écrivent en preste précision. Ménagent leurs effets. Il faut les lire, si on veut s’y conformer. On les lit, on s’y conforme. Parce qu’on a la certitude qu’ils mèneront à bon port. C’est un corps qui occupe l’espace mais refuse de s’y imposer. Qui existe sans irriter. L’antithèse du peuple flou. 

Un déchirant contraire. »

Man vs Cross

Dans la famille : « Trouvons, nous, les parasites de l’Education Nationale, aussi connues sous le nom de profs de collège, un moyen de nous libérer de nos maigres heures de cours », je voudrais le cross.
Le cross. Cette tradition antédiluvienne mise en place par une secte fanatique de professeurs de sport (maintenant on dit Education Physique et Sportive sinon c’est direction le lac pour un crawl les pieds plombés), consiste à faire courir un tas d’adolescents maussades durant en gros deux kilomètres pour finalement en applaudir quatre ou cinq et en lyncher le même nombre, sur fond de remise de médailles métal-plastique.
Le cross est aussi l’une des dernières tentatives pour faire bouger une génération de loquedus nourris au kebab, qui préfèrent se faire virer après avoir balancé un caillou dans la salle des profs, plutôt que de courir plus de deux cent mètres pour semer l’enseignant qui les course, Chabal style (oui, ceci est une histoire vécue). Bien entendu, une telle entreprise nécessite la logistique adéquate, tant matérielle qu’humaine. C’est ainsi qu’en ce superbe 15 novembre, j’ai été arraché à la tiédeur de ma salle – tiédeur entretenue par les exhalaisons adolescentes – pour accompagner un troupeau de chiards super jouasses de se retrouver en survêt au petit matin.

8h29 : Madame SVT parvient à m’arracher au chambranle de la porte du collège en me tapant sur les doigts à coups de barre de fer. M. Mathématiques m’explique que si je répète ne serait-ce qu’une fois que je ne veux pas y aller, il révélera mes tendances à me déguiser en Milady, lors de nos soirées jeu « Les Mousquetaires du Roy ».
8h30 : Je salue la classe dont je suis prof principal d’un ton rogue avec dans les yeux ce petit rien qui signifie « le premier qui l’ouvre de plus de deux millimètres, j’en fais un long ruban de bolduc. » Ils enregistrent et la ferment pendant au moins trois minutes, temps nécessaire pour faire l’appel et me réjouir de l’absence de Sephora-Galantine, qui n’a pas du trouver de vernis raccord avec son survêtement bleu des mers du sud. Ca ou alors ses poumons ravagés par la nicotine ont demandé grâce.

8h37 : Dans une ambiance très 24 heures chrono, Mme Espagnol et moi-même tentons de coller sur le pull des participants des dossards réalisés spécialement pour l’occasion, à grand renfort de scotch vert. L’opération est rendue laborieuse par les deux degrés ambiants et la mauvaise volonté manifeste des gamins, qui ont peur que l’ont abîme leurs fringues Nikè.

8h45 : Départ de notre petit groupe. Denam entonne « on est les champions, on est les champions ». En Mac Gyver des temps modernes, j’improvise un bâillon à l’aide de mon restant de scotch. Catiua est hystérique – l’EPS est sa LV1 – et me montre ses nouvelles baskets à ressorts roses. Je lui glisse un Lexomil.

8h55 : Les automobilistes perdent encore au jeu « jet de bagnoles sur cible mouvantes » et le troupeau arrive entier sur les lieux du drame : le Stade (musique d’ambiance, violon et grandes orgues).

9h10 : Nous voilà à notre emplacement de classe. J’apprends avec délices que les petits Sixième vont courir avant nos classe. Ce qui nous condamne à un petit délai.
Deux heures.
Deux heures d’attente par un climat que ne renierait pas un ours polaire à canaliser une bande de gnards furax d’être là – sauf Catiua mais là elle bave gentiment en gagatant – et qui en plus ne peuvent pas s’asseoir.
Je réprime héroïquement mon envie de m’enfuir en hurlant « Ciao les nazes » et me retourne pour affronter mon acnéique destinée.

9h27 : Mme Espagnol et moi avons déjà stoppé trois bagarres et deux tentatives d’évasion. Le tout avec Olivya sur les semelles. Olivya aime deux choses : les profs et se plaindre. Nous tentons donc de nous en débarrasser en subissant ses considérations sur le temps, la vie, l’amour, le tuba-basse et Justin Bieber. Mon tube de Lexomil est vide, je comprends la détresse des accrocs.

9h35 : Rhys sort de sa sérénité habituelle. Il est comme ça Rhys. Il vit dans un monde qui a l’air super cool et n’en sort que pour collectionner des 18/20. D’un ton détaché, il me fait remarquer que la menace de torture pourrait inciter les élèves à avancer plus vite. Au mot torture, Denam cesse d’étrangler Xelos et demande des précisions. Je saisis la perche et commence à disserter sur l’Inquisition Espagnole, les sacrifices aztèques, les méthodes de la Gestapo et Plus belle la vie. Je n’ai jamais vu mon auditoire aussi captif. J’envisage une reconversion professionnelle.

10h00 : Je répète pour la septième fois à Carmine que non, il n’existe pas de BTS Torquemada.

10h25 : Ayant épuisé tous mes sujets de conversations, je parviens à convaincre mes élèves de s’échauffer. Encore la tête pleine d’images et de hurlements merveilleux, ils s’exécutent gentiment. Je pars discuter avec quelques collègues de nos prochains plans pour dégommer le Ministère de l’Education Nationale.
10h55 : Ouf, on a de l’avance, la course peut commencer. Les garçons s’élancent sur la piste, soutenus par les voix mélodieuses de filles. Tout en tentant d’endiguer mon hémorragie des tympans, j’essaye moi aussi de motiver les derniers du groupe qui ont décidé que de toute façon ça ne les concernait pas et marchent ostensiblement à grands coups de « Courez bande de feignasses dégénérées ! »

11h10 : Je passe aux choses sérieuses en m’apercevant que Warren menace de camper sur place. Je m’approche de lui et lui explique gentiment que plus son temps de parcours est long, plus longtemps nous resterons ici. Il franchit le mur du son et achève sa course en temps et en heure.

12h00 : Tout le monde a fini de courir, on en arrive à la remise des prix qui ressemble peu ou prou à la décision du public romain de gracier ou d’exécuter les gladiateurs. A mon grand regret, aucune mise à mort. Ma classe arrive deuxième, ils exigent que l’on recompte les voix. Je leur rappelle qu’il s’agit d’un bête classement mathématique. Ils se rendent compte qu’ils ne peuvent pas se justifier, bugguent à peu près tous et rentrent au bahut dans un calme relatif.

13h30 : Après un trop court interlude en tête à tête avec une assiette de spaghettis bolognaise brûlants, on prend les même et on recommence. Une nouvelle classe à conduire. Joie, il s’agit de mes 3e X-men.

13h40 : Je me prépare à scotcher les dossards. Les trois quarts de la classe sortent de leurs poches des épingles à nourrice et fixent eux-même le papelard sur leurs fringues avec une précision géométrique. Je pleure un bon coup.

13h45 : J’explique à Gambit que taper Malicia est grossier, macho et violent. Il se confond en excuses.

13h45, 30 sec : J’explique à Malicia que frapper Gambit n’est pas forcément une victoire du féminisme. Tornade me demande si, à mon avis, le féminisme n’est pas un concept un brin périmé.

13h55 : Alors que les arguments font rage, le petit groupe s’installe. Le soleil perce entre les nuages, on passe de l’ère glaciaire aux premiers hommes.

14h37 : Alors que l’ennui pointe, Wolverine propose au reste de la classe d’apprendre le mime. Ils commencent à pratiquer et mettent spontanément en place de petites saynettes, tandis que Jean Grey établit un parallèle entre les prénoms égyptiens et moyen-âgeux.

14h58 : Les filles font atelier coiffure. Elles m’expliquent qu’elles souhaitent imiter la coiffure de Laura Ingalls. Je m’étrangle. Elles aiment La Petite Maison dans la Prairie, c’est rassurant monsieur, de voir une famille à ce point heureuse. Je m’étrangle, mais pas pareil.

15h00 : Je comate les yeux ouverts. Magneto tente de faire des statistiques en prenant en compte le nombre d’élèves présents et leur vitesse relative.

15h20 : Il y a presque un soupir d’agacement quand les ateliers théâtre / débat / coiffure sont interrompus pour que la course ait lieu. Jean Grey bat tous les records, tandis que j’interdis catégoriquement à Cyclope et Magneto d’aller casser la figure aux concurrents adverses et non, je ne me lancerai pas dans une conversation sur le thème de la concurrence déloyale.

16h30 : Fin des courses, remise des prix. Les X-men sont troisièmes. Ils hochent la tête, ça leur va.

17h00 : Je tente de retrouver forme humaine pour gagner le RER. Demain cours. Idée à retenir : la question de l’utopie dans La Petite Maison dans la Prairie.

Matt, à deux sous

Si, par une aberration quelconque, vous mettez les pieds en ces lieux – commencez par vous les essuyez, d’ailleurs – vous allez vous dire qu’au vu du titre, les choses commencent bien. Mon dernier billet adressé à un Matt médiatique était plutôt sympathique.

Ben non.

Autant vous prévenir tout de suite, vous n’êtes que la figure de proue qui me démange le sabre d’abordage. Tant pis, il n’y aura pas de liste précise des pertes aujourd’hui, c’est vous qui allez prendre la première volée de plomb.

Vous m’ulcérez. Mais alors bien.

Maintenant que c’est dit, développons. Oui, je partage ce point avec les méchants de James Bond, j’adore dévoiler mes intentions et mes plans diaboliques pendant que vous avez les mains attachées au scotch Britt à moins de cinq mètres de votre arme chargée. Votre arme, cher Matthieu Delormeau, étant la bêtise crasse. Et vous voyez, je crois que je m’en tartinerais copieusement le nombril avec le couteau à beurre de l’indifférence, si ça n’influait pas sur une partie non-négligeable de ma vie, à savoir mon boulot.
Oui, parce qu’autant commencer par les bonnes nouvelles, laissez-moi vous dire que vous pétez tous les scores d’audimat chez les 11-15 ans, toutes catégories sociales confondues, le long du chapelet de vos émissions. Emissions qui reviennent comme un leitmotiv à de trop nombreux cours. Tiens, l’autre jour en compagnie de ce bon vieux Baudelaire, parce qu’apparemment, vous voyez, faut pas être insatisfait ou mélancolique, ils l’ont dit sur NRJ12. Je passerai sur les tentatives d’explication de l’étymologie de « vendetta » (sérieusement ? Un type qui se prend ce mot comme pseudonyme ? Même moi je n’y ai pas cru, et pourtant j’ai longtemps été certain que Carla Bruni était une chanteuse de gauche), ou même l’évocation de l’adjectif « travesti » (on parlait du bal de Venise) qui a donné lieu à un débat animé sur un transformiste artiste de cabaret. Tout ça dans des magazines télé que vous présentez. Oh, non, pardon. Dans des « documentaires », dixit mes gnards.
C’est donc mû par une curiosité malsaine et quelques pulsions meurtrières que j’ai saisi ma zappette pour me plonger dans la région télévisuelle dont vous êtes le représentant.
Ouais. Une région qui aurait plus de points communs avec le Mordor que la Bretagne.

Je ne suis pas bégueule. Je me marre devant des conneries télévisuelles comme tout un chacun, même si j’ai plus de livres chez moi que recommandés par les émissions de déco de maison. Mais alors là, j’ai éteint mon poste avec une légère nausée.
Parce que c’est quoi, en fin de compte, vos émissions ? La synthèse de tout ce que je hais chez mes élèves, tout ce qui me pousse à me conduire moins en prof et plus en catcheur professionnel :

– Le format : qui exploite le « mal d’une génération » d’après certains sociologues, à savoir le déficit d’attention. Sur une heure de magazine, on traite de trois ou quatre sujets, non pas l’un après l’autre, mais en même temps. Pas besoin de zapper, on s’en charge pour vous ! Pas besoin de concentration. Et puis qui voudrait se concentrer, hein ? On regarde ça pour se vider la tête, pour se marrer…

– La narration : j’aurais aussi pu écrire ce billet à l’adresse du type qui narre les trois quarts de ce que vous présenter. La tonalité criarde, le ton saccadé. La voix qui tombe à la fin de chaque phrase, toujours de la même façon. Expressivité zéro, même les sons se formatent, mélopée à l’oreille, on laisse béer le cerveau.

– Le sujet : le gros morceau quand même. Vous passez visiblement votre temps à vous pencher sur des gens « exceptionnels » : Albert, contrôleur des impôts qui, dans ses temps libres, n’aime rien tant que s’habiller en schtroumpfette. Lavinia qui sera la nouvelle Lady Gaga, elle l’a décidé et ses parents sont grave à fond derrière elle, dans leur F2 de Sartrouville. Poponnette, Cyril dans le civil, danseuse de cabaret et militaire.
Je me suis toujours méfié de l’exemplarité. Je ne suis pas persuadé que présenter des modèles gonflés à la testostérone ou aux oestrogènes soit formateur. Mais ce que vous présentez renvoie les questions de machisme ou de complexes au rang de gentils gamineries.
Voilà ce qu’on entend au fil de cette narration à se bouffer les dents : « Surtout ne changez rien. N’évoluez pas, tout est bien. Tout est sujet à célébrité. Tout est possibilité de paillette, surtout si ça a l’air d’être n’importe quoi. Et vous le savez, la célébrité est tout. »
Du coup, comment s’étonner que Séphora-Galantine lève un doigt – et pas l’index – quand on tente de lui expliquer que oui, savoir qui était Bram Stoker est important ? Comment convaincre Lilian que, non, quitter l’école à 12 ans pour ouvrir sa chaîne youtube de lipdub, c’est exclu ? Par quelle pirouette logique espérer faire croire à Caïn qu’il faut passer plus de trois minutes le nez dans ses devoirs par soir.
Vous ne glorifiez pas le quotidien mais ce que le quotidien a de plus stupide. Vous prêchez à longueur de plages horaires que l’individu n’a pas à s’adapter au monde, mais que c’est plutôt au monde de comprendre pourquoi bramer Big Bisous dans la rue déguisé en banane est un choix de carrière aussi respectable que dentiste, plombier ou pilote de F1.

– Le foutage de gueule : et les pauvres loquedus – pour peu qu’ils croient vraiment à ce qu’ils dégoisent à l’écran – qui vous servent de chair cathodique ? Vous vous en préoccupez ? Bien sûr que vous vous en préoccupez. Que vous savez pertinemment par quelles moqueries ils seront accueilli par le public, vautré dans le canapé acheté en destockage. « Ah ben heureusement que je ne suis pas comme ça. » va-t-on se rengorger en montant le sang. Et que l’on se repaît de la médiocrité ou tout simplement des errances d’autrui. On se sent tellement moins minable devant un plus minable que soi. Dont on commente les faits et gestes ad nauseam.

Vous êtes le visage réjoui de tout ça. Cette synthèse de travers que je combats sans relâche : la moquerie, bête et méchante, l’incapacité à se concentrer plus de dix minutes, le refus de croire que tout ne vient pas comme ça, le culte de la célébrité – jetable – comme valeur suprême. L’immédiateté.

Vous gagnez sans doute. Ce sont ces valeurs-là qui triomphent un peu partout. Permettez-moi, permettez-nous, de ne pas baisser les bras, de vous montrer que prendre des gnards par leur intelligence plutôt que par leurs instincts, ça fait des individus. Et pas un public. Pas de bol, des individus, ça pense plus, on en viendrait à ne plus entendre la petite musique monotone de votre narration.

Bonne journée, M. Matthieu Delormeau.

Autorité, j’écris ton nom

Bon, il semblerait, d’après certains échos, que la vision que je donne de notre sacro-sainte fonction d’enseignant soit un brin déprimante et, pour traduire ce que je lis parfois, donne un petit peu envie aux nouveaux arrivants d’aller faire du saut à l’élastique sans élastique au sommet du London Eye (on a le suicide snob ou on ne l’a pas). Je tiens à préciser aux quelques personnes qui ont pris de leur temps pour m’écrire que rien n’est plus ennuyeux que le bonheur, la joie et la gaudriole. Je craindrais que des billets rédigés sous le signe de l’euphorie soient aussi intéressant à lire que le dernier Mar… non. Non il FAUT savoir résister à ces facilités. 
Or donc, cette partie du blog est avant tout cathartique. J’aime mon travail. Nous sommes un vieux couple italien, on a l’engueulade sonore et la réconciliation passionnée.
Enfin, par respect pour notre Ministère, bientôt, cet endroit sera lieu de douceur, plein de licornes qui font caca des arc-en-ciel.
Mais pas tout de suite.
Parce que ça me tourne dans la tête depuis un moment. De titiller un peu un énième tabou de ce beau métier d’enseignant : le problème de l’autorité.
L’Autorité avec une majuscule, devrais-je dire. Elle est le fer de lance du mythe professoral. La couronne de lauriers du mentor, qu’il se doit de revêtir chaque fois qu’il passe la porte du collège. L’autorité qui fait que, quelle que soit la classe que l’on a face à soi, on sait s’imposer, se faire respecter. Qui nous permet de ne jamais voir nos classes changées en boxif. L’alpha et l’omega du prof. Et surtout, surtout, ne jamais poser la question qui tue :
« Oui mais si je n’ai pas d’autorité ? »
Alors histoire de rigoler un peu en cet hilarant mois de novembre, posons-là, cette question, ouvrons-lui les tripes et dansons sur ses entrailles fumantes. Ce billet aura donc pour vocation de rigoler de façon paillarde, (oh oh oh), et, dans le cas où quelques derniers profs auraient survécus à mes publications déprimantes à leur apporter les quelques expériences d’un des leurs qui – et je le dis en relevant bien le menton – a commencé avec zéro autorité. Zéro pointé.

I. Où l’on se rend compte que l’Autorité est un concept à la con.

Ca, j’y crois dur comme fer. En gros, quand vous entamez votre carrière, que vous passez par la case départ et que vous touchez en gros 1500 euros net, la question de l’autorité se résume en trois points :
– Il faut en avoir. (sans rire ?)
– Si tu n’en n’as pas, tu es un mauvais prof (là en effet, tu ne ris plus du tout)
– Ca s’apprend (ben oui mais comment ?)
Je passerai sur le premier point, n’ayant pas Lapalisse comme second prénom pour m’attaquer au deuxième. Bien sûr, tes collègues ou formateurs n’évoqueront jamais le problème en ces termes. Mais nombre de réactions et de sous-entendus (voir d’entendus tout court) permettent de se rendre compte que, plus que la qualité des cours, plus que la relation avec les élèves, c’est cette qualité là qui te vaut reconnaissance et considération. Parce que c’est la plus visible de toute. Entrer dans une classe où tout le monde t’obéit au doigt et à l’oeil en impose. Sinon, combien de fois, jeune collègue, n’entendras-tu pas « Ah non mais Rosalyne elle se laisse totalement déborder par ses élèves. » « Faut qu’il arrête de tout laisser passer. » « C’est Sarajevo, son cours. »
Le pire, ai-je presque envie de dire, c’est que ces remarques ne sont pas (toujours) destinées à blesser. Ce sont des constats. Mais, pour un membre de l’audience rencontrant des soucis à se faire obéir par Ordo qui marmonne des « pute » dès que l’on a le dos tourné, les commentaires des autres profs sonnent comme autant de sentences. Moi aussi je suis comme Rosalyne. Moi aussi je laisse trop passer. C’est pas Sarajevo chez moi mais c’est sa banlieue.
Dès lors, parler de ces soucis là devient un sacré défi pour l’ego. Parce que oui, il nous semble honteux de ne pas pouvoir instaurer le silence à une bande de mouflets pas encore en âge de se raser, surtout pour les garçons.
Et puis, l’autorité, c’est un peu comme la grâce janséniste. Certains l’ont d’emblée, d’autre pas. J’ai beaucoup d’admiration (et d’étoiles dans les yeux) pour ceux de mes semblables que la simple présence concentre. Ceux dont la voix impose le silence, dont les gestes hypnotisent. Ceux qui sont limpides dans leurs explications, toujours juste dans leurs sanctions. Je ne doute pas qu’ils aient travaillé dessus. Mais il est indéniable que, pour une raison X ou Y, on peut démarrer avantagé dans ce domaine. 
Et là, quand même, je souligne le démarrer. Parce que l’autorité s’apprend. Dans la douleur, le sang, les larmes certes, mais elle s’apprend.
Et je le démontre.

II. Coucou madame l’Inspectrice ! Voici mon suicide professionnel de la semaine !

Quatre ans. 
C’est le temps qu’il a fallu pour réussir à établir un rapport respectueux avec les gnards à qui j’enseigne. Quatre ans à entrer dans la salle de classe la boule au ventre, quatre ans à prendre les petites incivilités et de gros bavardages en pleine poire, quatre ans à se demander, quand le cours se passait bien, si ça n’était pas par hasard, quatre ans à rentrer chez moi en n’ayant qu’une idée en tête : oublier.
Je ne suis pas quelqu’un de particulièrement impressionnant. J’ai beaucoup de tics nerveux, ma voix ne peut pas monter fort haut dans les décibels à moins de se transformer en miaulements, je bafouille.
Mes premiers cours, ne nous voilons pas la face, ne ressemblaient pas à grand-chose. Et puis surtout, je prenais la moindre vétille à coeur.
Pour conclure, je n’ai pas enregistré très vite que les élèves sont des Terminators. Ils vous scannent, relève les faiblesses, attaquent. Si vous leur donnez une prise.
Et le syndrome « non non, je n’ai aucun problème avec ma classe, ah ah ah », je l’ai subi en pleine poire. Ce qui m’exaspère. Le silence, la peur d’être jugé m’ont facilement fait perdre deux ans. J’ai appris lentement à m’imposer, parce que c’est devenu une question de survie.
Je ne sais pas si ce que j’écris là servira à autre chose qu’à distraire une poignée d’ahuris (ne le prenez pas mal, j’adore le mot ahuri et ne l’utilise qu’avec affection), mais je vous livre mes bouées de sauvetage pêle-mêle :
1. Ouvrir ta gueule tu devras : je répète ce que j’ai dit plus haut. Parler aux collègues est VITAL quand on rencontre des difficultés et tant pis pour son orgueil. Si ça peut t’éviter une année de géhenne, c’est un maigre prix à payer, et l’orgueil se regonfle facilement. Il faut repérer le ou les collègues qui te semblent un brin plus souriants, ouverts à l’écoute. Et vite. Parce que ça brouille les radars, le mal-être, et la gomme balancée dans ton dos. Tout le monde semble vous vouloir du mal. Alors oui. On parle. Tout. De. Suite.
2. Toujours ce que tu annonces tu feras : un prof est un sadique, un admirateur de Pol Pot et de la Ligue des Quatre. Tout le monde le sait, le brame et nous le reproche. Alors profites-en. Intransigeance. Si tu annonces un devoir, il y aura devoir, même si la moitié de la classe n’a pas révisé. Si, après qu’Agatha t’ait traité de gros thon, tu lui mets une heure de colle, mets-la. Et non, sa maman à l’hôpital n’est pas un joker valable, tant que ça n’est pas confirmé par le prof principal et l’assistante sociale.
Zéro si le devoir n’est pas rendu à temps ? Eh bien zéro il y aura. Insultes ? Pourissage en règle devant le principal ou les parents, et sèche-moi ces larmes d’alligator.
Baliser le terrain. Toujours. Et faire comprendre qu’on ne s’arrange pas avec les règles qui, de toutes façons, sont là pour la réussite des chiards.
3. Aveugle comme la justice, tu ne seras pas : des règles, certes, mais justes. On a beau dire, les gamins savent, au fond, ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Etablir des règles strictes vaut le respect. Etablir des règles injustes ou intenables pour eux déclenchera une révolution. Il faut savoir trouver le juste milieu, qui varie en fonction du bahut, de la classe, de l’équipe… Une alchimie qui fait que chaque année, il faut tout remettre en question.
4. Ton boulot tu feras : il n’y a pas à tortiller, tu dois bosser. Les gamins sont soumis à une charge de boulot constante, tu leur dois la même chose. Rendre les copies à temps, avoir un cours ou un déroulé clair comme de l’eau de roche. La moindre hésitation, le moindre flottement est sujet à bavardages, perte d’attention ou poignardage au compas (si tu joues en mode difficile collector). 
Faire son boulot, c’est aussi les faire bosser. Si tu es seul à faire ton cours, à te démener, tes ouailles passeront en roue libre et là, c’est le drame.
5. Ta tension artérielle tu baisseras : pousser une gueulante, c’est comme les médocs. C’est efficace mais on s’y accoutume très vite. A moins d’avoir un coffre d’acier et de savoir se montrer hargneux en permanence (j’ai des – une – collègue qui en est capable et… disons que ça n’est pas à portée de tout le monde), mieux vaut éviter de hausser la voix dès que les choses se compliquent. Ca ne défoule pas, au contraire, et souvent, ça ne change rien. 
Faut trouver d’autres moyens, d’activités différentes aux sanctions, aux exclusions… Mais crier non. Ca te fait du mal, crois-moi.
Ce sont les cinq points que je qualifierai de certains. Pour le reste – et c’est là la séance déprime de cette note – la solution clé en main n’existe pas. Hélas. Parce qu’on enseigne avec son individualité face à des dizaines d’individualités. S’adapter, changer. Le défi de toute une carrière.

III. Où quand même, il ne faut pas oublier…

que tu ne te résumes pas à ça. A tes problèmes avec les gosses. Tu es aussi le prof qui gère tellement en poésie que Baudelaire, ça passe tout seul en classe. Que le théorème de Thalès, c’est une oeuvre d’art entre tes mots. Que les volcans grondent si fort dans ta salle de classe. Que tes diaporamas feraient pleurer Spielberg.
Que tu as réussi un concours qui est – de moins en moins – aisé à obtenir. Qu’à moins d’être un jean-foutre tu mérites d’être là, c’est juste une question de temps avant que tout le monde s’en rende compte.
Et puis au-delà de ton bahut quoi ! Ne te réduis pas, jamais à ce sentiment d’humiliation qui grandit comme une jolie moisissure quand un gamin te rit au nez quand tu le pries d’arrêter de se prendre pour le regretté (?) Michael Jackson et de gagner sa place autrement qu’en Moonwalk. Ta vie est quand même bien plus que ça. 
Bon, il suffit avec mes conseils de grand ancien, alors maintenant tu te bouges les fesses et tu arrêtes de pigner ! Si le lamentable auteur du Weekly Dalek peut le faire, c’est la te-hon si vous n’en n’êtes pas capable !
Sur ce je vous laisse, j’ai un cours interactif sur Dracula à préparer, et ces prothèses de canine ne se forgeront pas toutes seules. 
Je vous avais dit que mon truc perso, c’est l’originalité ?