Lundi 30 septembre

Si je calculais le temps que j’ai passé à m’occuper de chaque élève en quatrième Avaltout, je dirais qu’Hilda a dû me prendre près d’un cinquième de mon temps.

Hilda a depuis belle lurette été identifiée comme ce que l’on nomme pudiquement “une élève à besoins particuliers”. Des tests ont été effectués, des sections adaptées proposées à ses parents, qui ont refusé.

Du coup, Hilda reste en collège général. Et ne pipe quasiment rien à ce qu’il s’y enseigne. C’est d’autant plus frustrant que ce n’est pas de la stupidité. La gamine est vive, et tente, avec la plus grande sincérité, de participer – jamais en dessous de deux-cent décibels – et veut comprendre. Qualité que j’apprécie énormément chez des élèves.

Sauf que cette soif ne sera jamais tarie.

Il manque à Hilda trop de concepts, elle a besoin de trop de temps pour saisir ce que d’autres comprennent presque intuitivement. Et sa révolte contre l’incompréhension est souvent accueillie par des moqueries de ses camarades. L’un d’entre eux me sourit, lorsque je lui reproche de provoquer Hilda : “En même temps monsieur, c’est facile.”

Oui. C’est facile. Facile de s’impatienter quand pour la énième fois, il faut expliquer une évidence, quand, à nouveau, il faut lui dire qu’on n’a pas le temps de revoir où se trouve le verbe, comment reconnaître un nom propre de personne ou de ville.

C’est d’autant plus frustrant que des solutions existent. Qu’orienter Hilda vers d’autres dispositifs ne serait pas une solution au rabais, mais lui permettrait enfin de se rendre compte qu’elle n’est pas idiote, qu’elle peut tout à fait avoir une place agréable dans des apprentissages qui lui plairaient.

Au lieu de cela, elle lutte tout les jours pour déchiffrer les arcanes d’un savoir qu’elle aura oublié le lendemain.

Il en faut, de la patience et du courage, pour la supporter. Et il lui en faut, du courage et de la patience, pour supporter l’école au quotidien.

Dimanche 29 septembre

Dessin : Jack Koch

Le dimanche, parfois, on ne peut pas s’évader, M. Blanquer.

Je ne sais pas si nous sommes nombreux, dans ce cas. Les réseaux sociaux, ça déforme les perspectives.

Mais quand même. J’ai l’impression, que depuis plusieurs jours, nous sommes beaucoup à vivre avec Christine Renon.

J’imagine qu’on en parle pas mal, dans les grands bureaux du ministère, de Christine Renon.

De sa carrière.

De la lettre qu’elle avait envoyée, expliquant que, quand même, elle commençait un peu à fatiguer de ce métier.

De son suicide.

De Christine Renon, moi, je ne connais que ça. Je n’ai pas eu… je ne sais pas comment appeler ça. La force. Le courage. L’envie d’en apprendre plus sur elle. J’ignore le nom de son école, ce à quoi elle ressemblait, si sa classe était pleine d’affiches sur les règles de grammaire. Mais ses mots, les mots de sa lettre ont suffi.

Depuis quelques jours, je vis avec elle. Elle est, comme les quelques fantômes que j’accueille, très silencieuse. Très polie. Et juste derrière moi.

Juste derrière moi, parce que ses mots – est-ce que vous les avez relus, ses mots, Monsieur Blanquer ? Pas juste lus, vraiment relus. – sont importants.

Ils sont presque banals. Une immense fatigue, une impression d’impuissance, de ras-le-bol. Ils sont banals et auraient pu être écrits par tellement d’entre nous. Peut-être que si un événement minuscule s’était produit ce jour-là, son histoire aurait été différente. Comme beaucoup d’entre nous, enseignants, elle serait allé bosser, elle aurait “mordu sur sa chique”, comme on disait dans ma famille. Et ça aurait continué.

Nous sommes un nombre infiniment grand, Monsieur Blanquer, à passer par-dessus toutes les difficultés que Christine Renon évoquait dans sa lettre. Celle que, selon des rumeurs – il ne faut pas croire les rumeurs, n’est-ce pas ? Jamais. – vous avez demandé à ce qu’on ne diffuse pas. Nous sommes nombreux, personnels de l’éducation, à gravir la montagne de difficultés qui, un beau jour, s’est écroulée sur Christine Renon.

Et depuis, le silence.

Nous menons, chacun dans notre coin, une procession funéraire avec nos petites torches improvisées (cette lettre en sera une de plus), avec nos mots maladroits. Sans vraiment de direction.

Parce que la direction, ça n’est pas notre travail. C’est le votre. Donner une direction.

Et, sans vouloir être pénible, je ne trouve pas ça très gentil – oui, gentil – de ne pas donner de direction. De signifier, par votre silence, qu’il n’y a pas de procession, pas de raison de porter nos torches.

Mais Christine Renon est là. Derrière chacun de vos silences, chacune de nos fatigues, chaque moment où nous nous sentons seuls, face à une tâche pour laquelle nous avons de moins en moins d’outils, de possibilités, une tâche qui semble chaque année un peu plus insurmontable.

Pourquoi est-ce devenu si difficile, de s’occuper d’enfants, difficile au point que certains décident de mourir ?

Croyez-moi. Cette question résonne. Résonnera tant que vous n’accepterez pas de la regarder dans les yeux.

Elle et Christine Renon.

(Ci-joint une copie de la lettre de Christine Renon)

Samedi 28 septembre

Nouveau week-end, nouvelles corrections de copies. J’ai permis aux quatrièmes Avaltout qui l’avait foirée de recommencer leur évaluation de conjugaison, les autres se lançant dans un travail d’écriture.

À un ou deux points près, les notes sont les mêmes. Pointe de découragement.

Envie d’envoyer l’inepte paquet valdinguer et de les engueuler.

Mais ça ne marcherait pas.

S’il y a un truc que j’ai compris l’année précédente, c’est que les mômes n’avancent que lorsque je crois aux activités que je leur propose. Et je crois aux vertus de l’exemple. Je vais à nouveau corriger les copies, à nouveau prendre une heure de cours supplémentaire avec ceux qui n’ont pas travaillé. À nouveau je les ferai travailler sur ce qu’ils ont raté. Jusqu’à ce qu’ils comprennent que je ne lâcherai pas, qu’il leur est totalement impossible de tourner cette année à la blague et à la résignation.

Mais bon.

Des fois j’aimerais davantage croire aux vertus des grosses engueulades. Ça prendrait moins de temps.

Vendredi 27 septembre

Nous sommes vendredi, il est 18 heures et c’est trop. Les six heures de cours, les crises d’élèves qu’il a fallu gérer, le paquet de copies supplémentaire qu’il faudra se taper parce qu’on a accepté que la classe recommence le contrôle non révisé, les deux castagnes à séparer, les trois gamins malheureux à consoler, les parents à contacter les…

Nous sommes vendredi, il est 18 heures, et cette année, encore, T. est là. Au collège et en dehors. Indéfectible dans sa présence et dans son amitié.

Cette année, à nouveau, abrutis de fatigue et des étoiles dans les yeux, nous construisons des histoires, créons des mots.

Cette année, à nouveau, je soutiens de toute mon amitié quelqu’un qui me soutient de toute son amitié.

Et c’est un sacré miracle.

Jeudi 26 septembre

Il est 10h30.

Mes cours commencent à 11h30.

Je suis au bahut depuis 8h30.

Pour faire un point avec la CPE sur la classe de quatrième Avaltout dont, pour les deux du fond qui dorment, je suis le professeur principal. Pour photocopier le contrôle de rattrapage. Pour préparer les activités différenciées.

Bref pour faire mon boulot de prof. Surtout de prof principal.

Parce qu’hier, ils se sont déchaînés, les quatrièmes. Des craies balancées dans un cours, des documents arrachés de la main de la prof, quelques insultes, une bagarre, des refus de contrôle… L’heure de 9h30 est une longue liste de leurs transgressions. Je note, commente, gère… Une heure.

“Monsieur, pourquoi vous parlez dans notre dos ?”

Hilda me regarde d’un air triomphant. Le reste de la classe se tient dans son dos. Formation presque géométrique, sourires entendus.

“Je vous demande pardon ?
– J’étais derrière la porte, hein ! Vous arrêtez pas de parler sur nous.”

Onze années de boulot. C’est la seule et unique raison qui me retient de m’en prendre à elle. De l’accuser, dans le désordre, d’écouter aux portes, de se balader dans les couloirs pendant une heure de cours, de parler sans lever la main, de me provoquer. Je lui fais le moindre reproche, et elle devient un symbole de ces pauvres élèves, martyrisés par des profs.

Dans ce boulot, on nous demande – exige – une remise en question permanente. Dès notre formation, et sans arrêt. Parce que oui, nous sommes plus grand, normalement plus forts. Que c’est facile d’abuser de son pouvoir.

Et puis, de temps en temps, il n’y a aucune question à se poser. Je respire longuement. Et je lâche les chevaux.

“Alors oui. Pour ceux qui n’ont pas entendu Hilda, vos professeurs ont passé une heure avec moi à expliquer ce qui n’allait pas avec vous. Et puisque vous estimez que nous manquons d’honnêteté, voilà ce que nous avons dit.”

Et je le leur dis. Calmement, précisément. Pour une fois, la voix assurée. Cinq bonnes minutes.

“Voilà. Comme vous voyez, ce n’est pas vraiment agréable. Mais par contre, j’aimerais vous poser une question : lequel d’entre vous me trouve injuste dans ce que je viens de vous dire ? Dites-moi. Il n’y aura aucune sanction.”

Je les regarde, l’un après l’autre. Et, l’un après l’autre, les regards se baissent. S’apaisent, on dirait presque .

J’avais peur de ressentir un sentiment de triomphe. C’est juste une grande sérénité. Pour une fois, j’ai la sensation d’avoir agi en adulte.

“Ce n’est pas très agréable, hein ?”

Les muses du gros cliché sont avec moi : le passage des Misérables qu’on étudie est celui où Jean Valjean se condamne pour sauver un innocent.

Mercredi 25 septembre

Quand j’ai quitté Gabocha, à la fin de son année de cinquième, j’avais hyper peur pour lui. Gabocha est un gamin frêle, aux grands yeux graves, qui parle toujours avec un filet de voix un peu tremblant.

Divers soucis l’ont empêchés de suivre une scolarité normale lorsque j’étais son prof de français, et je l’ai vu perdre pied peu à peu. Ses travaux devenaient de plus en plus laborieux, et son découragement évident.

Retour au présent. Gabocha a à peine grandi, parle toujours doucement, mais sourit désormais presque tout le temps. Il lève la main dès qu’il le peut. Pas trop pour lire ou jouer des extraits de texte, mais pour proposer des réponses à des questions, dire qu’il n’a pas compris, demander un surcroît d’explications. Ses premières évaluations sont encourageantes. Solides.

Au-delà de la joie que j’éprouve à constater son mieux-être, je suis ébahi du travail qui a été fait. Parents, enseignants, CPE… Ils ont été nombreux à lui tendre la main, à l’épauler, doucement, tandis qu’il luttait contre ses difficultés. L’épauler. Parce que le héros de cette histoire, bien entendu, c’est lui.

Parfois, quand le hasard le permet et que nous en avons la force, il existe des fins heureuses.

Mardi 24 septembre

C’est inacceptable.

Est-ce que c’est avec ça qu’elle partira du collège ? Est-ce qu’elle racontera dans quelques années qu’elle en a bavé ? Qu’en quatrième, ça lui est arrivé.

Arrête de t’abstraire, je me dis. Elle a besoin de toi, reviens à la réalité.

Alors je le fais.

Léonie pleure, aspirant de grande goulées d’air, trop grandes, sur le lino du couloir. Je suis arrivé à la fin de la bagarre. Je tente de la rassurer, de la convaincre de s’asseoir, de respirer plus doucement. J’aimerais créer une bulle de calme. C’est totalement impossible. Je ne peux presque rien faire.

À qui la faute ?

Au crétin qui la cherche depuis le début de la journée et avec qui elle s’est castagnée une première fois, bien sûr.

À ses camarades qui l’entourent, morts de rire, et qui, lorsque je leur demande de s’écarter, préfèrent la veulerie à la décence ? “On reste pour aider, monsieur !”

À ce putain de collège aux couloirs trop étroits et trop sombres qui favorisent les empoignades ?

À moi qui, dépassé par la panique et les cris, finit par hurler sur la seule môme qui tente vraiment de filer un coup de main et ne parviens pas à être, comme d’autres collègues, rassurant et autoritaire ?

C’est inacceptable.

Tu ne viens pas au collège pour vivre une crise de panique devant des mômes hilares et un prof incompétent.

Tu ne viens pas au collège pour cette boue.

Ni pour te demander à qui la faute.

Mais alors, qu’est-ce que tu peux faire, quand c’est la nuit, dans le couloir ?

Lundi 23 septembre

Donc, aujourd’hui, c’était la photo de classe. Et aussi la journée de l’élégance au bahut. Journée durant laquelle on voit donc défiler des gamins en chemises trop grandes pour eux, des filles s’arc-bouter pour apprivoiser des talons d’une hauteur anapurnesque, et des mômes de sixième plus classes que moi avec un nœud-papillon.

Professeur principal de la Quatrième Avaltout, c’est à moi qu’échoit le douteux privilège de les faire descendre jusqu’à la salle polyvalente où se déroule le rituel photographique. Rituel compliqué par deux ou trois petits obstacles amusants dont la providence a le secret :

1. D’abord la nature même de la classe, qui ferait passer de la nitroglycérine pour un modèle de stabilité. Leur faire descendre un étage en bon ordre me fait un peu trop transpirer pour le bien de la chemise blanche que j’ai passée pour l’occasion.

2. Ensuite le fait qu’à cette heure-là, les quatrièmes Avaltout sont divisés entre mon cours de français et le cours d’Histoire, ce qui suppose un mouvement synchronisé digne des plus grandes campagnes napoléoniennes.

3. Enfin, le défi que j’ai bêtement posé à la classe, et pour lequel, en aurais-je la souplesse, je m’auto-botterais bien les fesses. Constatant le peu de solidarité entre élèves, je leur ai en effet proposé de tous venir habillés de deux couleurs. Ce que je pensais être un petit jeu rigolo s’est transformé en psychodrame, Hilda ayant menacé un camarade de l’encastrer dans le trottoir s’il ne venait pas vêtu de la tenue idoine, et la petite Nadette terrifiée à l’idée d’avoir mal compris la consigne. “En noir ? En blanc ? Les deux ? Je comprends paaaaaas !”

Bon gré, mal gré, et avec l’aide du très courageux collègue d’Histoire, je parviens à faire parvenir le groupe jusqu’à son objectif.

Sur le chemin, ovation totale et délirante pour Claude. Claude est un élève qui m’inquiète terriblement. Passé par la case “classe relai” (aka : “On ne sait plus quoi en faire, s’il vous plaît aidez-nous.”), il possède une emprise sur la classe – et, comme je le découvre aujourd’hui, le collège – extrêmement puissante et que je ne m’explique pas. Est-ce sa vie en dehors du bahut ? Des “faits de bravoure” dans le collège ? Ce môme, capable de se comporter en élève cultivé ou en sale petite brute a juste passé une chemise et un jean noir. Pourtant, ceux qui le croisent l’acclament comme la réincarnation collégienne de Cristina Cordula.

Une fois les élèves alignés, je me rends compte qu’à l’exception d’un seul môme, les quatrièmes Avaltout qui sont incapable de tous écouter une consigne en même temps ont tous respecté le code couleurs. Ils se regardent un peu éberlués, tandis qu’ils luttent dans un bruit pas possible pour s’aligner devant la caméra d’une photographe qui doit considérer une reconversion de gardienne de phare au Groenland.

“On peut être classe, quand on veut.” souffle Dorothea. “Ça serait cool si on était tout le temps comme ça.”

Ça ne changera très probablement rien. Mais au point où nous en sommes, il faut tout essayer.

Samedi 21 septembre

Mon père a été prof des écoles la majeure partie de sa carrière. À l’époque où l’on disait encore instit’. Ma mère, l’intégralité de sa vie professionnelle. Ma sœur a été AED plusieurs années.

Et puis, en l’espace de quelques années, des changements d’orientation, la retraite. De nous quatre, je suis le seul à être encore enseignant. Moi qui ai toujours pensé que je serais le dernier arrivé et le premier parti.

Je reste. Je reste et pour la première année, ça ne me chagrine pas.

Ce métier est loin d’être une sinécure. Il est maltraité en diable, et ses conditions d’exercices deviennent chaque jour un peu plus inacceptables.

Je reste.

Je reste parce que je ne l’ai pas encore épuisé. Que je ne suis pas encore épuisé.

Je reste parce que mon histoire dans ce pays n’est pas encore achevée.