Lundi 23 octobre

En troisième Tardis, il y a le gang de la sonnerie. Quelle que soit l’heure, ils s’attardent toujours après le cours. Trois filles et deux garçons : Sigurd, le redoublant qui veut devenir vétérinaire en Californie, Carrie la timide, Valeria, qui adore écrire et sait que je sais ce qu’est un doujinshi. Et enfin Lorelei, qui est ce qui, dans la réalité, ce qui se rapproche le plus de Daria Morgendorfer.

Autant dire que j’adore ce groupe qui, dans n’importe quel bahut, serait une bande de marginaux.

Je me demande si c’est une constante, un axiome. Dans tout établissement scolaire, la probabilité d’avoir des élèves déconnectés de leur milieu est de x, ou x est égal à la taille du bahut multipliée par l’âge de la principale.

Ils prennent toujours quelques instants pour me demander ce que je lis – et me dire ce qu’ils lisent – pour me raconter une blague nulle ou dessiner au tableau, s’attirant par là-même un sarcasme de Lorelei. De tous petits actes, anodins, mais dont, eux comme moi ressortons toujours avec le sourire. Des moments volés par les marginaux éternels.

Samedi 21 octobre

Dernier RER avant les vacances. Je raconte à T. en rigolant qu’un jour de vacances, j’étais tellement à bout qu’un ancien élève m’a abordé et que j’ai juste dit “non” avant d’avancer.

Ça ne loupe pas, quelques minutes plus tard, je croise un grand jeune homme au sourire éclatant. Un élève de 3ème d’il y a deux ans, au sourire éclatant. Brillant, drôle et gentil. L’un de ceux qui m’avaient écrit, lors de leur départ, un cahier entier de petits mots.

Ce boulot m’use et me régénère sans fin. La mythologie existe aussi, dans les collèges de REP +.

Vendredi 20 octobre

(NB : Suite à un incident bête, Prof en scène sera rédigé depuis un téléphone durant les jours à venir. Navré pour la brièveté et la présentation dégueulasse.)

Dernier après-midi de cours avant les vacances. La promesse de l’aube de Romain Gary encore, Gary à qui sa mère a raconté la France comme un rêve.

“Il a dû être déçu en arrivant, ricane Klaus.”

Je ne me crois pas patriote. Mais je n’aime pas les phrases sans réflexion.

“Pourquoi ? Que lui auriez-vous reproché, à la place de Gary ?”

Pendant quinze minutes, nous parlons. De la France, du Bled, ce pays mythique, pour eux. De leurs parents, arrivés de leur pays, parfois forcés, parfois obligés. Des déceptions, massives.

“Faut pas décevoir les espoirs, monsieur, ça rend méchant.

– Gary a été déçu, vous l’avez vu.

– Il a fait quoi alors ?

– A votre avis ?

– Il a écrit ?

– Il a écrit.

– Et genre ça suffit à tout oublier ?

– Non. Ça fait se souvenir. Mais au moins c’est nous qui choisissons nos souvenirs.”

Jeudi 19 octobre

Les cinquièmes Arkham sont une classe particulièrement toxique. Ils sont capables de faire gentiment tourner un prof en bourrique ou de foutre le zbeul intégral en classe. Ils sont méchants entre eux et cumulent déjà pas mal de sanction.

Sauf avec moi. Pour le moment. Pour le moment, souligné huit fois en rouge, parce que je sais à quel point ces moments sont fluctuants. Je ne le proclame pas trop fort. D’une part parce que ça n’a pas grand intérêt, d’autre part parce que je sais à quel point ça peut être douloureux pour des collègues. Preuve en est, les troisièmes Max, qui me motocultent joyeusement la gueule et se montrent (et non pas se monstrent, comme je viens de l’écrire de façon fort appropriée) adorable en maths ou en histoire-géo, ce qui me fait sentir comme un champignon rabougri.

En fait, les cinquièmes Arkham résonnent à fond avec mon côté papa. Et pour le coup, je peux jouer sur toute la gamme. Papa strict à grosse voix avec Bolgan, terreur des sixièmes, pote avec les troisièmes les plus durs du bahut, et à peu près capable de trouer des pavés avec les doigts, papa poule avec Gabocha, tout petit bonhomme qui des fois pleure à grosses larmes parce que “je suis fatigué, monsieur ! Ma soeur elle est petite et elle pleure la nuit dans la chambre, alors je peux pas dormir !” (*coeur tout serré*), papa rigolo avec Nina qui aime bien découvrir de nouveaux trucs et qu’on lui raconte des blagues.

Aujourd’hui on regarde un extrait du Magicien d’Oz. Bolgan pourrait hurler en disant que ça craint grave comparé à Transformers (apparemment, dans sa vie, il a vu toute la série mais pas grand-chose d’autre), Nanami soupirer dédaigneusement (Nanami aime deux choses dans la vie : soupirer dédaigneusement et son Iphone) et Shilo dire qu’il a besoin d’aller faire pipi.
Mais je leur ai raconté. L’histoire de la MGM. De Judy Garland qui a osé chanter Somewhere over the Rainbow alors que c’était pas gagné, je leur ai montré une planche des Culottées de Pénélope Bagieu sur Margaret Hamilton. 

Et cette classe qui se déteste a écouté avec des étoiles dans les yeux. (sauf au moment ou Bolgan s’est caché la tête parce qu’il a peur de la sorcière de l’Ouest).

Je sais faire un truc, un seul truc bien en tant que profs, c’est dire que les histoires, vraies ou imaginaires, c’est trop super bien.

Des fois, ça résonne avec des mômes. De la pure chance. 

Mercredi 18 octobre

Hier, les troisièmes Tardis ont passé deux heures à faire des exercices de conjugaison.

Il ne s’agissait pas d’une sanction mais d’une volonté de leur part. Afin de vérifier leur maîtrise des temps de l’indicatif, j’avais préparé différents entraînements, allant de l’imparfait au passé antérieur. Les mômes s’y sont lancés avec un enthousiasme assez stupéfiant, et ont passé deux heures “géniales”, d’après leurs dires, tandis que j’envisageais de me suicider en me fracassant la tête contre le tableau (sur lequel j’aurais bien entendu signé de mon sang : “La conjugaison m’a tuer”.)

Cette appétence pour des exercices de conjugaisons bêtes et méchants n’est pas propre à cette classe. Les élèves adorent se retrouver devant des règles qu’ils appliquent à l’infini ou presque. Je suppose que c’est rassurant. Logique. Pour une fois, ils sont en maîtrise de ce qu’ils font.

Ce qu’ils haïssent, c’est l’incertitude. 

Et c’est pourtant là où se situe l’essentiel de notre métier. Les amener, puis les guider, à ce qu’ils ne connaissent pas, ne comprennent pas, et les aider à explorer. Et faire face aux révoltes que provoque invariablement cette exploration de l’inconnu.
Crédo 93187 de Monsieur Samovar : Réussir à faire des élèves des aventuriers.

Mardi 17 octobre

Si avec les troisièmes Max, j’ai décidé hier de devenir un agent des Sith, les cinquièmes Glee me poussent à une décision toute aussi épineuse : me faire tuer.

Depuis la rentrée, tout lecteur de plus de deux billets de ce journal se sera rendu compte que je joue en mode terriblement facile avec cette classe, que Monsieur Vivi a réussi à guider vers une envie d’apprendre et une confiance en les adultes sans faille. 
En tant que professeur principal, je suis devenu cette année une sorte de bizarre divinité tutélaire, dont ils accueillent chaque mot et chaque réaction avec enthousiasme ou révérence. Quand on a un ego comme le mien, c’est peu évident à gérer. Et puis il y a déjà la question de l’année prochaine. “Qu’est-ce qu’on va devenir sans vous et Monsieur Vivi ?” est la question qui revient en boucle, au moins une fois par semaine. 
Aussi, j’ai pris la décision, afin qu’ils ne me prennent pas en grippe et qu’ils brisent un peu le cercle de ce qui pourrait facilement se muer en dépendance malsaine, de me laisser assassiner pour sortir de l’image du papa.
Il y a plein d’assassinats possibles. Comme ce matin ou, pour ouvrir les deux heures d’activité théâtre que j’effectue en remplacement d’un cours annulé, nous jouons au jeu de la valise. Jeu qui consiste à mémoriser une chaîne de mots de plus en plus longue. Et ils sont impressionnants, les Glee. Ils en sont à treize, quatorze, dix-sept mots.

J’ai pris part à leurs côtés dans le cercle. Ils m’étonneront toujours. Ils utilisent une technique embryon du “Palais mental” évoquée dans la série Sherlock. Chaque camarade leur permet de se rappeler un objet. 

Mon tour est venu. “Dans ma valise j’ai mis une PS4, une flûte, une table, Barack Obama…”

Je regarde Delphine et les gros boutons de sa salopette. Salopette, c’est le mot qu’elle a choisi.

“… des chaussures…
– Non monsieeeeeeeur !”

Ils me regardent affligés, tandis que je fais un pas en arrière en m’excusant. Je suis le premier à me tromper. Ils sont tous plus fort que moi. Je peux expliquer les règles du groupe adjectival, leur faire découvrir Conan Doyle ou Delphine de Vigan, mais ils ont meilleure mémoire que moi. C’est très bien. C’est parfait.

Fin d’heure, Benvolio s’approche de moi.

“Monsieur, vous me montrez votre tatouage ?”

Comme à chaque cours depuis une semaine.

“Il veut dire quoi ?
– À votre avis ?
– Ben je sais pas.
– Inventez une histoire !
– Je peux vous l’écrire ?
– Oh oui, moi aussi monsieur !
– Moi aussi moi aussi !
– On a trooooooop de la chance, elle est trooooop bien cette rédaction !”

Malédiction.

Fin de journée, les 3èmes Tardis travaillent gentiment sur des exercices personnalisés, et me consolent des deux heures calamiteuses avec leurs confrères Max hier. On se bidonne bien avec Valeria qui correspond assez bien à l’image que je me ferais d’une Daria Morgendorffer des cités. 
Sauf que Sylvina pète un plomb. On lui a piqué son quatre-couleurs, c’est un scandale, ça va chier monsieur.

“De toutes façons les quatre-couleurs sont interdits, Sylvina.
– Je m’en fous, je veux qu’on me le rende !
– Il est en diamant, votre quatre-couleurs ?
– Je parle pas à vous !”

Houlà. Généralement, en plus d’une agression caractérisée de la syntaxe, cette phrase est la dernière étape avant un pétage de plomb d’élèves. Je m’approche de la môme et, comme avec les grands fauves, m’agenouille à hauteur de regard.

“Sylvina, promis, personne ne sortira tant que vous ne l’aurez pas récupéré.
– Je le veux pas après, je le veux MAINTENANT”

Le tout en me postillonnant copieusement à la gueule. Tel Jupiter courroucé, je me redresse me drapant dans ma toge ma veste. 

“Bon, ça suffit, maintenant il va falloir…”

C’est à cet instant que, décrivant une gracieuse parabole, le quatre-couleurs disparu me passe au-dessus du crâne pour atterrir pile sur le bureau de Sylvina, qui de rouge de colère, repasse à son habituelle indifférence grisâtre.

Et dire qu’il y a quatre heures, je tentais d’affaiblir mon autorité…

Lundi 16 octobre

Une autre séance infernale avec la troisième Max. On sait qu’un cap est atteint quand un élève se mêle de vous aider “Mais faut les virer, ceux qui font du bruit, monsieur.”

Je n’ai aucune excuse quant à la perte de contrôle de cette classe. J’ai beau dire que je n’y arrive pas, que je n’arrive pas à utiliser mes méthodes habituelles, la solution est simple : me muer en Seigneur des Ténèbres. Pas forcément longtemps. Juste assez pour reprendre le contrôle de ce qui ressemble de moins en moins à une classe de collège.

Attention. Ce n’est pas facile. Ce masque, comme tout le reste, s’apprend.

Il ne s’agit pas de se mettre à hurler, à sanctionner à tout va. 

Être un Seigneur des Ténèbres, c’est devenir l’antithèse de tout ce que tu as mis en place dans ta classe. 
Dans mon cas : exit l’excentrique et maladroit monsieur Samovar. Au revoir les configurations de classe qui changent, les cours radicalement différents d’une heure à l’autre, la rigueur pas toujours toujours là. 

Jusqu’aux vacances de Toussaint, je serai précis et dextre. Professant les cours d’une seule façon, n’élevant ni ne baissant la voix, bannissant les anecdotes et les idées glanées ça et là. Un cours, bétonné, érudit, et rien que ça.

Ça fonctionne presque à chaque fois. Les mômes ne sentent jamais autant qu’ils ont passé les bornes que lorsque leur prof n’est plus lui-même. Qu’ils ont troqué le pacte implicite, passé entre eux et l’enseignant, contre quelque chose qui leur échappe totalement.

Ça semble facile. Ça ne l’est pas. Pendant une semaine, et sans discontinuer, il faut fuir sa nature de prof, et ses envies égoïstes. Faire taire cette voix qui vous souffle que “ça suffit, maintenant, ils ont compris.” Être un autre sans rancoeur et sans colère, juste pour leur montrer que ça suffit. Que si cet avatar ne leur permet de bosser, il m’est facile de le troquer contre un autre, nettement moins agréable. Juste parce que la situation n’est plus vivable. 

J’ai trop longtemps attendu pour leur apprendre ça  – parce que c’est aussi de l’éducation – et je le paye.

Il est temps de passer la cape noire.

Samedi 14 octobre

Énorme vague d’optimisme à la rencontre parents-professeurs d’aujourd’hui.

Avec Eleonor, la collègue de maths, nous recevons Ronnie et sa maman. L’entretien se déroule de façon fort classique : les projets de début d’année, la jeune fille expliquant ce qu’elle apprécie, ses difficultés, nous dans notre rôle d’adulte, écoutant et proposant des solutions.

La fin de l’entretien approche.

“Il y a autre chose que vous souhaitez ajouter, Ronnie ?
– Ben il y a le problème d’un camarade qui m’insulte mais…”

Elle se mord les lèvres. Ronnie “adore les histoires”, elle le confessait bien volontiers la veille, dans un grand éclat de rire. Elle me regarde, c’est l’un de ces moments intangibles, essentiels. Ces moments où les élèves consultent l’adulte : ce que tu m’as appris est-il vrai, au fond ? Je m’applique à ne pas bouger. À ne rien renvoyer d’autre que l’attitude dans laquelle je me trouve, d’écoute et d’analyse. Dis ce que tu veux Ronnie, je te respecte trop pour t’influencer, d’une manière ou d’une autre.

Finalement elle se décide.

“… Non en fait, on en parlera en classe, il n’est pas là pour se défendre.”

Les beaux yeux sombres de sa mère s’écarquillent.

“Ah bon ? C’est comme ça que ça se passe dans votre classe ?”

J’ai une sotte bouffée d’orgueil. Il y a dans la phrase de Ronnie toute la culture humaniste que Monsieur Vivi tente de transmettre à ses élèves, et qu’il a souvent l’occasion de professer aux sections Glee. “Regarde”, lui-dis mentalement “tu as réussi. Dans cet endroit où la pire insulte est “balance”, où les mômes peuvent être sans pitié une fois qu’ils se tournent le dos, il y a de la loyauté.. Nous avons encore des planètes entières à parcourir, mais aujourd’hui, on en est là. J’ai réussi à maintenir cet espace dans lequel tu as pu leur apprendre l’essentiel : être de bonnes personnes.”

Délire vaniteux. Mais il y a sur le visage de Ronnie un petit rayon de soleil, qui en ce samedi matin passé à l’ombre des tours d’Ylisse, me rend profondément et totalement heureux.