La triste histoire du petit coin de l’ascenseur

En ce beau jour où je viens de passer plus d’une moitié de tour de globe dans cet Eden qu’est le collège Crimea, je vais pourtant prendre mon courage et mon clavier à deux mains pour te narrer l’une de ces petites anecdotes qui te font retrouver foi en l’espèce humaine et en particulier en ces bourgeons (et que pour bourgeonner, ils bourgeonnent), que sont les élèves.

Avant tout, il me faut te représenter les lieux du drame.

(Oui, j’ai longtemps hésité entre les beaux-arts et la littérature)

Le lieu du drame est donc un petit recoin qui, comme tous les petits recoins dans un bahut, est le refuge privilégié de tout un tas d’ados avachis qui refusent cette saine distraction qu’est la récréation parce que « il fait chaud, il fait froid, j’ai mal à la tête, j’ai la flemme, j’ai pipi, j’ai perdu ma trousse »… et j’en passe. Notre rôle en tant qu’enseignants étant de réfuter d’un rire moqueur (qui n’exclue pas la distinction) ce genre d’excuses et d’exposer au grand air ces limaces boutonneuses.

J’ai donc fait une habitude de jeter un coup d’oeil dans ce petit sanctuaire à chaque récréation.
Aujourd’hui, fidèle à mon habitude, je fais mon petit tour et là…

« Monsieeeeeeeeeeeur ! »

Hurlement suraigu, à mi-chemin entre la souris effrayée et les attaques vocales de Justin Bieber. Devant moi, deux gamines.

Dont l’une d’elle en culotte et collants, une mini-jupe sur les genoux. Le temps que j’éteigne l’incendie provoqué dans mon cortex par cette violation simultanée de la moitié des règlementations du collège, de la décence et du bon goût en général, la copine de la strip-teaseuse se tourne vers moi, indignée :

« Non mais ça va pas ? Elle se CHANGE ! »

Je suis parvenu à changer mon ahurissement en colère et ait indiqué de ma voix la plus grondante (celle qui se mesure sur l’échelle de Richter) qu’elles disposaient de douze secondes pour disparaître, cul habillé ou pas.

Je ne sais pas si c’est la goutte d’eau qui fait déborder la fosse des mariannes, mais j’ai actuellement beaucoup de mal à passer du rouge furibard à mon splendide teint crayeux habituel. Le collège en est arrivé là. L’endroit où tu peux te dessaper tranquille Émile, en pleine récré.

Le mot compliqué du jour est sanctuarisation. Je crois qu’il est urgent de le refoutre au dictionnaire et de le réappliquer au collège. Parce qu’au delà de la colère, je crois que c’est la peur qui domine. ‘tain les chieuses. Faites gaffe quoi… Avec ces conneries, le collège, le système, l’État, ne pourra plus assurer, tout simplement, votre sécurité… Je précise que ce jour-là, je remets dans une jolie enveloppe cachetée à la cire rouge, ma lettre de démission.

C’est l’printemps ma brave dame !

En cette fin de mars, le printemps s’est montré d’une rare ponctualité, le soleil apparaissant radieux, tel feu Mère Theresa dans un bidonville. Je suis donc sorti d’un pas sautillant de mon chez moi, avant de ralentir devant le regard désapprobateur de mes voisins.

Car vois-tu, lecteur mon amour, j’ai une relation assez circonspecte au printemps. D’un côté je suis très petits oiseaux, petites fleurs, feuilles sur les arbres et faunes qui coursent des nymphes dénudées. Hélas, le coin dans lequel j’habite est plus branché néo-béton que paradis des sylphides. Et puis surtout, au cas où vous ne l’auriez pas encore déduit car ça n’est pas évident : je suis prof.

Et le printemps, pour le prof, le prof de collège notamment, c’est la saison de tous les dangers.

Tout d’abord car, comme ne manquait jamais de le faire remarquer le vénérable Doc en son temps lorsqu’il parlait des ados sur une radio grave rebelle « Ton corps change ». (quelqu’un aurait-il vu mon déambulateur ?)
Et pour changer il change.
Pour tous les sceptiques, je les invite à assister à une heure de cours dans une classe ensoleillée et dont les fenêtres sont fermées, du fait du barouf fait par les élèves qui glandent dans la cours. Sois tes fosses nasales comprennent vite et se bouchent hermétiquement, sois tu décèdes dans d’atroce souffrances et une flaque de vomi. Prix spécial du jury décerné à Oz, qui réussit l’exploit d’empuantir ma salle en huit minutes montre en main à telle enseigne que Ravness m’a supplié avec des yeux genre héroïne de manga et un teint style chlorophylle de la changer de place. D’un autre côté je me dis que ça constitue un chouette entraînement pour les prochaines manifs. Si ça tourne mal, les CRS risquent de se demander qui sont ces mutants qui se gaussent des gaz lacrymogènes qu’on leur balance.

Corps qui change donc, et hormones qui dansent, que Pina Bausch s’en serait sentie minable. Et là, bien sûr, nous en arrivons au problème tellement rigolo des tenues appropriées ou pas. Oui, car chez l’ado, tu as deux positions vestimentaires. Froid (combo bonnet-écharpe-doudoune qu’on n’enlève que sous menace de mort) et chaud. Chaud pour les garçons, consiste en T-shirt et débardeurs qu’on considérerait comme un peu suggestifs à la Gay Pride, et pantalons, qui continuent leur inexorable descente vers les genoux. Actuellement, on les porte de façon à voir les deux tiers du caleçon. Au début ça me faisait rigoler, jusqu’à ce que je réalise que les caleçons en question, sont portés jusqu’à trois ou quatre jours d’affilés par certains gnards, ce qui, du coup, explique beaucoup de choses concernant l’odeur.
Pour les filles, ça consiste en tout un tas de bouts de tissus, courts au possible, qu’elles continuent à qualifier de jupe avec la plus insigne mauvaise foi.

Alors oui, nous sommes des talibans. Oui, comme me l’a gentiment signaler une maman d’élève au téléphone, c’est au garçon de respecter sa fille, et pas à sa fille d’avoir à s’habiller suivant les humeurs des garçons. (Au passage, cette charmante femme a aussi mentionné que j’étais censé instruire sa fille et pas l’éduquer. La même qui, il y a deux semaines, m’a demandé comment expliquer à la gamine que castagner une camarade n’était pas le meilleur moyen de résoudre un conflit).

Mais tout de même.

Tout de même il me semble que le collège est aussi un lieu qui, dans une certaine mesure, initie les mômes à la différence entre vie privée / vie professionnelle et que NON, porter un bout de tissu rose en faux satin de de six centimètres de longueur ne sera pas forcément admis quand Catiua aura rempli son rêve de devenir « secrétaire dans les chevaux » (je sais… cherchez pas).
Du coup, la cheffe du bahut a convoqué quelques petits groupes d’élèves (filles comme garçons) pour leur expliquer qu’il faudrait voir à pas déconner et que, je citer porter ce genre de fringues « leur donne mauvais genre ».
Et là, l’une des gamines lève des yeux bovins sur l’adulte et lui sort « Hein ? Il a quoi mon vagin ? »

Ouais. Je sais. Dit comme ça c’est marrant. Mais berdel de morde, quoi ! Où en est-on arrivé, au collège Crimea comme ailleurs, pour que des ados s’imaginent que leur principale va, tranquille Emile, leur parler de vagin en plein milieu d’un sermon sur la discipline ? Parce que le printemps, c’est ça aussi… Le printemps, c’est ça aussi… Le collège « c’est bon monsieur, ça fait six mois qu’on y est, c’est bon là ! On va pas bosser jusqu’en juin, là, non plus ! » Je n’ose imaginer les vies professionnelles de rêve que s’échaffaudent certains de nos chiards.

Le manque de concentration en cours devient flagrant, ça se lit de plus en plus dans les copies. Les fous-rires compensent le désarroi, c’est toujours ça de gagné.

Exemple :

« A quel mot le titre du poème de Prévert « Barbara » peut-il faire penser, en regard des thèmes qu’il arborde ? »

« Barbara me fait penser à Babar. » (vision mentale insupportable de Babar pilonnant Brest à bord d’un avion de la Luftwaffe)

« Barbara me fait penser à Abracadabra, peut-être était-elle la femme d’un magicien. » (adeptes de la tetrapilosectomie bonjour !)

« Barbara me fait penser à Barbapapa. » (Voici venir Barbara ! Elle se transforme à volonté  !)


Exemple 2 :

« Rédaction : Dans la nouvelle que nous avons lu, Inconnu à cette adresse, l’un des personnages vante les mérites du régime d’Hitler en 1933. Rédige une lettre en réponse dans laquelle son ami essaye de le convaincre de renoncer à ces idées. »

« Cher Martin, arrête de croire en Hitler, ou je viendrai te tuer. » (Trois semaines passées sur l’argumentation quand même…)

« Cher Martin, si tu abandonnes le parti nazi, je te donnerai tout l’argent que tu veux, après tout je suis juif. » (gloooooooups)

« Cher Martin, viens avec moi, il y a plus important que la guerre en Europe, j’ai la certitude que des extra-terrestres veulent envahir la terre. » (Mulder, tu m’aurais menti sur ton âge ?)

Tout un trimestre de joie, de culture et de discipline… J’envisage actuellement de remplacer mes Chocapic du matin par de l’euphytose…

Effet de masse

Aujourd’hui on va faire combo. Aujourd’hui je fusionne les trois aspects de ma personnalité, à savoir le geek, le prof et le vieux con (le séducteur suave étant tombé dans une fosse à purin il y a fort longtemps n’est donc pas disponible pour l’instant.) Vous êtes donc tous conviés à rester, même si vous ne comprenez pas tout, ça peut vous faire rire ou au moins vous occuper jusqu’à la pause salade-en-sachet en tête-à-tête avec le bilan annuel de la comptabilité.

Il n’aura pas échappé aux plus geeks d’entre vous que j’ai commencé récemment le cycle de jeux vidéo Mass EffectMass Effect c’est une grande aventure de space opera, un Star Wars qui sent un peu plus le sang, la sueur et les pieds. Mass Effect comporte trois volets, je suis au début du troisième. Je suis le commandant Shepard, je suis en train de sauver la galaxie, avec ma valeureuse équipe de soldats, d’aliens sexy et d’Intelligences Artificielles sarcastiques. Je suis un héros et c’est trop bien. Mais ce que je viens de lire m’a un peu tire-bouchonné les nerfs.
Pour ceux qui ont la flemme de cliquer où qui on perdu leurs doigts à la belote, il semblerait que la conclusion des jeux suscités (j’adore employer ce genre de mots, ça ajoute un peu de graveleux à des propos autrement bien chastes) ait déplu aux joueurs. Les scénaristes de Mass Effect ont donc été insultés à longueur de forums, des popos de chiens ont été déposés sur leurs paillassons et la production de poupées vaudoues locale a exposé. Mais attention, accroche-toi donc à la peinture, j’enlève le pinceau, voilà-t-y donc pas qu’un boutonneux quelconque a intenté une action en justice en arguant que les trois fins possibles ne correspondaient pas à ce qu’on était en droit d’attendre au vu des bandes-annonces. Et donc il exige la création d’autres fins que l’on pourrait télécharger par la suite.

Non mais sans déconner.

Si vous voulez savoir, ça me fait bondir avec résignation (je sais, comme ça, à froid, c’est un peu dur à se représenter). Je précise que je n’ai aucune idée des fins incriminés, mais que je m’en cogne avec une force qui ferait sangloter un joueur de gong zen. Même si ça se termine par l’intervention divine du spaghetti volant monstrueux, il ne me viendrait pas le début de la queue de l’idée d’aller m’en plaindre où que ce soit.
Ou alors on pousse le délire à son paroxysme et on pète un scandale auprès des ayants droits de Marcel Proust pour qu’ils modifient la fin quand même super minable du Temps retrouvé. Après ces milliers de pages, on pouvait espérer un truc qui claque : le coming-out de Marcel, la résurrection de la grand-mère où la destitution publique de la Verdurin sous les vivats de la foule.

Ah, on me glisse à l’oreillette que ça n’est pas pareil. Que parce que les joueurs ont fournis des « efforts » pour finir leur jeu, ils méritent une récompense.

Mérite, le mot est lâché.

Dans mon collège, un mérite est l’équivalent de nos anciens bons points. Un élève faisant preuve d’une attitude positive ou d’une amélioration significative des résultats y a le droit. Mérite étant souvent synonyme de fric ou nouvelles fringues de la part des parents. En gros le prof signe un bon pour un cadeau. Du coup, il faut les voir, les gamins, tentant péniblement, pendant une heure, de garder un semblant de contenance avant de se précipiter vers le profs en beuglant « M’sieeeeeur j’peux avoir un mériiiiiite ? » Que si l’on a l’outrecuidance de refuser, le pseudo-élève modèle redevient l’adolescent hargneux qui vous fait part de son désaccord à grand coup de « putain » et autre « sa mère la pute ».
Le mérite. Ce qui nous est dû.

Cette histoire de jeu vidéo relève du même tonneau. Plus personne n’accepte la contrariété, dès lors que l’on s’est investi un minimum dans une activité. Hors de question que les choses ne tournent pas à notre avantage, la frustration est devenue l’ennemie publique numéro 1. A tout les coups l’on gagne, 100% des gagnants ont tenté leur chance. Du coup tout devient servile. Les écrivains servent de belles histoires en espérant qu’elles ne froissent pas trop le lecteur, petite chose sensible. Le cinéma regorge de bandes-annonces qui vous vendent la totalité du film, comme ça on ne sera pas déçu. Et les profs tremblent à l’idée que leurs chères têtes blondes puissent ne pas apprécier leur cours, trop compliqué, trop long, trop ennuyeux. Sartre et Duras doivent bien rigoler, Moderato Cantabile risquerait l’autodafé de nos jours.

Je vais continuer à prêter mes quelques neurones au Commandant Shepard, à sauver la galaxie et à draguer des psychopathes psychiques tatouées. Je grincerai des dents dans les passages pénibles, sauterait d’indignation, sûrement, devant une conclusion bâclée. Mais merde. L’histoire, dût-elle se casser la gueule est seul maître à bord. Frustration, de temps en temps, je déteste pas écrire ton nom.

ODE à EDI

(note : EDI est une intelligence artificielle fictive dans le jeu vidéo Mass Effect 2)

« – Ici la messagerie vocale du 06 et quelque. Veuillez laisser votre message après le bip sonore.

– Oui, ici c’est Monsieur Samovar. Je me doute bien que vous êtes au boulot ou bien que vous n’avez pas vraiment envie de m’écouter après les trois messages que je vous ai déjà laissé ou bien que vous estimez que ça n’est pas vraiment important, ce qui s’est passé dans la salle K. 107 entre dix heures trente et onze heures trente. C’est ma salle, la K.107. Et ce qui s’est passé, c’est avec votre fille. Dont je suis le professeur principal. Et c’est grave quand même. Alors s’il vous plaît, est-ce que ça vous dérangerait

– La messagerie de votre correspondant est pleine, merci de raccrocher.

– de me rappeler ? Au pire d’appeler le collège. Qu’on règle ça entre gens civilisés, vous voyez.

– Merci de raccrocher, j’ai dit.

– Pour quoi faire ? Avec ces conneries, j’ai laissé passer l’heure du repas. Alors faute de me remplir l’estomac, autant me vider la bile.

– Pour vous vider la bile, merci de presser « raccrocher ».

– Bien essayé mais non. Tu as beau être une intelligence artificielle qui prendra un jour le contrôle du monde, aujourd’hui tu es prisonnière de ma logorrhée. Je te préviens ça va être pénible. Tu sais qu’au début je n’y ai pas cru ? Un mardi, quoi, j’attendais la quatrième Greil, en hurlant. J’ai pensé à une mauvaise blague. A un délire de nana – de nana jeune, double énigme pour moi – mais en fait pas du tout.

Elles ont débarqué dans mon cours en hurlant. Non. Une personne qui a peur hurle. Là c’était un son qui ne peut pas sortir d’un corps humain, à plus forte raison quand le corps pèse quarante kilos tout mouillé. Un truc complètement chaotique, comme leur empoignade en fait. Il y avait deux paquets de haine qui se rouaient de coups, qui voisaient des trucs tellement obscènes que j’en ai ri d’horreur. Les mômes riaient autour de moi, de ce spectacle. C’est ça qui m’a alerté qu’il se passait quelque chose de dangereux. Ils avaient allumé un foyer, avec une connerie quelconque « Bella elle a dit que tu ressemblais grave à une pute. » « Mist elle dit que ta mère elle suce par paquet de douze. » Et le spectacle pouvait commencer.

Il y avait deux fusées, une blonde et une brune, j’ai foncé, j’ai attrapé deux oreilles – je ne le nierai pas au procès – et j’ai tiré un grand coup. Tu y croiras si tu veux mais ça ne les a pas arrêté le moins du monde.

– Avez-vous tenté de contacter l’assistance ?

– Oui, mais un surveillant, ça met un certain temps à arriver, ils n’ont pas que ça à faire tu sais. Alors en attendant, j’ai essayé de calmer la fusée blonde, la plus enragée. Et tu sais, j’avais les mains sur ses épaules. Ben ma force pesait que dalle sur ce concentré de haine pour rien. Je lui parlais les yeux dans les prunelles, et son regard n’accrochait rien. Le vide intégral, il ne restait pas la plus petite trace de Bella au fond des iris.

Et puis les mots.

– Merci de prononcer distinctement le nom du service que vous voulez contacter.

Ca ne sert à rien tu sais. Je m’invente des formules depuis des années. J’ai presque réussi à croire que les phrases avaient un poids. Que les sorcières existaient et que le monde plierait sous leurs incantations.
Tu parles. Un coup de poing dans la gueule et elles ne la ramènent plus. Mes convictions de classe sanctuaire, d’intelligences qui, parfois brillent quand je leur parle, c’est un rêve. Une illusion, comme quand on se force à ne pas bouger après une blessure. On se dit que ça va, que c’est passé. Mais ça ne durera que le temps d’être immobile. En vrai, il n’y a que le coup. La torgnole que Mist va se prendre quand j’aurais enfin parlé à sa mère, l’engueulade de Bella par la CPE. Le reste c’est du luxe. Les mots c’est un dessert pour bobos cultivés.

– Vous allez bientôt être mis en relation avec le service désiré.

– Oh je sais. Je sais que dans trois minutes je rigolerai de ce coup de déprime. Mais merde quoi. Quand les choses basculent, quand je me dit que le poing final, ça reste les coups, pourquoi j’ai toujours l’impression de m’appeler Blanche Dubois ?

– Merci de patienter, dans quelques instants vous serez mis en relation avec le service désiré. Merci de patienter, dans quelques instants vous serez mis en relation avec le service désiré. Merci de patienter, dans quelques instants vous serez mis en relation avec le service désiré. Merci de patienter, dans quelques instants vous serez mis en relation avec le service désiré. Merci de patienter, dans quelques instants… »

Départ

Et, peut-être, tu tombes.

Si ça se trouve c’est vrai. Que tu plonges vers le lac d’acide. Et qu’un à un, les souvenirs se délitent comme la poussière du désert de midi. Que, un à un, les traits vont s’effacer de la page blanche, déjà dissoute. Le monde t’a perdu, il en perd des millions. Quelle erreur.

Mais permets que j’invente.

Que j’invente ton rire. Un départ. Quelle trivialité, pour toi, le passeur. Celui qui ne dessinait pas à sa table mais sous nos paupières. La caravane d’artistes crasseux et rigolards, les larges cités qui lévitent au-dessus du Cristal Majeur… Qu’importe si une sotte planète à rotation idiote s’est retrouvée lassée de ta présence. Tu as pour toi les vastes plaines de l’homme rouge et les murmures angoissants de la grande cité-techno.
Toi qui dessine non seulement les images, mais aussi les sons, les cris rauques des mouettes de béton, la voix claire de la jolie institutrice au fusil.

Ne me dis pas que tu n’es pas élu.

Que peut-être, tu tombes. Mais qu’au dernier moment, il y aura les doigts de Tanatha autour de tes phalanges, que dans un grand rire aviné, Mac Clure fera voler en éclat ce qui fait mal. Il ne faudra qu’un frôlement pour qu‘Aurélys, encore une fois, ouvre le passage. Peut-être, juste peut-être que mon adolescence constituera l’une des parcelles que tu arpenteras, chemise ouverte, aux côtés d’un lieutenant un peu macho.

Bonne retraite, Monsieur Jean Giraud. Bon voyage Moebius.

Le conte de Noël du mois de mars

Ahem donc voilà. Voilà voilà voilà.

Je viens d’avoir ma meilleure heure de cours depuis que j’ai quitté les vertes pâtures d’un bled paumé entre un silo à grains et une nationale, quand j’étais encore bébé-prof. Le genre de trucs qui fait réfléchir et vous donne envie de dire deux trois mots calibre douze aux actuels concepteurs de projets sur l’avenir de l’Education Nationale.

Pourtant ce matin j’étais pas jouasse. La faute à la maman de Mia qui me sort hier que « Monsieur hihi, faut crô que ma maman elle vous voit demain matin ❤ » (Il y a de plus en plus d’élèves qui ont du smiley dans la voix, ça m’affole). Je fais donc appel à ce qui me reste de conscience professionnelle et fait une croix sur ma grasse matinée et mon début de journée prévu à 13 heures. Me voilà donc à 8h30 à poireauter au collège, pour me faire annoncer par la même Mia que « Hihi ma mère elle viendra pas finalement  ^^. Huit heures trente c’est crô trop =^_^= »

Après avoir réfréné une légitime envie de me venger de la génitrice sur l’engeance, je passe finalement ma rage sur la forêt amazonienne en explosant le quota de photocopie annuel du collège et sur le Costa Rica en ingurgitant autant de café qu’un neurasthénique forcé d’aller pogoter à un concert d’Iron Maiden. Je me pose ensuite devant ma salle, histoire de trouver un énième moyen de contourner ces stupides pare-feux qui nous empêchent de twitter des informations essentielles depuis le bahut (« Le papier-toilette de la salle des profs est rêche. » #indignezvous). Cette saine activité est interrompue par des bruits qui ne sont pas sans rappeler une invasion de Huns un jour dans la steppe. J’ouvre ma porte afin de m’enquérir de la cause du bordel ambiant et me retrouve nez à nez avec la classe dans je suis prof larbin principal. Ils doivent lire sur mon visage un léger agacement (j’ai Fukushima dans l’oeil droit et une allocution de François Baroin dans le gauche) car le silence se fait aussitôt.

« Peut-on connaître la cause de votre présence dans les couloirs plutôt que dans la salle indiquée sur votre emploi du temps magnifiquement imprimé en vert salade délavée ?

– C’est pas not’faute monsieur, la prof elle est pas là. Mais vous fâchez pas, là on descend en perm’ ! »

Je calcule rapidement que le volume de la salle de perm’ avec ses pensionnaire habituels (retardataires, exclus, renvoyés de cours pour violence sur animaux impliquant un salami et du scotch) risque d’être un peu saturée par l’arrivée inopinée d’une classe entière et invite donc ceux qui le souhaitent à rester dans ma salle. J’accueille donc pour la gloire seize mouflets, dont huit que je rêve fréquemment cloués au pilori en place publique.
Je les laisse s’installer et, histoire de passer le temps, leur demande ce qu’ils souhaitent faire.

Et là, bug dans la Matrice. Boyd, le plus insupportable des chiards de la classe lève de grands yeux sur moi.

« Ben, on travaille ! On peut pas revoir les trucs de grammaire qu’on comprend jamais ? »

Pas le temps de faire un arrêt cardiaque, on ne laisse pas passer une occasion comme ça. Je saute sur mon véléda et me met à raconter l’histoire d’une phrase. Ils sont tous assis n’importe comment, sans cahier, qu’importe. Peu à peu, certains sortent des feuilles, prennent des notes plus propres que la moitié du cours que je m’échine à leur construire. Quatre ou cinq bavardent, mais tout doucement. Ils s’arrêtent quand le sujet les intéresse, genre quand j’explique pour la millionième fois quand est-ce qu’on met « é » et quand est-ce qu’on met « er ». Dans les prunelles de Bastian, ça s’illumine, il a compris. Il n’y a pas d’enjeu, je distribue du savoir, ils prennent ce qu’ils veulent. Ils veulent beaucoup.

A un moment le son monte. Ma voix aussi va monter je gonfle la poitrine

et puis non. Après tout je ne suis même pas censé être là, eux non plus. Et tout doucement, Lucia fait « chut », et les bruyants s’excusent.

Je continue mes explications, que les propositions subordonnées, le nom fait peur mais en fait c’est tout facile. Deux se détournent, trois recommencent à suivre.

Quand ça sonne, ils rangent soigneusement leurs feuilles, cahiers, brouillons plein de notes toutes propres. Et descendent dans la cours en silence. Je m’assois à mon bureau. Je suis prof, ça faisait longtemps. Et bon sang que ça fait du bien.

Elincia déboule, elle est furax.

« Monsieur, si j’aurais su je serais venue en français plutôt que d’aller en perm’ !
– Vu ton emploi des modes verbaux, ç’aurait été du bon sens en effet.
– Quoi ?
– Non rien.
– Ouais ben en tout cas, Oscar il était trop content il dit que vous avez fait des jeux !
– Eh bien Oscar a

– … a raison. Fallait venir. »

Ouais. Pendant cinquante-cinq minute on aura joué à apprendre.

18 heures, qu’on vous dit

Ce n’est un secret pour personne, incessamment sous peu, la lumière se fera sur ce monde de ténèbres, la Bête immonde, terrassée, laissera place à un envol de colombes sur fond de musique au moins aussi gnangnan que celle du Seigneur des Anneaux . Oui. Car bientôt, ces agents de l’Antéchrist que sont les profs bosseront tout autant que la masse laborieuse. Bientôt ils arrêteront de, je citer « travailler 18 heures par semaine » (Le Monde, Le Figaro, Notre Président, Dédé Deux Dents, Germaine, Graziella de Secret Story 3 bis uncuted)

OK. Je vous préviens, ce billet versera dans une facilité aussi révoltante qu’un épisode de Princesse Sarah quand il décide de faire pleurer Margot. Mais je ne serais pas un blogueur digne de ce nom sans quelques billets bien lourdingues.

Alors c’est parti pour ma semaine de 18 heures. Oui, je sais, on est mardi soir.

6h : Je me réveille en chouinant à l’idée de devoir dire adieu aux deux semaines d’inaction totale auquel mon statut de fonctionnaire surpayé (prof donc) me donne le droit. Temps de travail effectué : 0h, 0mn.

6h10-7h10 : En vrac, je me décrasse, je déjeune, je me tiens au courant des dernières actualités, je consulte l’agenda des rendez-vous du collège pour la rentrée et je défaille, je me lamente sur mon absence totale de ressemblance avec Noel Kreiss, je cours vers cette merveille de la technologie qu’est le RER. Temps de travail effectué : 0h, 0mn.

7h30-8h30 : J’arrive au collège. C’est lundi, c’est sortie. Au musée. Avec deux classes de chiards. Avant le départ, je me lance dans une massive opération photocopies pour préparer les semaines à venir, je contacte quelques parents par mail, je me renseigne sur l’emprunt éventuel de bouquins à faire lire à ma classe, je rejoins mes collègues, on briefe notre troupe sur le déroulement de la journée, on leur fait empocher leur pique-nique. Top départ. Temps de travail effectué : 1 heure.

8h30-14h30 : Sortie avec la classe, entre questionnaires à distribuer, voitures à dévier par la seule force de la pensée pour qu’elle ne percute pas l’un de nos chérubins qui aurait décidé que, voilà, les trottoirs c’est grave un truc de losers. Trésors de diplomatie dépensés au musée pour convaincre Amada que non, vraiment, le Delauney ne ferait pas mieux avec un peu de noir là, avec le marqueur et Falbala que non, on ne peut partir avec cette petite sculpture choupimimi dans le sac à main. Temps de travail effectué : 7 heures

14h30-15h15 : Comme nous sommes de sombres irresponsables, notre équipe d’accompagnateurs décide de laisser trois quart d’heures de quartier libre à notre troupeau qui s’engouffre dans le MacDo le plus proche, endroit le plus dangereux de Paris après le quartier résidentielle du XVIe et les alentours du Champs de Mars. Pendant ce temps, nous dépensons une partie de notre indécent salaire dans l’achat dispendieux de sandwichs. Décadent jusqu’au bout, je prends même de l’eau avec des bulles dedans. Temps de travail effectué : 7 heures

15h15-17h00 : Retour du musée. Comme on arrive trop tôt, nous jouons les nounous pour éviter que nos chères têtes blondes se retrouvent contraintes à sublimer leur désoeuvrement dans tout un tas d’activité originales impliquant une vitre et la tête d’un camarade, par exemple. Temps de travail effectué : 8 heures 45mn

17h-18h30 : Conseil de discipline d’un élève. Je me suis présenté et suis élu, c’est donc uniquement pour le fun que j’aide à instruire le cas d’un élève légèrement secoué. Temps de travail effectué : 8 heures 45mn

18h30-21h00 : Je me livre à tout un tas d’activités oisives et honteuses comme manger, lire quelques lignes, et vérifier que mes bestioles n’ont pas encore une fois rongé les fils d’alimentation de nos appareils ménagers (mais comme ils sont très mimis, on ne leur en voudra pas). Temps de travail effectué : 8 heures 45mn

21h-22h30 : Je prépare un devoir de lecture pour demain, je vérifie la saisie informatique des bulletins de mes élèves et je commence à préparer mes notes pour le conseil de classe à venir : Temps de travail effectué : 10 heures 15mn.

22h30-6h : Ne reculant décidément devant aucune déviance, je sommeil profondisser et rêvationner (c’est l’heure de notre grand jeu : trouve la référence contenue dans la phrase précédente). Temps de travail effectué : 10 heures 15mn

6h10-7h10 : Tout pareil que la veille, sauf que je m’éveille d’un rêve traumatisant, dans lequel GLaDOS clonait des moutons producteurs de glace pour en faire des sex-toys. Temps de travail effectué : 10 heures 15mn

7h30-8h30 : Impression de documents essentiels pour mon cours du jour, refus de l’imprimante de coopérer, insultes, combat à mort, victoire de l’homme et de la clé USB sur l’élément hostile qui s’exécute en émettant d’intéressantes fumerolles noires. Temps de travail effectué : 11 heures 15mn

8h30-10h25 : Pour les deux qui restent, vous remarquerez que c’est la première fois depuis le début de la semaine que je suis vraiment devant mes élèves. Le petit compteur d’heures de travail ricane. Sinon c’est comme d’habitude : joie, littérature, hurlements et sarcasme. Temps de travail effectué : 13 heures

10h25-10h40 : Pause. Pause durant laquelle je cours d’un bureau à l’autre : un élève vient de se faire virer du collège pour quelques jours et il lui faut du boulot. Genre tout de suite. Genre maintenant. Au moment où je rentre en sueur dans la salle des profs, la sonnerie retentit avec des accents sadiques. Je pleure, me mets du déo et repars à la charge. Temps de travail effectué : 13 heures 15mn

10h40-12h35 : Travail et hurlements. Temps de travail effectué : 15 heures 5mn

12h35-12h50 : Pause déjeuner. Temps de travail effectué : 15 heures 5mn

12h50-13h50 : Flicage des couloirs pour débusquer les petits coquinous d’élèves qui se planquent dans les recoins divers, rendez-vous avec parents, préparation des punitions générées par les 4 heures de cours suscitées… Temps de travail effectué : 16heures 5mn

13h50-15h50 : Pédagogie et hystérie. Temps de travail effectué : 18 heures 5mn

STOOOOOOOP.

Ben voilà. Mardi 15h50. J’ai fait mes 18 heures.

Cette démonstration n’a absolument pas vocation à chouiner. Mais juste un détail, hombre. Regarde-moi dans les yeux. Tu vois les flammes de l’enfer qui y dansent ? Tu entends ma voix qui ferait passer celle de Schwarzy pour le timbre d’une adolescente pleurnicharde ? Alors ouvre grand tes esgourdes.

On-ne-bosse-pas-18-heures-par-semaine.

Voilà c’est tout. Hi hi hi. *disparaît en sautillant à l’horizon.*

Allo, maman, bobo

J’avais deux possibilités, en cette presque fin de vacances : vous proposer un trip régressif ou un énième chouinage. Ben vu la qualité des Victoires de la Musique de ce soir, ce sera chouinage (celui qui trouve le rapport est prié de se manifester au plus vite).

J’émets en permanence une demande, une seule, à l’égard de mes élèves et de la classe politique : être précis dans leur langage. Autant vous dire que jusque là, cette demande a été copieusement ignorée. Non par rigidité d’esprit ou par snobisme. Mais j’aime énormément les mots. Et à force d’être employés l’un pour l’autre, l’autre pour un, à travers et à tort, les lettres collent, les termes s’agglutinent et ça fait purée. Genre sans lait. Qui reste sur l’estomac.

Alors je ne vais pas jouer les chevaliers blancs et me lancer dans la reconquête du discours, ce blog étant avant tout endroit de superficialité et de gaudriole, youpi youpi. Je me contenterai d’un mot. Et d’une syllabe.

Bobo.

Bobo. Bourgeois-bohème. Les plutôt biens pourvus matériellement, qui en profitent sans oser le dire. Ce mot qu’on se prend sur le coin de la gueule dès qu’on fait un pas dans une ville ou dans un journal.

Malgré son jeune âge, je l’aime bien ce mot.

J’aime ce mot lorsque, les yeux grands ouverts, je découvre les délires subventionnés d’artistes improbables, spectacles abscons, sculptures pop. J’oublie le goût douteux ou le fric englouti dedans. Ça me rassure de voir des envies de gamins concrétisées. J’ai le superficiel dans le sang, le voir me fait me sentir moins seul. Bobo sûrement.

J’aime ce mot quand je me prends pour un paladin de niveau 11 en constatant sur mon compte en banque le petit – 20 euros viré sur le compte d’une association humanitaire. Sauver le monde à portée de clic, c’est écoeurant comme c’est facile. Facilité de bobo.

J’aime ce mot quand je ris des plaisanteries de créatures nocturnes dans une fête ahurissante, que je refais le monde au champagne, que même dès fois j’en oublie l’indécence. Obscénité de bobo.

J’aime surtout ce mot dans la voix de mon père. Celle qui me tire un peu par la cheville. Hé, reste sur terre un peu. Le monde, ton monde, c’est ça mais pas que, t’as presque trente ans mais je te le rappellerai toujours.

Mais, bobo, c’est aussi un claquement. L’ignorance a une arme, c’est un fouet. Et quand il s’abat, ça fait mal, ça fait bobo. Quand l’ignorance ne comprend pas pourquoi on se met à rire devant une bouteille de coca géante avec un canard en plastique jaune dedans, elle vous balancera un bobo à la gueule.
Quand vous sifflotez une chanson que vous avez apprise sur console de jeux vidéos, l’ignorance siffle.
Quand vous posez des mots sur un écran, les joues en feu, en cherchant le rythme, en alignant la clé du son avec sa serrure, l’ignorance, encore, lapide.

Bobo est devenu ce que je hais par-dessus tout. Le principe d’exclusion. « Tu te crois donc si supérieur pour oser aimer ce que je ne comprends pas ? » « Ose aimer ça, ose y prendre du plaisir et tu déchoirais. Deux lettres, c’est encore trop bon pour toi. Bobo va. » Bobo, c’est l’insulte du faux bon sens, celui qui ne se connaît que les valeurs d’un concret dans ce qu’il a de plus triste. Bobo c’est le cri de la frustration qui se complaît. Qui ne veut ni comprendre ni entendre.

Bobo c’est souvent un déchet. Une insulte de campagne électorale.