Vendredi 22 janvier

Undertale est un jeu absolument génial, en particulier dans sa tentative d’exploration d’une narration particulière, celle, justement, du jeu vidéo.

Ma grande frustration reste de ne pas réussir à me lancer dans ce grand oeuvre que serait l’emploi de ce media à l’école de façon réfléchie. J’ai un chapitre quasiment prêt sur Portal et Portal 2, et un travail d’écriture longue inspiré de la bande-son et des dessins d’Eternal Sonata. Mais à chaque fois la frousse me prend. Pas assez sérieux, pas assez solide, malgré les dizaines de références dont j’ai bardé ma progression. 

Prochain chantier à ouvrir sérieusement.

Jeudi 21 janvier

Michel Tournier dit des conneries. Michel Tournier tient sur l’avortement des propos gerbatoires.

Et c’est toujours la même chose, l’éternel marronnier, dans lequel je n’arrive pas à croire que je suis en train de foncer : séparer l’oeuvre de l’auteur, oui ou non ?

Oui. Oui évidemment.

Je n’ai pas le moindre sens du religieux. Le sacré est pour moi un concept des plus brumeux. Mais les silhouettes qui s’y dessinent ont presque toutes cette forme : les mots ont leur vie propre. Et c’est leur faire grande injustice que de vouloir les corseter à l’esprit dont ils sont issus. 

“Comment vous savez que l’auteur il a voulu dire ça, monsieur ?
– Je ne sais pas. Et ça n’est pas important. Ce qui est important est ce que moi, je vois.”

Les élèves ne sont pas idiots. Si l’on pose ce précepte essentiel dès le collège, alors, en tant que lecteurs, quelque chose peut s’allumer. Ils comprennent. Ils comprennent que l’auteur n’est pas cet empli d’une sapience innée. Qu’il s’agit d’une personne qui, par travail, accident et hasard, a réussi à coordonner des mots, à leur donner une vie, une forme et une pensée. 

C’est là son seul mérite, le seul qu’on doive lui reconnaître. Le reste n’est que littérature. Que les artistes soient médiocres ou stupides. Peu importe. Notre tâche en tant qu’êtres dotés de pensée est de parvenir à briser ce lien. À ne pas dire “Quel grand artiste !” mais “Quelle grande oeuvre.”

Que les compliments et les blâmes à la personne soient réservés à cet être de chair et de sang. J’espère qu’à un repas de famille, une nièce ou un petit-fils a expliqué à tonton Michel que, sérieux, il déconnait. Je souhaite que David Bowie se soit éteint en paix parmi les siens. Mais cela ne m’appartient en rien

Ce qui m’appartient, c’est mon admiration devant la dignité excentrique de Life on Mars, ma fascination de l’exploration de la caverne par Robinson. Si je ne dois transmettre qu’un nombre fini de choses à mes élèves, hormis ce PUTAIN D’ACCORD DU PARTICIPE PASSÉ, cette certitude figurera en bonne place.

Mercredi 20 janvier

Cette année, j’ai la chance, l’honneur et le privilège d’être coordonateur de l’équipe de français du Collège Ylisse.

Ouais.

Bon en fait, je dois avouer que ma motivation numéro 1 pour accepter la fonction a été que j’ai pu, pendant un après-midi, hurler d’une grosse voix dans les couloirs “Viens donc là que je te coordonne !” (je sais, j’ai des motivations d’une complexité démentielle). La motivation numéro 2 est qu’absolument personne d’autre ne voulait de la fonction en question. 

Jamais en reste d’une idée débile, j’ai proposé à plusieurs reprises de mutualiser les cours de l’équipe via une dropbox. L’idée est simple : tu prépares ton cours, tu crées un répertoire à ton nom, et tu y flanques tes fichiers, sans ordre précis, l’idée étant de fournir une base à des collègues que ça intéresserait.

Jusque là, il s’agit de l’un de mes échecs les plus retentissants. Et je pense en être le seul responsable.
À bien y réfléchir, la préparation de cours est un boulot extrêmement personnel, j’irais même jusqu’à dire intime. Parce que chacun le fait avec ses méthodes de travail, son langage et bien entendu ses défauts. Je suis le premier à admettre que mes prépa sont un bazar monstrueux. Une fois la “ligne de basse” construite, j’improvise en permanence en fonction des élèves et de leurs intérêts, ce qui fait que la ligne de basse s’enrichit de notes de post-its, de copier/coller améliorés péchés ça et là et de tableaux cryptiques. 

Mon sens de la honte étant cliniquement décédé depuis 1983 (quand je suis tombé de ma chaise haute et que ça m’a dévié la cloison nasale, grosse vente de classe), ce n’est pas le genre de chose qu’il m’angoisse de dévoiler aux yeux du public. Mais je peux comprendre que ce soit le cas pour des gens plus pros que moi.

Il n’empêche. Je pense que l’une des pistes pour une vrai réforme du système scolaire serait une possibilité simple et “non-complexante” de partager le boulot fait chez soi. Parce que quand je vois les cours des neuf dixièmes des collègues, je suis dans un état d’admiration total.

Mardi 19 janvier

Texto de T., la collègue d’anglais.

“Les 3èmes Orphée étaient les mieux rangés dans la cours aujourd’hui, et N. te fait des bisous !”

Bon, je me suis suffisamment plaint dans ce journal de l’affect dévorant des mômes d’Ylisse à l’égard de leurs profs. Cela dit, là, ça fait plaisir. 

Journée passée à explorer les plaines de la planète Mira, en compagnie de vaillants compagnons. Les trajets sont longs, mon esprit flotte un peu. Je me suis donné dix ans. Dix ans à être prof. Pour ne pas trop s’user, pour ne pas trop rentrer dans les habitudes. Il me reste deux ans.

Et après ? 

Après ne pas se poser trop de questions. Comme mes mutations, j’aime errer dans ma vie professionnelle. Parce que ce n’est qu’en me sentant libre de tout pouvoir quitter que j’arrive à me donner entièrement à ce boulot.

Lundi 18 janvier

Le papier carbone de l’arrêt-maladie bave un peu. Frustration. Être en arrêt, c’est un peu l’angoisse. Impression de me retrouver sur le banc de touche, impuissant.

“Faut lâcher prise.” J’ai entendu la phrase une dizaine de fois depuis le début de l’année. 

Tentons.

Dimanche 17 janvier

Et le dimanche on s’évade

Vendredi soir on m’a conseillé de raconter cette histoire “parce que personne ne pourra la comprendre”, alors je la raconte. C’était il y a trois ans.

La ville de Fossoyeuse est vide. Fossoyeuse, c’est une ville imaginaire. C’est la capitale des Morts-Vivants (mais on dit les Réprouvés, sinon c’est raciste), dans le jeu World of Warcraft. J’ai choisi d’être des leurs. Plutôt qu’une vaillante guerrière humaine, ou un druide des Elfes de la nuit. Personne n’aime les Réprouvés. C’est dégueulasse. Tu tombes au champ d’honneur, un seigneur maléfique te ressuscites, tu réussis à lui échapper, et tout le monde t’en veux, juste parce que tu as des os qui te traversent la peau et que tu ne respires plus. Je choisis d’être leur champion. 

Personne ou presque ne fréquente Fossoyeuse. Les catacombes sont désertées, on leur préfère les rues bruyantes d’Orgrimmar une autre ville, à ciel ouvert, elle. À travers l’écran, j’effleure la pierre et le bois torturés, je me balade. Je pourrais massacrer des monstres, apporter sa poêle à frire à un cuisinier quelconque ou chercher le bâton légendaire qui fera de moi un demi-dieu. Ça me fatigue. Ce que j’aime, c’est émettre un “waw” muet quand je découvre une forêt de cristaux, que je rends visite à ma reine virtuelle ou que je découvre un rebondissement du scénario.

Et cueillir des fleurs. On peut cueillir des fleurs dans ce jeu, et j’adore ça.

Ce soir là je parviens devant la banque de Fossoyeuse. Elle est tenue par deux zombies et un fantôme sans visage. Je m’assois devant. J’ouvre une boîte de dialogue et je commence à monologuer. J’avais une histoire en tête, elle est trop médiocre pour être écrite, ou que ce soit. Et pourtant, j’ai envie de poser les mots. Alors je parle en l’air. Le prêtre mort-vivant balance l’histoire.

Il y a deux types un peu plus loin. L’un d’entre eux se détourne et se place devant moi. Tourne sur lui-même et saute en l’air. Je ne m’en formalise pas, tout le monde fait ça. Dans World of Warcraft, personne ne reste immobile. Pour passer le temps, plutôt que d’être statique, on moonwalk ou on effectue des sauts périlleux. Mais malgré sa gymnastique, il reste présent durant mon histoire, avant de me faire un signe de la main et de repartir.

Je reviens les jours suivants. Je m’invente une routine. Raconter une histoire, ce qui me passe par la tête, tous les jours à la même heure. Très souvent je parle aux murs. Aux personnages incarnés par l’ordinateur. Et de temps en temps, rarement, à des joueurs humains. J’ai le droit à quelques commentaires désobligeants. C’est comme sauter en l’air, c’est normal, ici. Et puis je suis un Réprouvés, à quoi s’attendre d’autre.

Trois semaines. Il y a quatre personnes qui reviennent régulièrement. On discute un peu, l’une d’entre elle me demande pourquoi je fais ça. Je ne sais pas trop. “Parce que ça me plaît.” C’est une Elfe de sang, elle rigole et sur mon écran, s’affiche le menu d’échange d’objets. Elle m’offre une tunique. Plutôt jolie soit dit en passant. Je la revêts le lendemain pour mon histoire.

Un mois, deux, trois. Le public varie. Un soir, ils sont prêt d’une quarantaine. Fossoyeuse se remplit doucement, les gens en profitent pour faire deux trois achats, se retrouvent pour une quête commune. J’improvise d’autres contes. Des histoires drôles, des sagas. Pendant trois mois, il y a un brin plus de visages, à Fossoyeuse. On m’offre des potions de soin, des fringues, quelques armes. Un orc et une troll m’ajoutent sur facebook sous leurs traits humains.

Un jour j’arrête. Plus le temps. Parce que j’ai commencé à mettre régulièrement mon blog à jour. Parce que si mon avatar Réprouvé pouvait allumer sa petite lumière sur la place de Fossoyeuse, son alter ego humain devrait essayer de faire de même dans sa réalité. 

Samedi 16 janvier

La Nuit Originale parle ce soir des médias et de leur immense pouvoir. Plusieurs fois, le sujet virevolte : “Mais après tout, si tant de productions médiocres existent, c’est bien parce qu’il y a un public qui est demandeur non ?”

Question éternelle de l’oeuf et de la poule : le public créé-t-il des médias abrutissant, ou les médias abrutissent-ils le public ?

Je ne suis pas partisan de multiplier les domaines de savoir abordés à l’école. Mais hélas, je crains que nous n’ayions plus le choix. Je ne supporte plus que N. vient me voir en me demandant si j’ai vu le dernier reportage “à BFMTV”, terme qu’elle utilise en équivalence de “aux infos”. Je ne supporte plus le “On l’a vu sur Internet !” que m’oppose une classe en fin de non-recevoir. Je ne supporte plus non plus le “MonSIEUR, on peut pas utiliser ce renseignement, il vient de Wikipedia et on SAIT que c’est FAUX ce qu’il y a sur Wikipedia !”

Il y a dans ces phrases et dans ces comportements de vrais enjeux de pouvoir. Donner aux mômes les lignes directrices de cette technologie, plutôt que de les borner aux fonctions simplistes de quelques applis sur smartphones est essentiel. Peut-être faudrait-il donner le moyen aux profs documentalistes, les vrais experts sur le sujet, de former les mômes. Sans doute les ESPE devraient-elles appuyer sur cette part de notre métier qui devient de plus en plus preignante. 
Une partie de l’avenir se trouve là-dedans. Et il est urgent qu’on y accompagne les mômes.

Vendredi 15 janvier

Les cinquièmes latinistes sont inquiets, les cinquièmes latinistes ont regardé la télé hier soir :

“Monsieur, c’est vrai qu’il n’y aura plus de latin ? Ils ont dit que c’était parce que c’était éli… él…
– Élitsite.
– Élitiste, plutôt non ?”

H. et E. me regardent avec de grands yeux. E. est totalement perdu, j’en avais déjà parlé, et H. a passé hier les tests de SEGPA. Ils s’éclatent pendant une heure sur l’activité que j’ai préparé et sont parmi ceux qui retiennent le plus facilement leurs déclinaisons.

Cours de cinquième, je joue les acolytes dans la classe de T. Moment de plaisir égoïste à n’être que celui qui aide, sans avoir à être celui qui impulse. Et privilège rare de voir un collègue en train de bosser dans le secret de sa salle de classe. Je crois fermement à la nécessité de venir se rendre visite les uns les autres. Ne serait-ce que pour dédramatiser les moments “cruciaux” que sont les inspections. Apprendre. Et, tout simplement, pour ne pas nous sentir isolés. 

Boulot avec les 3èmes autour du texte de Juliette “Aller sans retour” : I lève la main.“Monsieur, la valise à la fin, c’est à la fois une valise mais aussi les souvenirs, c’est ça ? Donc ça peut être deux choses à la fois !
– Exactement.
– Comment c’est possible ?
– C’est possible parce que c’est de la poésie.
– Ouaaaaah !”

Repas du vendredi, les nerfs commencent à lâcher. J’aime bien quand I. est là et décide de péter un plomb. Voir la collègue la plus carrée du bahut balancer des vannes à côté desquelles les miennes paraissent bien sage me fait hurler de rire.
Et puis je me dis qu’I. est ultra solide. Qu’elle craque. Et qu’on a repris depuis deux semaines. De plomb.

16h, je rentre sans la moindre énergie au cours de latin des 4èmes.

“Monsieur, vous avez l’air épuisé ! On peut présenter à l’oral les exposés qu’on a fait sur les gladiateurs ? On en est super fier et comme ça vous pourrez vous reposer !”

Jeudi 14 janvier

2 heures de réunionite, comme tous les jeudis matins. Je fais un compte-rendu légèrement hystérique de mes formations réforme du collège devant des collègues hilares, inquiets ou carrément désespérés. 

Après coup, je m’en veux. J’ai égoïstement fait ce que j’adore, le show, mais je n’ai pas pris le temps d’essayer de répondre à de légitimes angoisses… Gare, petit padawan, à l’orgueil…

Quatre heures à faire passer des tests de SEGPA à des mômes. Ils galèrent de concert devant leurs petits cahiers jaunes et bleus, que je corrigerai ensuite… pour quoi faire ? Les réorienter, leur donner d’autres outils ? Je n’en sais encore rien. Ils sont totalement absorbés dans les calculs, les croix à cocher, les formulaires à remplir. Ils sentent obscurément qu’un truc important se joue, leur concentration est palpable. Quatre heures durant je suis exclu. J’écris des trucs absolument lucides et inquiétants.

Latin. Les 3èmes sont en grande forme. J’ai le droit à de beaux moments de surréalisme :

“Monsieur, au temps des latins, le français, ça existait chez les gaulois ?

– Pourquoi ils savaient lire une carte et nous on sait plus ?

– Ils ont rencontré des CHINOIS ? Comment ils savaient que c’était des chinois, même ?”

L. tourne la tête vers la baie vitrée et pointe un doigt émerveillé. Un gigantesque double arc-en-ciel se déploie. 

“Faites tous un voeux !”

Ils s’exécutent, moi aussi. Vingt minutes plus tard, lumière d’apocalypse : soleil couchant et nuages gris sur la cité d’Ylisse. “Fermez les rideaux, vite, vite, ça fait froid cette lumière, monsieur !”

Je sors des cours pour me diriger vers le conseil d’administration. Mon casque dépasse de ma poche. Cheffe : “C’est un sabre laser ?” 

Mercredi 13 janvier

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Hier soir, réunion orientation avec les parents, la première d’une longue série, à n’en pas douter. La conseillère d’orientation passe un bon moment à expliquer clairement les parcours possibles, de façon extrêmement claire. Puis séance d’entretiens.

Je ne cesse de dire qu’il n’y a pas deux élèves qui se ressemblent. Les préoccupations des parents, elles, sont toujours les mêmes. J’ai le sentiment que l’intervenante aurait pu danser la carmagnole sur un panda, le résultat aurait été à peu près similaire :

“Et si jamais, finalement, il s’aperçoit que son orientation ne lui plaît pas ?

– Elle va se mettre au travail. Oui, je sais, elle le dit depuis la sixième et il reste cinq mois avant son orientation mais elle va s’y mettre ! De toutes façons, il n’est pas question qu’elle fasse autre chose que S !

– Un CAP ? Mais elle est pas attardée, ma fille !

– Tu as entendu ? Si tu ne fais pas tes devoirs, tu iras en voie PROFESSIONNELLE ! Et alors là, tu vas comprendre !”

Comme nous jouons notre rôle d’enseignants, eux jouent leur rôle de parents. Ils posent les questions attendues, nous donnons les réponses qui rassurent. De peur de les fermer définitivement en expliquant que OUI, il faut peut-être que M. se prenne un mur pour comprendre qu’elle n’est pas aussi exceptionnelle qu’elle semble le croire. Que S. n’est pas le bébé que sa maman voit devant elle mais un ado qui jouit de son pouvoir dans le jeu de ses hésitations. 

Il faut une sacrée force de caractère des trois côtés pour se poser la question de l’avenir. “Pourquoi vous ne nous expliquez jamais comment créer une entreprise ?” demande A., sa politesse exquise voilée d’un doux reproche. Je lui montre le site d’E et l’entend soupirer d’admiration. “Mais ça, vous oseriez pas le faire, vous monsieur ?”

Non. Parce que, comme à leurs parents, comme à nombre d’entre nous, l’avenir m’effraie. Et même si ce n’est “que” l’après troisième, devoir en gérer 24 d’un coup est d’une angoisse terrifiante. 

“The world fears the inevitable plummet into the abyss. Watch for that moment… and when it comes, do not hesitate to leap. It is only when you fall that you learn whether you can fly.“