Mail d’élève extatique : “Merci de m’avoir mis une si bonne note au rapport de stage.”
Ce genre de commentaires m’attendrit autant qu’il m’agace. Agacement car malgré toutes mes réflexions sur le sujet, j’échoue à transmettre ce concept de base : le correcteur n’est pour rien dans la note. Le môme devrait s’auto-congratuler, pour le coup.
Ce qu’il y a derrière m’inquiète : j’ignore quelle valeur à mon travail. Seule cette autorité supérieure est en droit de l’évaluer.
Je rajoute cette réflexion sur la pile de mes chantiers à ouvrir pour le troisième trimestre.
J’en ai marre, c’est pas juste d’abord, j’ai des devoirs à faire pendant les vacances.
Plus précisément, je dois corriger une partie des évaluations communes.
Les évaluations communes consistent tout bêtement à faire passer les mêmes épreuves à tous les élèves d’un même niveau. Et avec la modération habituelle d’Ylisse, on ne fait pas juste passer des épreuves communes au bahut mais des PUTAINS D’ÉPREUVES COMMUNES AVEC DES ÉPÉES BÂTARDES ET DU TRASH METAL !
En gros, TOUS les élèves de TOUS les niveaux (sauf les 3èmes mais eux avaient déjà eu le brevet blanc) ont du composer pendant deux heures sur des sujets communs. Je n’ose imaginer ce que l’organisation du bazar a eu comme effet sur la santé cardio-vasculaire de Cheffe-Adjointe et la déforestation de la forêt amazonienne par les sociétés de fabrication de copies doubles.
D’autant plus que ces questions d’épreuves communes me laissent toujours un peu perplexe. En ceci qu’elles pointent un paradoxe du système dont tout le monde est conscient, mais sur lequel personne n’intervient.
Je m’explique. Depuis quelques années, le Ministère de l’Éducation Nationale et ses représentants directs (recteurs, inspecteurs…), insistent sur la nécessité d’individualiser, de personnaliser la construction des savoirs chez l’élève, ainsi que l’évaluation, qui doit avoir un sens. En gros, si un môme n’a pas progressé à la vitesse attendue dans l’apprentissage de, mettons l’attribut du sujet, il nous faudra modifier le contrôle que l’on souhaitait lui donner dessus. Dans les établissements classés – comme celui où j’enseigne – cette préoccupation est particulièrement marquée.
Malgré tout, à intervalles réguliers, il nous est demandé de créer des évaluations que TOUT LE NIVEAU va passer en même temps. Là, plus de place à la différenciation, tout le monde doit être au même point. Ce qui peut être vécu comme une expérience profondément injuste pour des mômes à qui l’on a expliqué, jusqu’alors, qu’ils pouvaient aller à leur rythme. Là, le message envoyé est “tu peux prendre ton temps, mais pas trop quand même.” Et quand on voit le poids qu’ont les évaluations communes dans l’esprit des élèves, on peut se demander quelle vision des examens ils se construisent.
Ce paradoxe se retrouve à l’échelle nationale au moment du brevet : il n’est plus temps de personnaliser, ou de prendre en compte le côté unique de chacun. Quel que soit le point où tu en es arrivé, élève, tu dois passer par les cerceaux d’un examen commun à tous les 3èmes de France. Et on se casse à nouveau les dents sur ce paradoxe éternel : les élèves de ZEP, ECLAIR, REP, REP+ et autres sigles, qui sont censés être l’objet d’une attention plus soutenue, pour qui des moyens supplémentaires, humains comme financiers sont mis en œuvre seront toujours en infériorité face à des élèves dont la situation familiale et sociale aura permis de saisir les codes de l’école et de la société en général.
Les évaluations communes sont l’exemple parfait de cette injonction contradictoire : “N’enseignez pas en REP de la même façon qu’ailleurs mais préparez les élèves aux mêmes épreuves de sélection. Aux mêmes attentes.”
Le problème est, qu’une fois de plus, personne ne s’est penché sur le “comment” : quelles étapes suivre pour arriver au même point ? Comment prendre le temps, s’attarder sur le cas de chaque élève tout en leur donnant les dénominateurs communs du système scolaire et étudiant ? Encore une fois, les enseignants se retrouvent avec de grands principes et leur capacité d’improvisation. Qui fonctionne plus ou moins bien suivant les jours, les cours, les classes.
Soir : je passe la soirée avec G. que j’ai rencontré via ce blog. Je crois que plus que ma capacité à dégoiser sur ce boulot quotidiennement, c’est pour ce miracle que j’y reviens tous les jours : tisser des liens. Entre lecteurs, profs, élèves, anciens élèves, gens de passage. Une sacrée magie, les mots.