Nouvelle soirée entre collègues. Envie, besoin, de se débarrasser de la semaine passée. Cette année, le meilleur moyen me paraît encore de le faire avec mes compagnons d’armes.
“Vous devriez plutôt aller dormir”, prescrit chef, mi-figue mi-raison (je laisse l’erreur de frappe), en nous voyant préparer la soirée, impatients comme des mômes.
Belle soirée. Beaucoup de sourire, de chaleur, et quelques photos.
“Dis, tu vas écrire un article ce soir ?” me demande T., alors que nous dodelinons dans le métro.
Oui. Même trois phrases, même un fragment. Parce que cette journée a eu du sens également.
Et même si je n’ai plus de voix, la faire advenir.
Ça tangue au collège Ylisse. Les mêmes vieux monstres ressurgissent. Les mômes ne se calment pas, notre sang-froid flanche. On commet des erreurs, des mots volent entre nous. Chaque adulte se renvoie la balle. “Le pire, c’est que tout le monde a ses raisons” a écrit je ne sais plus qui. C’est ce qu’essaye en gros d’expliquer la cheffe, dans la grande salle où s’entasse son équipe. Je n’aimerais pas être à sa place. Ce n’est pas la faute de la vie scolaire, ni des profs, ni de la direction. Tout le monde fait ce qu’il peut. Des regards fuient, d’autres bouillonnent. Certains ne comprennent pas la raison de tant de vacarme. Comme souvent l’assemblée se termine parce qu’il faut enchaîner, faire cours, recevoir des parents. Trois collègues ont amené des pains au chocolat pour le petit déjeuner.
Commission éducative de W., exclu depuis cinq jours. Tour de chant choral des profs, chacun essaye, avec son timbre, de briser la nonchalance du môme qui nous fixe de ses deux billes miroir. On est obligé de lui parler, de trop lui parler. I. précise et rigoureuse, V. les mots en vrac, le timbre juste. Et moi qui toujours trébuche. Et espère qu’il aura retenu autre chose que la couleur du foulard de l’assistante sociale.
Les 3ème Orphée semblent avoir décidé de se servir de ma tension comme de leur yoyo personnel. Les 3ème Orphée sont des choupinous en sucre, qui participent en levant la main, qui sont capables d’un brin d’humour et de dérision (ce qui leur fait automatiquement gagner pas mal de points dans mon classement). Les 3ème Orphée sont curieux, capables de rester fascinés par les subtilités du point de vue interne multiple.
Mais les 3ème Orphée ne fichent rien à la maison.
Leurs carnets de correspondances sont un exercice de style à la Queneau autour de la phrase “Ne fait pas son travail à la maison.” J’ai à peu près tout tenté jusque là. Le dialogue, le rappel des règles, la construction d’un projet commun, les menaces, les sanctions. Les mômes acceptent tout avec le stoïcisme d’un canard sous la pluie. J’ai l’impression de me trouver face à un Rubik’s Cube bien élevé. Les 3ème Orphée sont mon Mystère de la Chambre Jaune, et il est hors de question que je termine le récit sans avoir trouvé la mécanique du crime.
Pause de midi. B. pince les lèvres. “Dis donc, pourquoi je suis pas dans tes billets ? Il faut faire quoi ?” Bonne question. Ce soir, il suffit de demander.
Mon cours de latin avec les 3ème est très mauvais. Très très. Mal préparé, mal ficelé, je ne vais nulle part et m’essouffle sur les pages du manuel. Les bavardages n’ont pas de terrain plus fertile. Je m’agace, le ton monte. Je ne veux pas qu’ils soient parfaits, je veux qu’ils soient capables d’accepter que, de temps en temps, je fasse de la merde. Petit moment de répit quand on s’attarde sur la différence entre insulte et injure.
“C’est bizarre monsieur. J’insulte quelqu’un dans le collège, c’est une injure et dehors, c’est une insulte ? – Voilà.”
Pour la troisième fois de la journée, J-T fait le guignol devant la porte de la salle. Je ne connais J-T que de réputation. J’ouvre la porte et je l’invite à entrer.
“Vous voulez faire du latin, J-T ? – D’où vous connaissez mon nom ? – Vous me tournez tellement autour que j’ai pris des renseignements.”
Il recule devant les rires des élèves. Tourne les talons vers l’un de ses amis, triomphant. “Il connaît mon nom ! Il connaît mon nom !”
Sortie de cours. J. est en train de se battre avec C., au portail du bahut. La pousse à l’intérieur.