Un gamin poli, agréable et respectueux, qui n’est pas départi d’humour. Ses résultats oscillent entre le correct et le moyen. Le genre d’élève qui reste flou sur mon radar. Il y en a tellement d’autres qui réclament, qui exigent de l’attention.
Et puis il y a la remise des bulletins.
La voix du papa de D. s’enfle et se brise d’impuissance. Il est furieux contre son fils mais a saisi que cette colère est inutile. Furieux, il m’explique l’addiction de son fils aux jeux vidéo. Ça dure depuis des années, il le répète tous les ans à ses professeurs principaux. Il a tout tenté, le dialogue, les ordres, la confiscation des objets incriminés. Rien à faire. Dès qu’il y a de nouveau accès, D. étiole ses nuits devant les écrans. “S’il vous plaît dites-lui, vous.”
J’ai proposé à D. de tenir un journal de ses heures de coucher. Juste comme ça. Pour voir. Promis, D., je n’en parlerai pas à votre papa. Hier, il vient me rendre la feuille de papier qu’il a précieusement conservée dans son carnet de correspondance. Je consulte le document en essayant très fort de ne pas laisser tomber ma mâchoire sur le bureau.
Va falloir agir et vite. Continuer le travail avec les autres adultes du collège, contacter les associations, parler avec D. dont la bouille placide se contracte dès qu’on lui parle de “problème”, de “comportement dangereux” ou tout simplement de “réduire la dose”. “Mais je travaille bien, monsieur !” proteste-t-il d’un ton toujours égal.
Nouvelle mission inédite : rendre ses nuits à un élève.
D’accord nous les profs on est rien que de sales fonctionnaires qui bossons jamais d’abord.
D’accord j’ai été gréviste et j’ai poussé l’outrecuidance jusqu’à marcher au milieu de syndicalistes qui sentaient la saucisse barbecue.
Mais bon, ça n’autorisait pas le destin à me foutre tous les arriérés de ces cinq derniers jours aujourd’hui.
Ça a débuté avec un cours de latin flippant de normalité. Les élèves entrent calmement en cours. On révise rapidement ce qui a été vu au cours précédent, j’interroge quelques élèves à l’oral sur les déclinaisons, on lit le texte page 40, on traduit le fragment manquant. Pas un mot plus haut que l’autre. Et non, ce n’est pas un poisson d’avril, c’est un cours de latiniste. Je sors en ayant l’impression d’avoir joué dans un spot “L”Éducation Nationale recrute, et notre boulot, c’est tout comme on le montre à la télé !”
Mais bien entendu, on est à Ylisse, ça dure donc assez peu de temps. L’heure suivante, je co-anime un cours avec la 5ème de T. Ils travaillent sur la description et doivent rédiger le portrait d’une personnalité de leur choix. Depuis le début du travail, Z. n’a pas écrit une ligne. Cette excellente élève à qui je faisais cours il y a une heure lève sur moi un regard fatigué.
“Que se passe-t-il, Z ? – Pas d’inspiration, monsieur. – Il vous suffit de prendre une personnalité que vous aimez. Un artiste, un sportif, un personnage de roman…“
Z. se tortille sur sa chaise. Je sors mon regard de jedi 14 “Tout ira bien, dis-moi ce qui te perturbe, car je connais les tréfonds de ton âmeuh.”
“Mais monsieur… À la maison je regarde pas du tout ça. J ‘écoute et je regarde des… des… – Des quoi Z. ? – Des classiques.” (mot à peine chuchoté)
Je ne commente ni ne sourcille. Elle se détend un brin, et j’enchaîne.
“Qui aimez-vous bien, dans ce que vous regardez à la maison ?”
Et voilà comment entre les Ariana Grande, Thiago Silva et autres Songoku, on trouve un portrait de Marylin Monroe, dont Z. m’avoue en rougissant un brin qu’elle adoooooore la scène où sa robe se soulève sur la bouche d’aération. Si je la retrouve en Quatrième, on étudie un Jacques Demy c’est obligé.
Une – trop courte – récréation plus tard, j’enchaîne avec les 3èmes Tortignon qui doivent aujourd’hui juger Norma Lewis, le personnage du Jeu du bouton. B. est dans une forme olympique : dans le rôle du témoin, il livre une vision de l’accusée sobre et émouvante, défendant cette future mère courage, à qui on a proposé un choix odieux, jouant sur la part d’ombre qui sommeille en chacun de nous. Sa voix tremble aux bons moments et il se rassoit dans un silence respectueux. Jusqu’au moment où s’élève la voix de sa camarade. “Euh… Tu sais qu’on était censé l’attaquer, Norma ?”
Pause de midi. J’ai des consignes plein la tête, je me suis battu afin que les 3èmes Tortignon s’écoutent, se respectent, que O. ne vole pas le 4 couleurs d’A., que les tables soient déplacés EN SILENCE puis rangées EN SILENCE, que le niveau de langue reste poli. Devant la salle des profs, un petit groupe entoure P. et sa carcasse de grand môme. Il est tout voûté, P., les traits tirés. Ses lèvres s’étirent en son habituel sourire, mais un sourire tremblant. Sans joie. P. vient de se prendre le “J’y arrive plus.” en pleine face. Il y a eu un cours de trop avec une 6ème apocalyptique. “Je sais pas comment je vais faire cet aprèm.” Réflexe, je baisse les yeux sur ses grandes paluches. Le tremblement qui ne trompe pas.
Je me joins au mouvement qui l’entraîne chez Cheffe Adjointe. Oui, Cheffe, on vous amène P. Et P., le monument de fierté, avoue que oui, c’est dur en ce moment, qu’il se demande s’il va y arriver. Toujours les mêmes mots, la même souffrance. Celle qu’on se prend quand on se rend compte qu’être prof, c’est taper contre ce foutu mur en diamant et qu’au bout d’un moment, les phalanges saignent. C’est juste ça. P. a les phalanges qui saignent et a besoin de panser ses blessures. Avant d’arriver au muscle, à l’os, avant que ce soit grave. Cheffe Adjointe est géniale et prononce les mots qui font du bien.
En sortant, je raconte à P. l’histoire des trois jokers.
Les trois jokers, ce sont trois jours que je me suis octroyé dans l’année. Trois jours où je me donne le droit de sécher. Parce que je n’en peux plus, parce que j’ai trop fait la fête, parce que je ne veux pas passer mon costume de prof. Trois jours, pas un de plus, pas un de moins. J’appelle le bahut et j’explique une gastro ou une indigestion. Et je fais l’école buissonnière.
Je n’ai jamais été aussi en paix avec mon boulot depuis que j’ai décrété les trois jokers. Parce que ce n’est pas qu’une flemme permise. C’est un choix moral. Est-ce que je le prends maintenant, ce joker là ? Pourquoi ? Combien de temps reste-t-il ? Cette façon de fonctionner est indéfendable. Mais je ne cauchemarde plus, et j’ai la prétention de croire que mes cours roulent mieux depuis.
Après-midi. Les 3èmes Orphée pouffent de rire sans discontinuer. Je mets quelques minutes à trouver la cause de leur hilarité : quelqu’un a écrit au tableau “Madame Samovar”.
“Hi hi hi hi, Poisson d’Avril Monsieur !”
*consternation*
Fin de journée. Avec les 4èmes, on continue la descente aux Enfers. Umbra et Lux dansent le long des lignes de l’Énéide. Et au collège Ylisse.