He wanna be loved by you… poupoupidou.

Les enfants, il va falloir être forts. Aujourd’hui, nous allons parler d’elle

(jusqu’ici ça va)

et de lui

Si si, sous les sourcils. Aaaah. Vos hurlements d’angoisse sont éloquents. Aujourd’hui, on va parler Monroe Pattinson. Et aussi féminisme un peu.

Tout ça c’est arrivé un peu au hasard. Avec G., on va voir Cosmopolis au cinéma. Avec Robert Pattinson donc. Pour ceux qui ne connaissent pas le machin, le gandin s’est d’abord fait connaître dans les adaptation cinématographiques de la série de bouquins Twilight (qui a réussi l’exploit de rabaisser le niveau des romans), ce qui fait qu’il ne peut plus approcher une adolescente sans que celle-ci ne se mettre à produire des sons à la limite de l’audible tout en multipliant des propositions vachement limites pour une gamine de son âge.

Là, le garçon essaye de changer un peu d’image parce que bon, c’est pas tout ça mais on vieillit et donc, il joue dans un film de Cronenberg, cool hype, tralala. Tout en épongeant les hectolitres de bave émises par G., je me fais la réflexion que j’observe ce film comme un aquarium de cinquante litres. Je ne ressens absolument  rien. L’image est splendide, le boulot sur le son aussi. Le concept est simple et efficace. Je ne ressens rien et pourtant j’ai la conviction que je viens de voir un film important. J’ai la sensation diffuse que même si la prestation de Pattinson est convaincante, il ne pige pas le quart d’une virgule à son texte. G. m’accuse d’être jaloux d’abord. Diverses interviews du bellâtre confirment mon propos, je fais ma petite danse de « je te l’avais dit » et les choses pourraient en rester là.

Sauf que. Sauf que quelques jours plus tard, dans une émission dont la décence m’interdit d’évoquer le nom, on interviewe une nana à la mâchoire impressionnante. Elle a écrit une biographie de Marilyn Monroe. L’animateur lui demande qui serait la Marilyn actuelle. La nana baisse les yeux, bafouille presque et finit par répondre « Robert Pattinson ». G. renchérit en commentant « Je ne suis pas forcément d’accord avec elle, mais les belles stars d’aujourd’hui, ce sont des hommes. »

Et c’est là que ça m’a frappé. Je ne savais pas trop comment le formuler – c’est pour ça que j’écris ce billet – mais je pense que je le peux à présent.

La beauté faisait peur aux hommes.

Attention. Je ne dis pas qu’il n’y avait pas d’hommes beaux. Mais cette beauté n’était pas mise en avant. Ce qui comptait, pour les hommes, c’était le charme, l’assurance, le charisme. Pour s’en convaincre, rien de tel que le film d’Autant en emporte le vent. Scarlet O’Hara est splendide. Rhett Butler a du chien. Ce n’est pas l’inverse. Les hommes pendant un sacré paquet de temps ont du chic, de l’allant, du chien, du charme, de la séduction.

Les hommes ne sont pas beaux.

Alors la beauté, fidèle à son genre, est investie par les femme. Test simple : les recherches d’image « beauté » de Gogole sont en immense majorité trustées par les femmes. On a le droit à des femmes radieuses, splendides, épanouies, ravissantes. Un homme ravissant ça ne se dit pas, ça se dit peu. Ou alors pour rire, pour se moquer, parce qu’il est un peu, voilà, comme ça, vous voyez. Marilyn est ravissante, le terme est même presque trop anodin pour elle. Je me demande pourquoi.

Peut-être parce qu’être beau, c’est être objet de désir. C’est risquer de se retrouver en position de proie. Pas forcément à travers un risque de violence physique, non. Mais quelqu’un de beau peut devenir fantasme de tout un chacun, fantasme sans aucune limite. Imaginer Rhett Butler tout nu, c’est pire qu’irrespectueux, c’est ridicule. Scarlet O’Hara pourquoi pas. Et peut-être, juste peut-être que les « stars » dont on admire le plus la beauté sont celles qui le savent. Et qui ne semblent pas s’en offusquer. Peut-être était-ce, pendant longtemps, de la fierté mal placée de la part des hommes. Surtout ne pas donner son image en pâture. Ne pas se retrouver en position de faiblesse, poupée dans l’esprit d’un inconnu. La beauté est d’une vulnérabilité folle et il faut beaucoup d’intelligence pour savoir en jouer. (pop pop j’ai casé beauté et intelligence dans une même phrase, sans un seul mot de négation, je suis fier.) Il n’y a guère qu’un James Dean ou Brando dans Un tramway nommé désir pour accepter la beauté.

Les temps changent.

Je ne sais pas à quoi c’est du. J’ai quelques idées, mais je crois qu’elles sont trop superficielles, pas assez développées : l’avancée de l’égalité homme-femme, l’évolution de la société de l’image, l’émergence de communautés homosexuelles moins coincées sur ce plan. Aujourd’hui les hommes investissent la beauté, se font eux aussi égérie, offrande au public, sans le sourire cynique qui indique la distance, ou l’aréopage de groupies hystériques, tellement grotesques qu’elles font de la vedette une caricature. Les icônes sont de plus en plus mâles. Comme c’est encore nouveau, ça se remarque plus. Le sourire de Marilyn est en noir et blanc, celui de Jude Law en couleurs. En cassant son image de vampire élevé au tofu, peut-être que c’est ce qu’il a voulu faire, Pattinson. Accéder à la beauté.

Et je trouve ça vachement bien.

Vachement vachement bien. Surtout que personne ou presque n’y trouve à y redire. Alors juste une dernière petite question : si dans ce sens-là, la parité se fait presque naturellement, pourquoi c’est tellement plus compliqué, lorsque ce sont les femmes, qui explorent des rivages qui leurs sont moins familiers ?

Watsoned

(Lorsque vous verrez la série, vous ferez « Aaaaaah ! » et vous rendrez grâce à l’absence de spoilers de ce titre).

Sherlock donc.

Holmes, bien sûr. Sherlock Holmes, dans ma tête, c’était jusqu’à récemment une brume. Un fantôme sagace. La première illustration que j’en ai eu, sur un bouquin de mes parents, représentait son visage en transparence, arrière-plan d’une scène de crime. Il faudrait créer une division chargée de la surveillance des dessinateurs de couverture. Rien ne vous poursuit davantage. Pendant super longtemps, Sherlock Holmes est resté ce fantôme désincarné. J’étais jeune, je comprenais ce grand, ce magnifique esprit, mais son corps m’échappait tout à fait. J’étais jeune, je ne comprenais pas l’héroïne, l’accoutumance, l’odeur du tabac à pipe ou même cette ridicule casquette à oreilles de cocker triste. 

Ce que je préférais, c’était les débuts. Un nouveau client entre, qui se fait tirer un portrait tellement plus aigu qu’à travers une caméra. L’oeil d’Holmes, un scalpel, et moi qui jubile de ne pas avoir compris. De rentrer dans sa tête et ses raisonnements. Les facultés du détective sont un grand huit, l’enquête un prétexte pour ces montées et ses descentes où l’on se cramponne en hurlant de terreur, l’intelligence est vertigineuse.

Je suis sûr que les réalisateurs de la série Sherlock ont jubilé à ça aussi.

Sherlock, série que l’on découvre sur un résumé TNT : « Pendant que Watson fait les courses, Sherlock se fait attaquer par un ninja… » On se frotte les yeux on se dit que non. Non on veut bien beaucoup de choses mais merde, faut pas abuser non plus. Après on se dit que Sherlock et le Docteur partagent des gênes (et un air de famille), on se marre sur une vidéo, on se marre sur deux vidéos (j’ai honte un brin) et pif paf, on se retrouve à Baker Street, version 2010.
Il faut reconnaître que la provocation était grande : le début d’Une étude en rouge nous montre un Watson convalescent d’une guerre en Afghanistan à la recherche d’un toit à Londres, au marché immobilier démentiel. Est-il nécessaire d’adapter quoi que ce soit ? Sherlock Holmes et John Watson donc. Le bizarre et le normal.

Parce que plus que des intrigues magistralement retranscrite sous notre siècle, qui ne paraît finalement pas si gris, plus que des personnages que Conan Doyle avaient laissé ouverts à toute interprétation (Mycroft Holmes en gentleman trou du cul et charmant et Moriarty, parce que le mal et la dinguerie c’est putain de sexy), plus que les grands classiques qui retrouvent une seconde jeunesse sans lifting, un peu comme Irène Adler, Sherlock, c’est une réaction chimique. Sans Watson, l’esprit de Holmes, dont les notes mentales envahissent un écran épileptique, serait insupportable. Sans Holmes, Watson ne serait qu’un pauvre type. Ce sont les éclairs entre ces deux-là qui illuminent tout le reste.
J’ai parfois baillé lors cavalcades dans les sombres landes – ceci est une référence –  à la poursuite d’un chien démoniaque, mais jamais au sein de l’appartement où Mrs Hudson a retrouvé ses quartiers et tout son allant.

Le reste… C’est de la très grande télévision. Soignée, ce qui est rarissime à l’heure actuelle. Les réalisateurs peaufinent leurs bébés (seulement trois par saison, mais trois d’une heure et demie) à l’extrême. Soupèsent les dialogue au gramme près, un peu moins les scènes d’action.

Et enfin, Sherlock a un corps, un grand corps dégingandé. Qui occupe l’espace n’importe comment, à la démesure de son esprit. Toujours ancré, ancré au réel par un Watson au sourire le plus désarmant du monde. En fait, Sherlock ne pouvait être anglais parce que, pour expliquer au plus près ce que c’est, je dois recourir à l’anglais. C’est pas pour faire du Vandamme – je n’oserais me comparer à Vandamme – mais c’est totalement impossible autrement.

« Sherlock is the story of two very fine chaps. » Voilà.

Je vais m’arrêter là je vire critique-wanabee. Oh si un dernier truc, histoire de convaincre les esprits sceptiques. Un argument tellement puissant qu’il ne souffre aucune contradiction.

La sonnerie de portable de James Moriarty.

Les pièces en N

Je suis un être humain, je suis faible. Parfois moi aussi, je joue à Tetris. Et je ne sais combien de fois je me suis posé la question : la vie ne serait-elle pas plus belle sans cette pièce-là ?

Oui, je sais, ça ressemble plus à un Z, un 2 ou un panneau signalétique pour canard qu’à un N. Foutez-moi la paix, pour moi c’est une pièce en N.
La pièce en N je ne peux pas. Je ne sais jamais où la foutre, elle atterrit toujours n’importe où, elle est le morceau de chaos dans ce qui, autrement serait un ensemble bien ordonnée.

Des pièces en N, j’en ai dans mes classes.

Je ne parle pas des élèves bavards, insolents ou feignasses, hein ! Ces trois cas-là, ça ce gère. Les pièces en N, c’est plus compliqué. Cette année, dans la classe dont je suis professeur principal, j’en ai deux.

N, premier du nom, je le fréquente depuis deux ans. N premier du nom est une énigme. Avec une collègue, on se demande si son comportement n’a pas un nom étiqueté dans des les grands manuels du Trouble, Asperger ou un truc du genre.

N premier du nom est un requin. Comme ces grands poissons, il ne peut pas rester immobile. Sinon, peut-être, il mourrait. Alors il bouge, remue. Se lève, n’importe quand n’importe comment. Et s’il ne peut pas se lever, il attrape le gamin de devant, fait valdinguer une trousse. Il crie peu. Mais ses mouvements menacent le fragile équilibre d’une classe. Quel que soit le moment, leçon, sortie ou contrôle. Il faut savoir fermer les yeux, le laisser sacrifier aux démons qui lui remontent dans les mollets et l’arrachent au plateau des chaises en métal-bois. « Pourquoi lui et pas nous ? » qu’ils me demandent les autres. Pourquoi lui et pas eux ? Parce que, peut-être, qu’N premier du nom finira par être diagnostiqué, alors ce sera traitement, d’autant plus lourd qu’il sera tardif – il est trop tard pour agir – alors N premier du nom ne sera plus jamais pour eux. Pour l’instant on gère au quotidien.

Au quotidien comme aujourd’hui. Dans la 4e Greil, les germani… Oh et puis merde, les meilleurs élèves, scolairement parlant, sont partis en voyage. Du coup on se retrouve avec des effectifs allégés, mais pas forcément motivés pour bosser. J’ai envie qu’ils se fassent plaisir. Une moitié de la classe, trois voyages, eux zéro. Je leur apporte une jolie couverture incomplète. Je leur explique : une histoire, n’importe laquelle, mais un truc soigné, un truc dans lequel ils mettent tout ce qu’ils ont appris cette année.
N, premier du nom, n’y arrivera pas je m’en doute. Il ne comprend que les consignes simples et précises. Se projeter, analyser, il ne peut pas.

N, premier du nom se jette sur sa feuille comme Nadine Morano sur une faute de goût. Il noirci deux pages, de son écriture en piquets plantés de traviole. Une histoire d’esprits malins, une pauvre histoire d’esprits malins. Il ne s’est jamais concentré si longtemps. Il me la rapportera, à la fin de l’heure suivante. « Tu avais permanence ? » « Non. » N, premier du nom est une énigme. A faire mentir Asperger ou tout autre syndrôme dans les grands manuels du Trouble.

N the Second aussi me rend sa feuille vite, très vite.

N the Second me fout très mal à l’aise. Autant je peux trouver N, premier du nom, touchant. Pas N the Second. Son machisme puéril et ordinaire, sa coprolalie histoire de faire rire les copains, son mépris d’à peu près tout le reste du monde. Les sanctions lui pleuvent dru sur le manteau. Colles six heures par semaine en moyenne, forcément quand tu insultes. Une semaine d’expulsion, forcément quand tu tabasses. Des décibels de conversations avec les parents, des bouffées de rage quand il fait s’écrouler les plus merveilleux des enseignants.

N the Second qui t’explose dans les mains au moindre truc. « N the Second attend, ne sors pas tout de suite. » « ‘tain mais nique ta race toi, t’es qui pour me dire de pas partir ? » (je devais lui donner un papier pour une réunion). N the Second qu’a pas l’air si stupide et c’est finalement ça qui me fait enrager.

Donc tout à l’heure, N the Second se lance, lui aussi, dans son histoire. Sans quitter la feuille des yeux hors d’haleine il me dit que ça parlera d’une japonaise, de la Seconde Guerre Mondiale. Il en sait plus que moi sur cette période. Il parle parle parle. Que Sur la route, c’est vachement bien comme film, il l’a vu, il a tout compris, il a adoré.
Il me tend sa copie. C’est terrifiant. Les lettres partent dans tous les sens, mais les phrases aussi. On dirait que les propositions rentrent les unes dans les autres.
« Alors commença voyez-vous au meeting que je vois de mes yeux qu’il est impressionnant et terrifiant le chef de ce groupe l’histoire de ma vie la plus sombre aux pupilles dilatées sombres étaient les yeux de l’homme. »

Il me regarde, il attend quelque chose. Je me lance : « A mon avis ton histoire va être géniale. Mais il va falloir qu’on travaille ensemble pour la rendre compréhensible par tout le monde. »

Ses yeux lancent des éclairs. Il attrape les pages noircies, les froissent, les jette à l’autre bout de la pièce. « Vous m’avez coupé », il balbutie, « vous m’avez coupé dans mon élan. »

Alors je comprends. Je comprends que dans la tête de N, the Second, ça parle comme ça aussi vite aussi de travers, aussi confus. Avec une autre classe, on travaille sur nos représentations personnelles de l’Enfer. Pour moi, ce doit être ça l’Enfer. Le Chaos originel, les mots lancés à toute vitesse, venant éclater les uns contre les autres. Je comprends pourquoi une partie de moi devient violente devant N, the Second.

Alors j’agis.

Je vais lentement chercher la boule de papier et je la déplie. Je le fixe. Je vide mon esprit de toute pensée, sauf une, celle que je voise, lentement, distinctement.

« Je t’ai dit que c’était bien. »

Il reprend sa feuille. Commence à la recopier avec quelques ajouts. Il écluse la mer avec un verre Duralex. Au moins il n’a pas cassé le verre.
La sonnerie. Les élèves vident les lieux. Me laissent perplexe, je ne sais plus ou poser les pièces de mon Tetris. Elles vont sans doute arriver en haut du cadre et la ce sera le game over, le jeu terminé.

Mais au moins, les pièces n’ont pas disparu.

 

Jerôme Bosch, L’Enfer

Une madeleine au barbecue

Si tu as moins de trente-cinq ans et que tu possèdes un ordinateur depuis plus d’une dizaine d’années, tu es forcément au courant.

Si ça n’est pas le cas mais que tu vis avec quelqu’un de la catégorie sus-citée, tu es au courant.

Que c’est sorti.

Ce billet n’a pas vocation à parler du jeu en lui-même, ou d’agonir Blizzard, son éditeur, d’injures (oh oh Blizzard, qui sort quelques jeux pas top, avec une politique commerciale gerbante et qui fait que nous nous roulons aux pieds de tes autels, la bave aux lèvres, en hurlant encore).

Non, ce billet part d’un constat simple. Il paraît que Diablo III est le jeu le plus rapidement vendu de tous les temps, il doit donc concerner pas mal de monde. Des tas d’aventuriers pour un paquet d’heures qui ont bravé des légions baveuses pour aller trucider le fils illégitime d’Hellboy et d’un porc-épique.
Alors, aventurier… C’est quoi pour toi, Diablo ?

Diablo I : Une voix dans la tête

Je l’ai acheté en prépa. En prépa j’ai dépensé un fric monstre dans des conneries, pour la première fois, les vannes financières ouvertes. Donc Diablo, acheté dans une frénésie vidéoludique.
Je descends, seul le soir, couloirs sombres sur couloirs sombres. Je suis une archère qui n’a peur de rien, mais le souffle court, un peu. Alors, tout seul dans le noir, je me raconte des histoires. Pourquoi, comment elle est arrivée là, celle dont je n’entends que deux trois phrases et les cris d’agonies quand je meurs, je ne suis pas doué, je meurs beaucoup. Ce que je ne sais pas encore c’est que trois mois plus tard, je commencerai à écrire des histoires. Mais chut. Pour le moment, les mots résonnent dans ma tête, à tel point que la descente vers le plus profond des enfers se fait moins sombre.

Diablo premier du nom, c’est aussi mon entrée dans la vie sociale. Il y en a un, puis plusieurs, qui me repèrent. Enrôlé dans une petite armée geek – le mot qui n’existait pas encore – je charrie ma tour d’ordinateur de quelques kilos entre le Finistère et les Côtes d’Armor pour aller affronter le mal pixelé à plusieurs.

Diablo II : Les liens

Les autres se sont dispersés, ici et là, on ne combat plus vraiment, les ombres s’avancent à nouveau, j’emprunte les lames d’un assassin pour couper en tranche multitudes de créatures dégueulasses, à peine plus détaillées que dans le volet précédent. Et là, je reçois l’aide de la meilleure alliée du monde, une amazone aux javelots foudroyants.
Dans une autre réalité, je l’appelle ma soeur.
Encore une fois, la tour de métal voyage, d’une chambre à l’autre, on dépiaute les circuits imprimés pour comprendre pourquoi ça ne fonctionne pas, le tout dans le plus grand silence, ne pas alerter les autorités parentales qu’à un âge à peine limite, leur fifille embroche zombies et démons sur fond d’hémoglobine.

Et les histoires muettes que j’ai tissées dans les catacombes du premier opus, je peux les dérouler, elle les comprend, elle ne me trouvera pas bizarre. Au contraire on parle plus, toujours plus, les temples maudits se retrouvent tout cons et perdent leurs dents pour prendre l’air d’un parc d’attraction. Frère et soeur de sang, ajoutez-y une bonne poignée de frère et soeur d’armes, ça forge un alliage sur lequel les années n’ont pas de prise.

Diablo III : Les adieux

Le vieux diable cornu tire sa révérence, moi aussi. Pour la première fois, mon héros était un homme. Comme la première des héroïnes, ses flèches fendaient l’air, comme la seconde, ses poches renfermaient multitude de pièges mortels. La magie, doucement, s’évanouit, tant de mots depuis les histoires de l’Archère Rouge, tant de visages depuis l’Assassin. Les ruines de la vieille Tristram sont pleines de fantômes, et j’ai parcouru tant d’univers, tant de 0 et de 1 pour en arriver là.
Parfois les héros déposent doucement leurs armes sur le pas de la porte. Quand le danger ne menace plus et que la fête bat son plein.

Plan d’ensemble, sur fond de soleil couchant. Trois silhouettes, deux elles, un lui qui deviennent l’horizon. Truc musical à la guitare.

Tant de mondes à découvrir, en et hors de l’écran.

Au revoir Tristram. Merci pour la musique.

Et pour les Diablo de tous les autres.

Texte et questions (Velvet Room mix)

Je tiens à préciser que ce billet parle du monde merveilleux de l’Education Nationale (« Aaaaah » fait en choeur, l’audience exaltée) mais que l’intro est un peu tordue. C’est comme ça.

Or donc, mon petit coeur de faux geek tressaute à l’heure qu’il est, du fait de la sortie prochaine d’un remake de Persona 2, Eternal Punishment, qui est l’un de mes jeux préférés de l’univers (avec Chrono Cross et Legend of Kyrandia : the Hand of Fate), dont j’avais déjà parlé. L’un de mes jeux préférés de l’univers donc, entre autres grâce au concept des Personae. Dans l’histoire, les héros se batte non avec de grosses épées surdimensionnées mais grâce à leurs émotions. Chacun dispose d’une Persona, une sorte de figure sortie de l’imaginaire collectif – Artemis, un Ogre, César ou le Yéti – qui représente sa façon d’affronter les problèmes dans la vie de tous les jours. Sauf que cette facette de la personnalité apparaît concrètement et va démolir la che-tron des mauvais plaisants.
Quelques rares élus disposent du don de changer de Persona à volonté, de s’adapter suivant les difficultés mises sur sa route. Et ce concept me fait grave sautiller de joie en émettant des « hi hi hi ! » de contentement, lorsque je suis seul, bien entendu.

Parce qu’en fait – oui, l’intro est finie – je vois difficilement meilleure métaphore de mon boulot. Un prof est l’un de ces élus qui passe son temps à s’effacer derrière des Personae, des masques. Je me dis souvent que ces élèves qui passent leur temps à vouloir en apprendre davantage sur leurs enseignants (mention spéciale à Pahn, fondateur du groupe facebook pas du tout glauque « espionnage de prof » qui tente de localiser mon appart sur Google Earth en techno o_O) seraient ‘achement déçus devant la vérité. Devant eux nous sommes des personnages, qui passons d’un tempérament à l’autre en permanence.

Il faut savoir s’adapter : devenir le mentor, ferme et sûr de lui quand on les sent un peu paumé ; être la figure chaleureuse et presque paternelle quand ils ont besoin d’encouragement ; passer sergent-major dès que les consignes sont un brin compliquées histoire que ça ne parte pas dans tous les sens ; se faire diplômé en sarcasme pour désamorcer une agressivité mal venue de la part de Culgan.
Alors bien sûr ça ne se fait pas comme ça. Devenir autre en une respiration, ça tire, mine de rien. La plupart du temps, la satisfaction compense.

Mais pas trop en ce moment.

Le mois de mai au collège Criméa est moyennement joli. Les élèves partent dans tous les sens au propre comme au figuré, entre voyage scolaires, ponts – style Tancarville – de jours fériés, séchage de certaines matières parce que bon m’sieur, l’année elle est finie, il fait grave beau !
Pas évident d’adopter la bonne Persona quand la moitié d’une classe a décidé de se laisser flotter lentement vers le brevet tandis que l’autre décrète votre salle terrain de jeu. Ou bien lorsque chaque élève de 4e Greil se pointe avec sa petite douleur, sa petite histoire qui l’a empêché de finir la rédaction, ou d’avancer le seul projet de l’année qui ne souffre aucun retard.

Alors du coup, l’invocation se fait plus rude, on fait la gueule à l’idée de devoir arborer ce sourire qu’on ne ressent pas, et de mettre en barrière cette politesse devant cet anonyme qui t’a traité d’enculé après que tu aies osé le sommer d’arrêter son déversoir à pseudo-hip hop dont la diarrhée inonde le couleur du bâtiment F.
On adopte des comportements qu’on désapprouve en temps normal.

Pour moi le combo texte-questions.

J’ai haï, je hais, je haïrais (ceci était ma minute Cabrel) le travail texte-questions.  Pour ceux qui auraient réussi à se l’extraire de la mémoire, laissez-moi vous la rafraîchir : il s’agit de plaquer sur un bout de texte innocent, des questions variées, de présenter le tout aux élèves avec une formule du type « vous avez un quart d’heure pour répondre, après on corrige. »

En général c’est efficace et ça tient la classe dans un calme relatif.

Mais je déteste ça.

Amener les élèves à se poser des questions sur une oeuvre qu’on étudie : bien sûr, pourquoi pas ? Se servir d’une mini-nouvelle rigolote pour illustrer un point de grammaire un peu chaud, évidemment.

Mais pourquoi cette obsession des manuels scolaires à vouloir construire une culture littéraire à partie de bouts d’ADN d’un roman ou d’une pièce ? Tout ceci en les amenant par des questions débiles à constater l’évident. « Qui sont les personnages présents dans ce texte ? » « Quel est le sujet de leur conversation ? » « Qu’est-ce que cela nous apprend sur eux ? » « A quel temps sont les verbes ? » « Pourquoi ? »
On m’objectera à fort juste titre que beaucoup de ces mômes n’entendront plus jamais parler de Louis Aragon, Mme de Sévigné ou Ernest Hemingway passées ces études. Quand bien même. Demandez à un élève le nom des auteurs qu’il a étudié l’année passée. Ensuite, demandez-lui s’il se rappelle des livres qu’on lui a demandé de lire en entier… La seconde réponse sera sans doute nettement plus précise que la première.
Je préfère mille fois qu’un élève se souvienne du dilemme de Rodrigue et de la colère peinée de Chimène que de « la meuf qu’écrivait des lettres là, qu’on a vu une fois. »

Le souci, bien sûr, c’est qu’une oeuvre entière, ça demande de la préparation. Faut entrer dedans, y déposer des signes de pistes, y organiser des jeux, la mettre en lien avec d’autres bouquins, contacter peut-être des auteurs, des intervenants. Faut avoir envie. Envie de revêtir sa Persona de Stakhanov. Mais des fois ça tire trop. On abandonne, on imprime une feuille et quelques phrases se terminant sur un point d’interrogation. On se dit que quoi qu’il arrive, ils arriveront presque tous à l’avoir, leur foutu brevet.

Dont la moitié de la note porte sur un texte et des questions.

Ouaip. faut que je retrouve mes masques moi…

Oceanborn – Nightwish

On a le droit de ne pas aimer Nightwish, groupe de métal à chanteuse faisant maintenant figure de papis (et de mamies, du coup) dans le milieu. Dans les faits, je dirai même que c’est préférable. Il faut être adolescent, artiste, pervers ou obsédé sexuel pour aimer uniformément Nightwish (cette phrase cache une référence littéraire pas glorieuse, à toi de la trouver).

Il n’empêche qu’indépendamment de ça, Oceanborn est un album important et qu’il n’est donc pas inutile d’en parler. Parce qu’il est sorti en 1998, que ça commence à faire vieux. Parce que sa jaquette est la plus moche du monde. Parce que c’est un album qui a des couilles. Et puis surtout parce que je l’ai écouté en boucle en faisant Paris-Biarritz et que j’ai survécu pour en parler.

Ahem, replaçons donc le contexte même si ça me gonfle prodigieusement et que wikipedia n’est pas fait pour les chiens. 1998 donc. Fort du succès de son album gentiment metal-folk mais au titre déjà immonde, Angels fall first (et pas Angles fall first comme je l’ai écrit d’abord, sinon c’est vachement dangereux), Nightwish se lance dans un album plus orienté metal, tirant profit des doigts agiles des mecs et de la voix de valkyrie de la nana alors en place.

Et là y a du avoir comme un bug.

Leurs expérimentation les a mené loin, très très loin, bien trop loin. Et ça donne Oceanborn qui est, à mon sens, l’un des albums les plus couillus de sa génération. Oui, il va y avoir pas mal de fois le mots couilles et ses dérivés dans cette article, pardon aux familles tout ça.
G. me parlait l’autre jour d’une amie à lui qui ne supporte pas le terme de « littérature féminine », opinion qu’il partage, du fait de son côté discriminant. J’ai eu beau tourner le problème dans tous les sens, je ne parviens pas à trouver cette dénomination gênante. Et ce doit être à cause d’Oceanborn.

Parce qu’habituellement, le metal à chanteuse est défini comme un groupe de neuneus et une nana qui, ne pouvant décemment hurler autant de decibel qu’un couillidé (référence littéraire numéro 2), est obligé d’user de ses attributs féminins, à savoir « l’émotion qu’elle met dans sa voix qu’elle tremble que c’est trop beau tu sais » et de sa propension à passer une robe noire pour aller chanter dans des cimetières. Car le plus véhément des féministes reconnaîtra que James Hetfield ne porte pas spécialement bien la robe noire. Oceanborn prend donc ce cliché, le dynamite et danse sur ses décombres fumants. La voix de Tarja Turünen déchire absolument tout : tympans, volume sonore, bon goût et morceaux. Portée par un chaos d’instruments manipulés par, à l’époque, d’inconséquents petits jeunes. Le compositeur du groupe (que nous appellerons par ses initiale, T.H, parce que je me goure toujours dans son nom finlandais et que j’ai la flemme de faire une recherche. Quoi que depuis le temps que je tape cette parenthèse j’aurais pu la faire. Bon allez ça suffit les conneries assez de divergences) reconnaissait récemment qu’il ne pouvait techniquement plus jouer certains morceaux de cet album. Et je trouve ça extraordinaire. Il y a une telle vie, un tel déferlement de tout et n’importe quoi à travers les pistes qu’on ne peut en effet y voir que l’exaltation, le génie et la cruauté de la jeunesse. Chaque musicien cherche à atteindre les limites de son instrument, dans son coin, que ce soit dans le rythme ou dans les tessitures. On dirait un gros buff de types défoncés au Red Bull. Mais là où on ne devrait avoir qu’un machin primal, nous voilà avec un tout cohérent. Pas forcément beau. Pas toujours bien amené. Mais jouissif. Oceanborn est un album qui jouit parce qu’il fait un truc assez unique, que personne n’a jamais vraiment tenté. Peu importe qu’il s’agisse de « metal lyrique » ou toute autre classification byzantine.

Oceanborn ne peut s’écouter qu’un minimum reposé ou totalement claqué. Parce que ses accords prennent trop de place, parce que ses flutes sonnent trop aigres pour un esprit organisé. Faut juste être en haut de la digue, tout habillé, et avoir très fort envie que l’océan t’envoie une vague en pleine face. Tu auras froid, tu seras trempé et aussi bien ridicule. Mais pendant une seconde, bon sang, la claque.

Mauvaises lectures, tome 2

(Le tome 1 est par ici)

Au nombre des trucs inavouables qui m’ont adoubé lecteur, il y a ce bouquin-là. Paumé entre deux déménagements (les premières années d’enseignant, aussi nommées années-escargot, où tu portes ta maison sur ton dos).

Myst, je ne sais pas si vous connaissez, à la base c’est un jeu vidéo. Le genre de ceux qui me font m’enfuir à toutes jambes. On se ballade dans un environnement sublime, absolument seul, à tenter de résoudre des énigmes exigeant du bon sens et de la logique, deux talents dont les fées penchées sur mon berceau n’ont pas jugées bon de me doter.

Mais bon. Ti’ana.

Je suis tombé amoureux de l’apostrophe dans le prénom. A seize ans, ça me paraissait le comble de la révolte, on a les Che Guevara que l’on peut. Et donc j’ai acquis l’apostrophe, et le livre autour. Ti’ana donc, au départ simplement Anna. Recluse dans le désert avec son père, spéléologue par passion et profession qui, à la mort de celui-ci, décide de se perdre dans des cavernes immenses pour découvrir une civilisation sublimement avancée lovée au coeur de la terre.

Parents, laissez-les lire n’importe quoi.

Ti’ana forcément la plus belle jeune fille du monde, a accompagné dans mes lectures le Père Goriot. Rastignac et l’exploratrice même combat. Elle se débattait parmi les stalactites, lui dans les salons de la bourgeoisie. J’ai exulté devant les descriptions des grandes portes de pierre du lac souterrain, elles m’ont menées aux verres poussiéreux de la pension Vauquer.
Et la cruauté nulle du prince Veovis résonnait à l’unisson de la médiocrité de celle des filles de Goriot. Le royaume de D’ni m’a protégé de la haine que tout lycéen normalement constitué devrait éprouver pour Balzac. Et Ti’ana m’a montré que finalement, le « récit initiatique », c’était juste de la tétrapilosectomie pour dire « la grande aventure de toute une vie ».

Ti’ana et tant d’autres de ses comparses m’ont préservés du rejet que je vois dans les yeux de trop de mes élèves. Le livre ce grimoire absurde et abscons, les classiques, ces trucs que l’on vous force à ingérer à longueur de pages d’agenda. Merde. Glissons dans la pile, un sur deux, des mangas, des adaptations de jeux vidéos écrites avec les coudes. Ce n’est pas qu’un souhait, c’est un miracle qui se répète.

Qui s’est très exactement répété en avril 2012 dans un bus plein d’élèves du Collège Criméa. Je ne suis plus le héros – je suis prof – mais le témoin.

Indifférent au bordel ambiant et aux yeux doux que lui fait Mia, Rhys a le nez plongé dans des pages. Je passe devant lui durant ma patrouille si-vous-vomissez-vomissez-dans-le-sac-et-pas-dans-les-cheveux-du-voisin-de-devant et il me regarde de cet air repérable à vingt mètres des élèves qui veulent dire quelque chose mais qui ne savent pas comment. J’ouvre donc le contact.

« Que lis-tu ?
– Mon livre préféré, je l’ai lu… (geste emphatique). »

Et il me tend le rectangle broché comme on tendrait un nourrisson. Je reçois l’objet, il est recouvert d’une sorte de tissu rêche et la couverture arbore un logo argenté – décoloré par endroits – « Death Note« .

Je me prépare à faire l’adulte, à lui remercier mais non, tu sais, le boulot, les bulletins, le dentiste. Ti’ana surgit de derrière ma mémoire et me prend au collet.

« Merci beaucoup. Je te le rends très vite. »

Chez moi.
Le bouquin est lu en une petite heure. Une mélasse indigeste de sous-Colombo et de traduction abominable. Mais les yeux de l’héroïne ont la même couleur que ceux d’Anna. J’écris un mot de remerciements que je joins au bouquin. Rhys le lit l’air un peu déçu. Comme si j’avais dit que la Sagrada Familia était une chouette cahute. Normal, mes mots ne pouvaient pas se montrer à la hauteur de ce qu’il a ressenti. Et je n’ai pas à lui dire que j’ai été exactement à sa place un jour.

A balbutier d’exaltation devant les horreurs grammaticales de Myst, le livre de Ti’ana, à pleurer discrètement le jour où il a été porté disparu.

Qu’il est rassurant de les savoirs si nombreux, ces personnages de papier, guides de nos lectures.

Come to the dark side…

J’ai découvert le secret de l’autorité.

Ben ça craint.

J’en ai déjà parlé pas mal de fois, l’autorité est à l’enseignant ce que la Rollex est à tout vrai homme : la preuve du succès. Autorité, fantasme de chaque prof se rêvant en train d’ouvrir la bouche, tandis que les élèves, les yeux écarquillés, boivent à la source du savoir pour ensuite se lancer dans des projets de gue-din sous l’oeil bienveillant de leur mentor.

Ça c’est dans l’idéal. Parce que bon, au fur et à mesure que l’année s’avance, le rêve devient surtout de pouvoir ouvrir la bouche sans être interrompu par Lauren qui a oublié son cahier donc ça sert à rien qu’elle travaille, par Gremio qui est grave vénère celui qui lui a pris son stylo il se dénonce ou il va lui péter la gueule ou par les pleurs spasmodiques de Coraline parce que Geoffroy refuse ses avances et ses petits coeurs Hello Kitty. Si on rajoute à ça que le mois de Mai ressemble, au niveau des jours fériés, à de la dentelle de Calais ce qui force à accélérer le rythme dans un contexte qui n’y est pas franchement propice, et on obtient ce que l’on appelle dans des termes techniques de l’enseignement, un sacré bordel.

Or donc, c’est dans cette délicieuse ambiance que j’entame hier mon cours de 3e. Déjà assez peu jouasse à l’idée de les voir – ils me gonflent sévère en ce moment par leur désengagement chronique et leur haussement de sourcil méprisant devant tout cours plus original que « lisez le texte, répondez aux questions » – je me rends compte que :

1. L’ordinateur mis à disposition dans ma salle a rendu l’âme. Je le soupçonne d’être mon aîné, c’est donc pas vraiment de sa faute. Ceci dit, pour faire l’appel et présenter mes diaporamas interactifs sur la déportation de Primo Levi et mes vidéos sur la Shoa (le programme de 3e, joie et gaudriole), c’est assez peu pratique.

2. Une main malveillante a nettoyé mon tableau blanc avec un produit pas vraiment adapté : du coup l’encre de mes marqueurs ne s’efface plus correctement. En une heure, j’obtiens à la place d’une surface vierge un tableau vaguement impressionniste.

3. Je suis donc condamné à faire cours avec de vieux polycopiés tout pourris, chose que la classe, gâtée par leur équipe pédagogique 2.0 méprise cordialement.

C’est dans ce contexte pour le moins tendu que Culgan décide de faire le crétin. Culgan n’est pas particulièrement insolent ou désagréable. Mais il est la preuve vivante des limites du collège unique. Quelle que soit l’activité proposée, on le sent en décrochage. Il n’en n’a rien à carrer, de la proposition complétive ou de la situation d’énonciation. Le meilleur moment de sa scolarité a été son stage en entreprise. Le reste du temps, il glandouille, dort sur sa table ou bavarde.
Il trompe donc son ennui par des gestes débiles et irréfléchis. Aujourd’hui, comme je lui ai reproché un peu vivement son 34e oubli de matériel, il se lève et va suspendre sa veste à mon portemanteau. Geste qui, d’ordinaire, lui aurait valu une bonne vanne bien cinglante, un grand rire de toute la classe et on se serait remis au boulot jusqu’à sa prochaine connerie, juste avant la sonnerie (Culgan est réglé comme un coucou suisse).

Pas aujourd’hui.

Je suis prof, pas animateur. J’en veux à la Terre entière, infoutue de mettre à ma disposition un matériel de boulot correct et cette blague de gosse de huit ans achève la fusion du réacteur. Je m’avance vers lui de la démarche du bourreau. Ce qui me reste de recul meurt de savoir quelle tête je fais cet instant. En tout cas un grand silence tombe sur la classe.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Je ne hurle jamais. Ma voix est trop fluette pour ça, je ne suis pas convaincant. En plus je deviens tout rouge et je bute sur les mots. Bref le truc pas spécialement impressionnant. Pas aujourd’hui. Mes cris font trembler les murs et pourtant pas de montée dans les aigus, pas de chaleur. J’aurais même presque froid. Culgan a l’habitude de mes sorties, il esquive, anguille, avec une débilité.

« Ben quoi, vous l’utilisez pas, aujourd’hui, votre portemanteau je…
– Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu as le droit de faire ça ?
– Je dois faire sécher ma veste
– Tu as le droit de faire ça ?
– Il y a Seed qui a
– Tu as le droit de faire ça oui ou non ? »

Je ne lâche pas, la question est on ne peut plus fermée. Il comprend que je vais continuer, il baisse la tête et lâche entre ses dents.

« Non.
– Tu es là pour travailler oui ou non ?
– Mais ça m’intéresse pas !
– Oui ou non ?
– Pourquoi on fait ça, ça…
– Oui ou non ?
– … oui. »

Il s’assoit correctement et, pour la première fois depuis des lunes se tait. Totalement. Plus un mot, plus un son. J’ai l’impression d’avoir stoppé un satellite sur orbite. Pas la moindre sensation de fatigue. Au contraire, ma voix semble gagner en puissance. Alors je pousse ma chance.

« Tu prends ton stylo tu écris. »

Il obtempère. Intérieurement ça jubile. C’était juste ça en fait. Ne pas les lâcher. Les mettre face à leurs conneries, leur faire peur. Les enfermer dans une question. Leur faire

violence.

Dans ma cervelle les circuits se rallument. Je baisse les yeux. Devant moi ça n’est pas la carcasse d’un dragon vaincu mais un gamin. Un mètre quatre-vingt cinq de gamin. Le regard rivé à sa table. La lèvre, un pli au coin, il retient quelque chose, et j’ai trop peur que ce soit lacrymal. Putain la honte.

Dans un silence de mort, je récupère une liasse de feuilles que je distribue pour me redonner une contenance. Je me dis que ça pourrait être ça. Tous les jours. Entendre une mouche voler et faire cours comme je l’entends.

Tout seul.

Le papier entre leurs doigts. Moi je suis en CE1, dans ma tête j’entends la voix de Luke Skywalker qu’il me dit qu’il ne viendra jamais du côté obscur. C’est jamais les mânes de Victor Hugo qui sont convoquées, dans les situations critiques. On a les directeurs de conscience que l’on mérite.

Je respire. Ma voix reprend sa tessiture habituelle.

« Et maintenant on va voir pourquoi Primo Levi est un débile schizophrène. »

Lorelei tente un demi-gloussement. Je lui renvoie un sourire. Culgan relève la tête, la 3e respire. Moi aussi. C’est pas cette fois-ci que je tournerai Seigneur Noir des Sith.

Communication politique et pétage de plombs

(La direction de ce blog dénie toute responsabilité suite aux hémorragies auriculaires qui pourraient résulter suite à la lecture de ce billet.)

Bien.

Avant de devoir arborer mines triomphales de circonstance pour les uns ou faciès contrits pour les autres, sortons de cette interminable marathon popolitique en racontant n’importe quoi. Je tiens à souligner que c’est pas moi qui ait commencé.

Rappelez-vous. Premier tour des élections. La candidates qui défend les arbres, les fleurs et le droit de lyncher les fraudeurs en place publique s’exprime ici :

Et là, les geeks (et moins geeks) s’étranglent en reconnaissant les quelques notes samplées dans la bande-son de la vidéo.

Non. Non franchement c’est bien. Que certaines personnalités politiques reconnaissent enfin la place du jeu vidéo dans la société, au point d’utiliser 5% d’une bande-son (parce que bon, les droits ça coûte cher) pour porter un message aux Français. Ne nous arrêtons pas en si bon chemin ! Attribuons à chaque candidat à la fonction suprême son thème de jeu vidéo rien qu’à lui (si vous avez un dictionnaire anglais, c’est mieux).

Pour Jacques Cheminade, The Man in the Hole

Pour Nicolas Dupont-Aignant, Into a World of Illusion

Pour Nathalie Arthaud, Valedictory Elegy

Pour Philippe Poutoux, Alone

Pour François Bayrou, I bet my belief

Pour Jean-Luc Mélanchon, Battle is joined

Pour Marine Le Pen, A declaration of war

Pour Nicolas Sarkozy, Never Surrender

Pour François Hollande, I am the One

Holà oui… Il est vraiment temps que ça s’arrête…