Vendredi 20 janvier

Ça craque à Ylisse.

E. continue à se montrer infect avec ses profs, à tel point qu’il passe quasi immédiatement dan le bureau de Cheffe Adjointe au début de son cours d’anglais.

L., alors qu’elle traversait un couloir, s’est fait donner deux claques sur la tête par un élève. 

V. qui propose des cours de malade à ses élèves a face à lui quelques mômes hargneux qui veulent des séances “comme d’habitude”. 

Monsieur Vivi continue à se prendre la tête avec J. qui le regarde comme s’il se parfumait au lisier.

Et la liste est longue. 

Découragement, parfois. Impression que la direction, submergée, fait ce qu’elle peut, mais lentement, tellement lentement, empêtrée dans ses propres obligations.

Impression que la vie scolaire n’en peut tout simplement plus, à tourner en surcapacité permanente.

Impression que les élèves sont définitivement chez eux. L., qui s’est pris les claques, m’a dit avec un petit rire : “En même temps, fallait pas que j’aille traîner vers ces salles-là, non plus…” Je vois rouge en me rendant compte que oui, en ce moment, nous sommes chez les mômes, qui daignent nous accepter.

Paradoxalement, ma vie de prof ne se passe pas trop mal. Les 6èmes Glee, après une période mini-boulets que je suis en train d’exorciser à coup de gros yeux et de punitions afférentes, redeviennent la classe heureuse de travailler dans un but commun… pour l’instant du moins. Et D., qui avait intégré la classe de 6ème Glee un peu fermée laisse peu à peu tomber le masque.
B. me permet de bosser dans une paix relative avec les 3èmes Dalek quand nous faisons cours ensemble. De la même façon, la 3ème A(pocalypse) continue sa métamorphose en classe “normale”, sous la houlette de T. tandis que je lui file un coup de main pour gérer les situations vraiment problématiques.

Raison de plus pour essayer de filer un coup de main ailleurs. Pour que les adultes et les quatre vingt dix pour cent de mômes qui fréquentes Ylisse puissent retrouver un peu de calme.

Jeudi 19 janvier

Le collège Yisse en un mot en ce moment ? Laissons-le à M., leur CPE.

“Je suis partie une heure de mon boulot. À mon retour, j’avais 20 notifications à lire, la plupart des sanctions.

On est dans le dur, à en faire honte à un programme économique de droite. Les élèves se révèlent dans leurs personae les plus désagréables. Les responsables, dit-on, sont multiples : le temps, la fatigue, l’hélicoptère qui tourne sans cesse autour des quartiers à la recherche d’agresseurs de policiers.

Je suis toujours très mal à l’aise vis-à-vis de ce discours, auquel je souscris pourtant : où la fatalité sociale s’arrête-t-elle, où commence la responsabilité des mômes ?

Aujourd’hui, je suis seul face aux 3e A(pocalypse) : je capitalise sur l’ambiance de classe mise en place par T. pour les faire bosser dans le calme. Je ne m’excuse pas d’être seul, je reprends le cours où il s’était arrêté. Les mômes obtempèrent avec bonne volonté, sauf G. G. qui, depuis mon arrivée en tant que prof adjoint, me couve d’un regard noir et me congédie à chaque tentative de dialogue d’un “c’est bon”. 

Je profite de ce moment stable pour lui infliger un pétage de plombs circonstancié. Très brusquement, je me mets à hurler, en projetant bien ma voix comme on m’a appris. Qu’elle ne veut pas que je sois son prof, et que je ne veux pas qu’elle soit mon élève vu son comportement, qu’elle a tout à me prouver et qu’il va falloir qu’on trouve un moyen de bosser ensemble parce que c’est comme ça que ça marche dans une classe, et que le collège se tamponne gravement de nos états d’âme respectifs. La môme me regarde médusée. Et se met au boulot. Elle me gratifiera même d’un “au revoir” à la fin de l’heure.
Petit miracle avec M., aussi. M., élève de dispositif ULIS qui, suite à une question d’une excellente élève sur la définition du mot tyrannie lève la main à s’en détacher le bras : “Moi ! Moi moi moi ! C’est la même chose que le mot qui vous nous avez appris hier qui était dic-ta-ture, ou dic-ta-teur, et c’est comme Hitler !”
Fierté immense de M. d’avoir réussi à rassembler son savoir tout pété pour montrer qu’elle aussi, peut avancer des pions dans la classe.

Moment de joie aussi avec les 5ème Glee, dont j’assiste au cours de chorale. Qui chantent pour la deuxième fois une chanson et sont déjà juste, et en rythme, et motivés pour la rendre meilleure encore. Je vais, je veux arriver à ça avec les 6ème Glee, malgré leurs soucis et mon envie actuel de les changer en projectiles de catapulte.

Retour dans le RER avec B., V. et C. B.et moi transmettons nos conseils de profs vétérans. Parce qu’on est là depuis deux ans et demi. Une éternité.

À Ylisse, le temps coule en geyser.

Mercredi 18 janvier

Aujourd’hui sur facebook, A. – de la poignée d’élèves que j’ai accepté en amis sur facebook – me rappelle ma première année de cours, durant laquelle j’avais viré V. de cours pour rien ou presque. Comme souvent. Parce que j’essayais de me forger une autorité, de montrer que les bavardages ne. seraient. pas. tolérés.

Je repense toujours à cette année de stage avec un mélange de joie et de honte rétrospective. De joie parce que j’ai eu la chance d’enseigner à des mômes exceptionnels. De honte parce que je ne les ai clairement pas autant aidés que eux l’ont fait pour moi.

C’est l’aporie de l’enseignement : on n’enseigne bien qu’en faisant. En apprenant. Mais peut-on accepter que des élèves pâtissent de nos erreurs ?

Oui. Jusqu’à un certain point, pense le prof de trente-quatre ans qui se rappelle la Sarthe. L’enseignement est par essence une science inexacte, et des profs aguerris pourront commettre des bourdes aussi énormes que des débutants. (J’en suis l’exemple parfait). Mais tout est question d’éthique : c’est justement parce que le cours foiré nous attend à chaque coin de rue que j’essaye, quand ma forme, mon énergie et mon envie me le permettent, de commencer chaque heure comme si elle était la première, avec l’expérience que j’ai eu la chance d’engranger. 

On passe son temps à débuter, dans ce boulot…

Mardi 17 janvier

Je croise F. sur le quai de la gare. Des souvenirs en cascade. F. avec qui j’enseignais au Collège Crimea, à qui la nostalgie donne des couleurs chatoyantes. On se parle vite et maladroitement, comme se parlent les gens sur le quai du RER. Elle disparaît pour j’ignore combien de temps, avec ses yeux bleus et nos aventures communes.

Arrive C. Marrant, les croisements. C. est la seule personne à Ylisse capable de me faire éprouver autant de calme que F. Nous arrivons à notre arrêt en nous rendant compte avec une légère appréhension qu’il a neigé pendant la nuit. C’est donc avec la grâce de Surya Bonaly dans ses jeunes amis et la prudence d’un militant de gauche infiltré aux primaires de la droite que nous gagnons le collège. Nous vautrer devant les élèves porterait un coup fatal à notre réputation.

La journée commence en compagnie de M., CPE des 3èmes, avec qui je reçois le père de S. S. mon élève-kryptonite. Celui à qui, depuis la 5ème, je ne parviens à rien apprendre. S. le seul élève sur qui toutes mes tentatives de rapprochement glissent, S. qui me donne l’impression de totalement nier ma présence. Son père, regard fixe et un peu flippant me chante la même chanson qu’il y a deux ans. Qu’il comprend, qu’il va prendre des mesures. Ça sonne glauque et faux.

On enchaine sur deux heures de 3ème A(pocalypse), pour finir le cours que j’avais entamé la semaine dernière. Cours mastoc. Deux heures. Interro, analyse d’extraits de film (Métropolis), trace écrite, découverte et mise en contexte de 1984, questions type brevet. Et ça passe. Ça passe parce qu’il y a deux profs dans la salle. Parce que T. passe de table en table pour expliquer aux élèves les plus en difficulté ce qui leur échappe. Parce que, lorsque G. refuse de se mettre en activité parce que “je suis pas son prof”, T. prend le relai de mon cours pendant que je lui explique sèchement qu’elle peut soit continuer à jouer au gros bébé insolent, soit essayer de se comporter comme l’élève qu’elle prétend être : celle capable d’accéder au lycée facilement. 
Je pense aux dispositifs dont on nous abreuve en ces moments de campagne électoral, à ces méthodes qu’on nous reproche avec un grand sourire de ne pas mettre efficacement en classe. Alors que ouais, peut-être qu’une partie de la solution est dans le gros bon sens, et pas dans les chichiteries des diverses réformes : quand une classe déconne, tu rajoutes des adultes formés pour aider les mômes en difficulté, et ça marche.

Je n’étais pas là hier. Je retrouve Monsieur Vivi pour le repas, et T., pour parler d’autre chose que de boulot. S. se joint à nous. Et ça fait beaucoup de bien. Monsieur Vivi parle de ce qu’il a sur le coeur, à savoir son échauffourée avec J., qui lui a manqué de respect à un point hallucinant. 
J., avec moi, se comporte en élève modèle, drôle, dynamique et brillante. Et je lui en veux terriblement, de devoir, justement, lui en vouloir. Faire corps, c’est ça aussi : montrer aux mômes qu’un manque de respect à l’équipe atteint tous ses membres.
Je tente de faire dériver la conversation, et petit à petit, les choses s’apaisent. Les mots flottent dans l’air épuisé de midi. S. me demande à quoi correspondent les sigles dans lesquels je dissimule les classes, A(pocalypse), Daleks et autres. Sans trop savoir pourquoi, je me retrouve à parler de Sialeeds, mon personnage de jeu vidéo favori. J’essaye maladroitement de raconter son histoire. C’est idiot mais c’est apaisant.

Et retour au boulot. Les 6èmes achèvent leurs rédactions, et avec elle l’orthographe : on entend les accords sujet / verbe hurler jusqu’à la rue d’en face. Mais l’enthousiasme des mômes est tel que j’assiste à leur massacre à la tronçonneuse de la syntaxe avec joie, et corrige les aberrations une heure durant. (Mention spéciale à Alice expliquant que “Non, je ne viens pas du Pays des Merveilles ! Non mais allô quoi !” mon hypertension s’en souvient encore)

Et on enchaîne sur les Daleks. Au moins je suis rassuré : mon cours était bien préparé. Leurs cinquante nuances de je m’en foutisme sont plutôt sobres aujourd’hui. Pourtant j’ai tenté quelque chose d’autre : un corpus sur l’éducation. Le fait de laisser une liberté totale aux élèves, dans l’abbaye de Gargantua. Aucune réaction, si ce n’est de R., comme à l’accoutumée. Et de S., dont j’ai rencontré le papa quelques heures plus tôt, et qui semble très appliqué à battre des ailes en poussant des coassement, hybride-du-Dr-Moreau-style. 

“S. ?
– Quoi ?
– Que faites-vous, là ?
– Chais pas.
– Vous pouvez ouvrir votre cahier ?
– Chais pas.
– Vous pouvez dire autre chose que “Chais pas ?”
– Chais pas.
– Quelle est la racine carrée de trois mille quatre cent vingt-quatre ?
– Quoi ?
– Ah. Perdu.”

Délire dans la classe. “Comment il t’a taillé le proooooof !” Je lance un regard affligé sur les mômes.

“Ben quoi ? Vus l’avez trop eu, avec votre blague, monsieur !
– Ma blague n’était pas drôle.
– Ah ben si !”

Bon. Voyons le bon côté des choses, au moins j’ai réussi à en réveiller certain. Je pousse ma chance à essayer de les mettre en activité de groupe sur leur modèle d’éducation idéal. Je note entre autres qu’ils voudraient :

– Faire cours à la télé (???)
– Prendre des cours de shopping. (alors que tout le monde sait que ça s’acquiert dès que tu touches ta première carte bleue)
– Pouvoir faire les contrôles dans une piscine. (Avis aux lauréats du concours Lépine)
– Baisser le salaire des profs. (”Parce que bon, 6000 euros ça fait beaucoup monsieur.”, dixit une génération biberonnée à BFM teubé)
– Pouvoir manger en classe.

Et c’est à peu près tout. Ils sont en milieu de troisième.

R., pendant ce temps, émet lui aussi des bruits de canard agonisant. La fatigue aidant, je lâche un “Bon, R., j’en ai marre, au coin !”

Et R., à qui faire enlever son blouson est une épreuve en soi se lève en pignant et y va. 

Au coin.

“Wah, monsieur vous savez trop vous faire respecter !”

Je ramasse ma mâchoire sur le sol et enjoint au reste de la classe de se remuer les méninges ou six d’entre eux subiront le même sort. (clairement, la géométrie n’est pas le fort des Daleks.) Les mômes se mettent enfin au boulot.

Je sors en titubant d’affliction. Et termine la journée par un tour chez Y., l’autre CPE. Je m’attarde, Y. a les épaules courbaturées professionnellement. “On reçoit la douleur des élèves, des profs et de la direction.” constate-t-il sans amertume. Mais pour évacuer la leur, c’est infiniment plus compliqué.

Sale mois de janvier. Dans le froid sale d’Ylisse, sur le chemin du retour, je me promets de ne plus baisser les bras. Chacun sa façon de tenir, moi je me récite la devise du Docteur : “Jamais cruel ou lâche, ne jamais accepter, ne jamais renoncer.”

À défaut d’une machine à voyager dans le temps, on peut avoir des principes.

Lundi 16 janvier

L’année dernière, j’ai étudié le fantastique en projetant à mes élèves “Blink”, l’un des épisodes classiques de Dr Who

Alors oui. Malgré l’amour démesuré que je porte à cette série, je suis le premier à reconnaître qu’elle appartient davantage à la culture populaire qu’à la culture “classique”. Celle dont, à Ylisse, les élèves sont cruellement dépourvus, celle qui sert de marqueur social, celle que je m’acharne à transmettre de cours en cours. Et bien entendu, la question de la légitimité de ma séance se pose.

Parce qu’on fond, si je prépare cette séance, c’est avant tout pour me faire plaisir.

Mais pas que. Parce que ce cours-là aura particulièrement besoin de légitimité. Parce que je me sentirai obligé de montrer à quel point ce qu’on fronce souvent le nez à nommer culture populaire descend des grands classiques. Sally Sparrow voyage dans une chronologie délirante, parce que la diégèse le permet. Références, intertextualité : le tissu des séries télé sur France 4 est tricoté à partir des concepts que je râle à faire apprendre aux élèves. 

Cette étude, une fois l’an ou le trimestre, c’est aussi une leçon d’indépendance : apprendre aux mômes à réfléchir sur ce qui les divertit. Donner un contexte, une ambition.

Et bien sûr, ne pas bouder son plaisir. 

Samedi 14 janvier

Hier, retour au collège de quelques élèves de seconde, que j’avais en troisième l’année dernière. Comme à l’accoutumée, pas mal de gêne de mon côté : impression de leur avoir donné tout ce que je pouvais, que cette rencontre est prématurée, ils ont encore beaucoup à apprendre.

Mais ils ont besoin de parler. Alors comme j’ai encore un peu de temps avant de quitter le collège, je les écoute. Me raconter que c’est difficile mais qu’ils s’y attendaient (”C’est pas comme si vous nous l’aviez pas dit, monsieur ! Tous les jours i”), qu’ils se plaisent dans leur nouvel environnement (”Un vrai château, le lycée monsieur ! Alors que bon, le collège…”), et surtout, qu’ils s’accrochent ; 

“Vous savez comment on nous appelle, là-bas ? Les boulets.
– Pourquoi ?
– Bah parce qu’on vient d’Ylisse ! Avant même le premier devoir, la prof elle nous appelait comme ça.
– Et du coup que faites-vous ? 
– Ben comme vous nous avez dit de faire, on se tait et on travaille pour lui montrer qu’elle a tort !”

A. a raconté ça avec flamme. Elle crée son épopée d’étudiante. Derrière elle, T. hausse les épaules. T. dont l’immaturité rendait des points à celle d’un élève de sixième, jusqu’à deux mois avant son brevet. Il parle lentement, un tout petit peu à l’écart du groupe.

“En même temps, on s’en fiche un peu de ce qu’ils pensent un. Moi j’essaye surtout de m’en sortir.”

J’écrivais il y a quelques mois qu’être prof à Ylisse, c’est frapper contre un mur à coups de poings, en espérant qu’il s’effondre un jour. Je ne sais toujours pas quoi dire de pertinent aux élèves qui reviennent. Mais je suis heureux de constater les fêlures dans la muraille.

Vendredi 13 janvier

Journée en montagnes russes, le genre après lesquelles tu ne connais plus ton nom. 

Que ce soit avec les 3èmes Dalek, qu’il faut quasiment supplier pour retrouver le nom de l’auteur d’un discours, tout en bas à droite du texte (”Pfff, c’est loin”, entends-je pendant que l’un d’eux cherche l’info).

Que ce soit Amidala qui, après deux semaines en mode bulldog hargneux a aujourd’hui décidé de jouer les élèves dynamiques et enjouées, pleine de bonne volonté et sollicitant l’aide des profs pour améliorer ses réponses.

Que ce soit avec les 6èmes Glee qui ont mal torché un petit travail que F. leur avait demandé. Je leur dis que je trouve leur parcours actuel médiocre. Sans éclat. Alors qu’ils pourraient trouver de l’enthousiasme et du respect n’importe où. En présentant correctement leurs copies, en mettant tous leurs efforts dans la lecture d’un texte. En étant doux les uns envers les autres. Le collège les mord violemment en ce moment. Rentrer dans le rang. Adopter un comportement grégaire.

Le comportement grégaire, que j’explique aux 3èmes A(pocalypse). “C’est dur de ne pas suivre le groupe, pas vrai ?” Ils hochent la tête silencieusement. Il y a une belle écoute aujourd’hui. Petit à petit, les espèces de créatures hurlantes que j’observais en ouvrant des yeux affolés au premier trimestre se changent en élèves en difficulté, mais pas mécontent d’être là. De redécouvrir leur intelligence.

Que ce soit avec les 5èmes Glee, qui doivent lire un conte à une classe de 6ème. Je les laisse quarante-cinq secondes pour donner des consignes aux sixièmes qui attendent à l’extérieur de la salle. À mon retour, les mômes ont transformé l’endroit, virant les tables et alignant les chaises avec une allée au milieu (”parce qu’on peut juste placer les coulisses en fond de salle, monsieur, ça vous semble correct ?”). Je me retiens très fort de ne pas leur faire de gros câlins. 

Que ce soit avec mes réserves d’énergie que, fatigue n’aidant pas, je ne contrôle plus du tout. Je me retrouve à l’orée du week-end ravi de ce que j’ai accompli cette semaine, heureux d’avoir du temps pour moi, pour des projets qui prennent forme, et plein jusqu’à ras-bord d’une tristesse et d’une rage totalement irraisonnées. En janvier, je suis lunatique.

Deux jours pour tenter de se remettre d’équerre.

Jeudi 12 janvier

Cours avec les 3èmes A(pocalypse). Des vertus d’enseigner à plusieurs. Les mômes suivent, au pire avec une gentille indifférence, au mieux avec enthousiasme, les aventures de Panurge et de ses moutons. Le texte est classique, la forme du cours aussi. Mais je n’ai pas d’appréhension.

J’enseigne devant un collègue, et il y a là une histoire de fierté. Je mets dans mes explications, dans mes questions ce supplément d’énergie, d’envie qu’il me semble parfois impossible de réussir à atteindre. Tout simplement, je crois à ce que je fais, et je m’attache à bien le faire.

Et ça fonctionne. 

C’est impossible à formuler en ces termes dans une réforme ou un programme politique. Mais multiplier le travail en demi-groupes, les classes à plusieurs enseignants, c’est aussi faire appel à notre orgueil. Celui de vouloir bien faire non seulement devant les mômes, mais aussi devant nos pairs. 

À ce jeu-là, nous sommes tous gagnants.

Mercredi 11 janvier

Cours avec les Daleks. Grand thème de l’année : la critique de la société. Nous commençons par des classiques : la découverte de 1984 et de Metropolis. R. prend la parole :

“Monsieur, les ouvriers de la ville invisible, ils ont mal travaillé à l’école, pour se retrouver là ?
– Je l’ignore. Ça changerait quelque chose ?
– Ben oui. S’ils ont fait de mauvaises études, c’est normal qu’ils se retrouvent là.”

Approbation silencieuse de la classe.

“D’accord… Si tout le monde est d’accord, expliquez-moi une chose. Selon votre raisonnement, quelqu’un ne travaillant pas en cours ne peut pas se plaindre s’il a une vie adulte misérable.
– Ouais !
– Dans ce cas je ne comprends pas : pourquoi vous moquez-vous de ceux qui travaillent en classe ?
– C’est ça le truc, monsieur. On s’en moque maintenant parce que eux, ils auront le droit de se moquer de nous après. 
– Et ça vous convient comme système ?
– C’est comme ça monsieur, la vie, faut pas chercher à expliquer hein.”

Ampleur du chantier : argh.