Samedi 11 janvier

(NB : J’ai hésité à écrire ce billet car, après une matinée de réunion et une semaine pas mal chargée, je ne me sens pas d’écrire un article profondément détaillé. D’un autre côté, ce journal a toujours cherché à capter les émotions comme elles arrivent. N’hésitez donc pas à compléter ou demander des précisions si besoin.

Première préface en 5 ans de journal, ça fait bizarre. :D)

Depuis que j’enseigne, le terme “d’école inclusive” s’est réveillé. Doucement. Faisant de plus en plus de bruit.

Qu’est-ce que c’est donc que cette bête-là, me demanderez-vous, heureuses âmes qui ne travaillent pas dans l’Éducation Nationale ? Eh bien l’école inclusive consiste tout simplement à faire cohabiter en classe absolument tous les élèves, quelles que soient leurs capacités premières d’apprentissage, leurs schémas mentaux ou leur façon d’être. Cela s’oppose, notamment, à l’idée de créer des sections spécialisées, telles que les classes ULIS ou SEGPA dans laquelle des élèves ayant des difficultés spécifiques feraient toute leur scolarité.

Sur le fond, l’intention est louable. La société ne fonctionne pas – et c’est heureux – en maintenant à l’écart des gens qui ne rentrent pas dans une “moyenne mentale”. Cependant, apprendre lorsque, par exemple, on ne parvient pas à lire un texte écrit, alors que l’on est parfaitement capable d’en saisir les nuances lorsqu’il est lu à l’oral nécessite des moyens humains. Des aménagements spécifiques.

Et c’est là toute l’hypocrisie du système éducatif français actuel.

L’école inclusive est devenue, dans énormément d’établissement scolaire, un moyen de faire des économies et de maintenir les personnels éducatifs dans un état de culpabilité permanente.

Pour cela rien de plus simple : on détruit petit à petit les dispositifs spécifiques, les classes où travaillaient les élèves à besoins particuliers, avec, dans la voix de grands accents d’indignation. “Ouiiiiii, comment l’Ancien Monde a-t-il oséééé parquer ces pauvres enfants, scaaaandaaaale, nous allons tout changer.” Et, ni une ni deux, on flanque ces élèves dans des classes classiques.

Et c’est à peu près tout.

Les élèves sont laissés à la charge d’une équipe d’enseignants absolument pas formés (et parfois pas au courant) sur lesdits besoins spécifiques, avec, au meilleur des cas, une toute petite poignée d’adultes et d’heures pour aider, à condition que ton bahut soit placé à la croisée de deux champs magnétiques et à quarante-cinq degrés de la constellation d’Orion. Et si des adultes osent se plaindre que, on ne serait pas un peu en train de se foutre de notre gueule, par hasard Balthazar (copyright Princesse Soso, ma reine et mon mentor enseignant) :

– Soit on nous rejoue le numéro du “comment OSES-TU vouloir enfermer ces pauvres âmes comme c’était le cas auparavant, MONSTRE ! EXPIE, désormais !”

– Soit on nous chante l’air du Livre de la jungle “Aaaaie confiaaaaance !” à grands renforts d’arguments du genre “Mais VOUS SAVEZ comment faire, au fond. Vous êtes de SUPER PROFS. Vous ALLEZ TROUVER.”

– Soit, après s’être échinés, on va royalement nous dégotter un.e AVS pour s’occuper de huit élèves.

Les AVS (”Auxiliaires de Vie Scolaire”) sont des adultes chargés, justement, de jouer les médiateurs entre le cours du prof et l’élève. Ils font ce que l’enseignant n’a pas forcément le temps de faire. Par exemple, un prof pourra adapter ses explications à un élève, mais difficilement, lui servir de secrétaire si ledit élève ne parvient pas à écrire. Ou rester vigilant durant l’heure à ses soucis de concentration. Bref, AVS est un boulot hyper délicat, qui exige de bien connaître l’élève et d’avoir des notions de pédagogie.

Alors que bon, dans les faits, les AVS ont des contrats de travail hyper précaires, des conditions de travail compliquées et en guise de salaire, les pièces jaunes qui trainent dans les poches des recteurs.

L’école inclusive à la française ne propose pour le moment qu’un nombre ridicule de formation aux enseignants. L’école inclusive à la française ne permet pas de se procurer du matériel adapté aux enfants. D’avoir un peu moins d’élèves dans les classes où on trouve beaucoup d’enfants à besoin particuliers. L’école inclusive à la française est, pour l’instant, un moyen de ne plus avoir à financer des dispositifs qui, s’ils n’étaient pas parfaits et nécessitaient du travail permettaient justement, petit à petit, de replacer des enfants dans un parcours classique.

L’école inclusive actuelle culpabilise enseignants spécialisés, profs et personnels de l’éducation. Elle laisse des enfants face à leurs difficultés. Elle n’a d’inclusive que le nom.

Elle est une blessure honteuse de l’Éducation Nationale, et de la société, qu’il est urgent de traiter.

Vendredi 10 janvier

Il est 13h, j’attends les quatrièmes Dracaufeu dans la cours de récréation. Il est un peu tôt, personne n’est encore arrivé, sauf Yumei. Yumei est une gamine adorable, le sourire toujours aux lèvres, qui aime bien lire en avance le livre qu’on étudie quand j’explique certains points de cours à ses potes.

“Monsieeeeeeur dites-lui d’arrêter !”

Une grande nana de troisième que je ne connais pas se cache derrière moi. Sur ses talons un môme de la même classe. Je le connais à peine, j’ai dû lui parler une dizaine de fois, neuf pour lui dire bonjour, une pour le prier de retirer sa casquette dans les couloirs.

Ma réponse est toujours la même, que ce soit pour jouer ou pas. Petit haussement d’épaules, sourire que j’espère serein.

“Bon, du coup vous pouvez la laisser.”

Le môme se dirige droit sur moi, me plante les iris dans les pupilles.

“Bougez, vous connaissez pas l’histoire, vous connaissez pas l’histoire !”

Stupéfaction. Il se tient à moins de cinq centimètres de moi, la poitrine en avant, le regard noir et par en-dessous. Je réprime un mouvement de recul. Il s’avance encore, me touche le bras. Volontairement ou pas, je ne saurais dire. De très loin, j’entends mon pitoyable filet de voix articuler :

“Il n’est pas possible de parler comme ça à un adulte. Ou de le toucher comme vous le faites.
– Je vous touche pas, je m’en bas les couilles !”

Il s’approche encore. Je sens littéralement la chaleur irradier de sa peau, nous nous tenons, front contre front. Vaguement, j’entends sa camarade, toujours planquée dans mon dos, lui dire de se calmer. A ce point, je pense que même une intervention de l’équipe de France de football au complet ne changerait rien. Il veut que je plie, c’est inscrit dans le moindre mouvement, dans son regard qui ne bouge pas d’un iota, dans sa poitrine qui se bombe.

Du plus profond de ma poitrine, et jusque sous mes ongles, quelque chose de violent se déchaîne. Animal. Je n’en sais rien. On a empiété sur mon espace personnel en toute connaissance de cause et il y a motif à violence. Des taches blanches me papillonnent devant les yeux. Je n’ai pas à me laisser parler ou menacer de la sorte. Je suis en droit de crier, peut-être même de le saisir aux épaules et d’exiger qu’il se calme.

Je pourrais lui en coller une. Bien sûr que non. Et pourquoi pas ? Je ne le connais pas. Je n’ai aucune histoire qui me permettrait d’adoucir ce qui arrive. J’ignore s’il est sujet à des accès de colère, victime d’une situation difficile, d’une famille violente.

Et à vrai dire je m’en fous.

Je. N’ai. Pas. A subir ça.

Et puis je me dis que dans le dos de ce gamin, il y a Yumei. Que Yumei voit et entend tout ce qui est en train de se passer. Je reprends un tout petit peu le contrôle du brasier qui me court dans les membres.

“Il faut arrêter. Avant que vous fassiez quelque chose de grave.”

Aucune réaction. Si possible, il s’approche encore un peu, avant de hurler qu’il s’en bat les couilles. Si j’étais comme tous les autres collègues, que j’avais un pouvoir magique, le moindre charisme ou de la répartie, peut-être que je m’en sortirais. J’ai juste la force de ne pas bouger, ni en avant ni en arrière, de lui répéter qu’il ne peut pas faire ça.

C’est nul.

Et puis, je sens derrière moi la fille se fondre dans la masse qui monte en classe. Il ne pourra plus l’atteindre. Je me détourne, quelque chose qui pulse dans la poitrine. Les quatrièmes Dracaufeu m’entourent, les yeux ronds. Flavia, derrière ses grosses lunettes me lance mi-amusée mi-incrédule :

“Monsieur, vous alors vous êtes calme !”

J’ignore si c’est de l’admiration ou de la pitié.

Je n’ai pas envie de savoir. Parce qu’il me reste quatre heures de cours après ça.

Je sais juste que je manque de me mettre à chialer quand, à 17 heures, Benvolio vient me voir pour me demander si on peut rester un peu pour parler de Mary Shelley. Il l’adore et il ne savait pas qu’on en parlerait en français. Il est heureux.

Jeudi 9 janvier

Je n’aime pas gronder. Je n’aime pas faire la grosse voix, je n’aime pas le moment où il faut faire comprendre que la limite a été franchie.

Mais il y a des moments où c’est nécessaire.

Non que, pendant ce cours, Zara ait été particulièrement insolente – comme elle sait l’être – ou particulièrement virulente.

Mais elle entretient, depuis plusieurs semaines, un mensonge devant ses camarades. Ce mensonge, c’est celui de l’injustice : l’idée que sa classe, la quatrième Avaltout, est malmenée par des adultes qui lui en veulent personnellement. L’idée qu’ils sont passagers d’un radeau, malmené par les tempêtes. J’ai tenté de démonter cette fiction par le raisonnement. Par la logique. Par l’empathie.

Mais aujourd’hui, je perds patience. Alors qu’une fois de plus, les élèves se plaignent de la frilosité qu’ont les enseignants à leur proposer des sorties scolaires (ce que l’on peut comprendre quand on voit qu’ils sont capable de transformer un cours en un croisement entre un concert de Beyoncé et une invasion de Gengis Khan), Zara lance :

“De toutes façons, c’est pas juste. Commencez par dire oui, et vous verrez qu’on se comportera bien.

– Non.”

La syllabe unique est sortie, parfaitement formée. Pas d’hésitation ou de voix qui craque, comme à l’habitude.

“Non. Vous avez le droit de dire ou de penser ce que vous voulez, mais le monde ne fonctionne pas comme ça.”

L’espace d’un instant, je m’interroge. Monsieur Samovar, qui a beau jeu d’inviter ses élèves à penser par eux-mêmes, à ne jamais prendre pour argent comptant ce qu’on leur raconte, n’est-il pas en train de brasser des clichés ?

Non.

Il y a les clichés et il y a l’honnêteté intellectuelle.

“Vous avez le droit de trouver ça injuste. Vous avez le droit de ne pas être d’accord. Mais ce serait une démission de notre part, ce serait malhonnête d’agir comme ça. Parce que nulle part dans le monde qui vous attend, on vous fera confiance sur le futur. Sans regarder ce qu’il y a eu avant.

– Mais…

– Ce n’est ni un débat ni une négociation. C’est comme ça. Vous devez donner des gages. En vous comportant bien. En expliquant ce que vous attendez de la sortie, et pourquoi. En ayant des arguments qu’on ne pourra pas, nous les adultes, réfuter. En progressant.”

Le mot est sans doute trop fort, il est sorti, tant pis. Zara l’a compris, s’en empare.

“Genre là on est nuls !

– Si vous étiez nuls, je me fatiguerais à vous expliquer tout ça ?”

C’est terriblement difficile. De n’être ni agressif, ni complaisant. De leur montrer qu’il existe des principes qui ne peuvent être courbés. Une partie de moi a envie de se mettre à sourire, de les rassurer, d’être chaleureux. Une autre de crier à Zara qu’elle est irrespectueuse, qu’on se verra à la fin de l’heure, et qu’on reprend le cours sur le conditionnel passé.

Et puis il y a un axe très fin sur lequel se dessine la dignité, et que je m’efforce de tenir.

J’ignore si cette conversation aura servi à quoi que ce soit. J’ignore même si j’ai eu raison. Mais parfois, il faut savoir avoir des certitudes, enterrer ses doutes, même pour quelques minutes. Parce que c’est comme ça, aussi, qu’on prépare les enfants au monde.

Mercredi 8 janvier

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La période des fêtes est finie, et je croyais avoir évité les grands clichés sur l’Éducation

Nationale qui fleurissent en cette saison, avec autant d’enthousiasme que les bronchites et les pulls moches.

Ben raté. Je me suis retrouvé, l’autre soir, face à l’un de ces interlocuteurs qui coche toutes les cases du bingo des clichés : les profs se plaignent tout le temps, ont trop de vacances, la sécurité de l’emploi, et j’en passe. J’étais tranquillement en train de hocher la tête en me passant mentalement du Britney Spears sous le crâne à volume 11 (2020 sera l’année du détachement), quand cette phrase a traversé le refrain de “Hit me baby one more time” :

“En plus à chaque fois qu’on propose de faire évoluer le métier d’enseignant, vous refusez.”

C’est tout à fait vrai.

Les propositions faites pour changer les missions du métier d’enseignant sont à chaque fois accueillies au mieux avec méfiance, au pire avec une opposition pure et simple. Et il y a a cela une raison bien simple, que j’ai l’impression de radoter à peu près aussi souvent que la règle d’accord du participe passé avec mes élèves de quatrième : LE métier d’enseignant n’existe pas.

Il serait bon que les différentes autorités chargées de piloter la façon dont on enseigne en France réussissent à se l’enfoncer sous le crâne une bonne fois pour toutes : on n’enseigne pas à Bordeaux comme à Lons Le Saunier, à Lampaul-Guimillau comme à Dunkerque. Et même à Dunkerque, les missions des enseignants d’un établissement à l’autre doivent énormément varier.

Il ne s’agit pas de jouer à qui a la plus grosse (charge de travail). Mais d’accepter l’évidence : on ne peut plus légiférer sur l’ensemble de la profession enseignante, et les quelques spécificités qui existent encore (REP+ notamment) ne suffisent absolument pas à rendre compte des multiples réalités rencontrées sur le terrain. Il existe des bahuts où le travail d’équipe est nécessaire, parce que le profil des élèves nécessite une communication forte entre les membres de l’équipe enseignante. Et d’autres où se retrouver entre profs pour constater pendant une heure que tout va bien et que se casser le ninin à créer un projet sur l’écologie serait totalement idiot, les gamins réclamant avant tout des bases solides en géométrie ou en physique.
Certains établissements nécessitent que l’on passe énormément de temps entre leurs murs pour régler différents problèmes, tandis que d’autres nécessitent surtout que l’on arrive avec des cours particulièrement rigoureux.

Et lorsque des circulaires ou des projets de loi tombent du ciel ou de différents sites internet moches en expliquant que la solution à tous les problèmes est dans davantage de réunions / de temps de présence au bahut / de formations diverses et variées, oui, nous sommes un peu colère. Non pas parce que notre seul but dans la vie consiste à en foutre le moins possible, mais parce qu’on ne cesse de se retrouver devant une évidence niée : la réalité des établissements scolaires est extrêmement diverse, et les équipes qui y travaillent sont les plus à même de déterminer ce qui convient le mieux au élèves.

Changer le métier d’enseignant de façon rationnelle et efficace consisterait à écouter enfin, vraiment, les acteurs de terrain. Et pas juste les profs : les chefs d’établissement aussi, qui ont, à mon sens, davantage vocation à se faire porte-parole de leurs bahuts que d’être formatés en passeurs de consignes de leur hiérarchie ; et à défendre la mission de fonctionnaire qui nous est confiée tout en en montrant les facettes.

“Quand on n’a qu’un marteau, tous les problèmes sont des clous”, disait Daisy Ridley dans un film que nous avons étudié avant Noël avec les mômes. Et nous commençons à en avoir un peu mal de nous faire taper sur la tronche en étant taxé de mauvaise volonté. Alors que nous n’appelons qu’à ce simple constat : il faut absolument cesser de traiter la profession enseignante dans une globalité qui n’existe pas. Prendre en compte cette incroyable complexité est la seule façon d’aider les élèves qui nous sont confiés.

Je ne doute pas qu’il s’agit d’une tâche terriblement ingrate, et qui nécessiterait la collaboration de plusieurs ministres de l’Éducation, de mandat à mandat. Si seulement la politique avait pour vocation de servir l’intérêt général !

Mardi 7 janvier

“… Et la biographie de Mary Shelley raconte que celle-ci aurait appris à lire dans le cimetière, tandis que son père se recueillait sur la tombe de sa défunte épouse…
– SUR sa tombe ?”

Je pousse un soupir exaspéré et lance à Jourdain un regard éhontément piqué à Meryl Streep dans Le diable s’habille en Prada.

“Oui, voilà, il montait sur sa tombe et il pique-niquait dessus.Il
– Mais monsieur, vous énervez pas, j’ai le droit de demander, vous avez plus aucune patience !”

Le reproche me frappe en plein visage. Pas par sa formulation mais par sa justesse. Jourdain a épuisé toutes mes réserves de patience à son égard. J’ai été son prof en cinquième et cette année en troisième. Il n’a que peu changé, physiquement comme mentalement. Jourdain continue à prendre la parole de façon totalement anarchique, à se lever pour aller ouvrir une porte ou fermer une fenêtre, aller faire coucou à un camarade dans le couloir, ou tourner sa table dans le sens qu’il estime, lui, être le bon, et peu importe s’il tourne le dos à son groupe ou au tableau.

Jourdain veut faire le contrôle après ou avant les autres. Il veut le faire à l’oral, là, maintenant tout de suite, où il se met violemment en colère.

J’ai tenté plusieurs approches. Lui ai proposé des alternatives, lui ai accordé du temps et beaucoup de réponses. Rien à faire. Il n’a jamais été disposé, lui à prendre sur lui ne serait-ce qu’un peu, ou à essayer d’infléchir son attitude. Et je ne supporte plus, en pleine activité, de l’entendre me demander si je préfère mes frites au ketchup ou à la mayonnaise (au ketchup, si vous voulez tout savoir), ou bien ce que j’ai offert à ma maman à Noël.

Du coup oui. Quand il intervient, je pars du principe que je devrais encore lui réexpliquer les règles, et je n’en peux plus. Alors je m’énerve. Tout de suite.

Et il en est grandement responsable. Je ne suis pas masochiste au point de considérer que le problème vient avant tout de moi, j’ai connu suffisamment d’élèves difficiles à Ylisse.

Mais la question n’est pas là. Peu importe qu’il soit en tort ou que j’ai déjà fait des kilomètres pour lui.

Il a le droit de demander.

Et je dois être capable, lorsque la question est pertinente ou fruit d’une simple curiosité, de la traiter comme telle. Surtout comme, lorsque ce soir, il n’a pas commis le moindre manquement aux règles de la classe.
C’est usant. Incessamment mettre en perspective, tout le temps tenter d’être juste. Parce que c’est ainsi. Parce qu’ils ont le droit.
C’est le jeu.

Lundi 6 janvier

En ce jour de reprise je m’aperçois que :

– Quitter le foyer à 6h30 a toujours l’impact psychologique d’un coup de Doc Martens dans l’entrejambe.

– Je me carre une réunion au bahut samedi matin ce qui met immédiatement mon humeur dans la zone “Tempête Katrina” de mon baromètre émotionnel/

– Je reprends avec les quatrièmes Avaltout ce qui veut dire qu’une heure d’échauffement est exclue, il va falloir être en mode septième sens tout de suite.

Et, bien entendu, les élèves de me déçoivent pas. En moins de quatre minutes, je confisque une paire d’écouteurs avec laquelle Kimi s’emploie à fouetter Rufus (”Mais c’est parce qu’ils sont amoureux monsieeeeeeur !”), je tente de convaincre Hilda que bramer “Bonne année” à chaque fois que quelqu’un passe dans le couloir – maudites portes vitrées – n’est pas obligatoire et m’aperçois qu’un peu moins de la moitié de mes ouailles dispose de son cahier de français.

Je combats très fort mes sanglots tandis que j’entame une leçon de grammaire. On mésestime souvent les valeurs lénifiantes de ce genre de cours. Dans cette matières fuyante, où tout est question d’interprétation et de subjectivité, le fait de s’entraîner sur des règles un peu solide a quelque chose de rassurant. Et c’est donc avec une bonne humeur relative – et bruyante – que les mômes se mettent au travail.

“Monsieur, c’est vrai qu’on est en guerre ?”

La question fuse comme à chaque fois que, dans un rare moment de concentration, les élèves ressentent le besoin de parler de quelque chose qui les titille. Explosion de réactions :

“Oui, ils l’ont dit à la télé !
– Oui il y a / insérer ici un vlogeur quelconque / qui l’a dit !
– Moi j’en ai parlé à mes parents ils m’ont dit de me taire.”

Il y a deux types de questions hors-sujet au collège : celles lancées pour gagner du temps, sur laquelle on espère que le prof va disserter, et celles auxquelles les élèves veulent une réponse d’adulte censé être dépositaire d’une autorité. Un prof donc. Le silence quasi-surnaturel pour la quatrième Avaltout me laisse penser que je me trouve dans le deuxième cas.

“C’est une question très compliquée. Il y a la guerre entre plusieurs pays, et des gens en souffrent terriblement.”

Je ne peux ensuite que leur donner des ressources pour se renseigner. Moitié en espérant développer leur esprit critique, moitié, je l’avoue, pour détourner leur attention d’un problème qui m’est insupportable. Parce qu’après tout, hein, je ne suis pas payé pour ça.

Et déjà, je vois que j’enfile mon armure.

En évinçant les sujets.

En refusant de m’indigner autant que je le ressens aux tripes devant une insulte terriblement misogyne. Ne lui hurle pas dessus. Reste froid. Sanctionne mais surtout explique.

En, déjà, laissant passer dans le couloir de petites incivilités pour traiter les  plus importantes.

Cette armure est nécessaire. Vitale. Pour eux comme pour moi.

Mais, comme après chaque vacance, il y a ce moment terrible, où je me rends compte que je ressens beaucoup moins bien.

Comme disent les anglais : ça vient avec le territoire.

Samedi 4 janvier

Fin des vacances et retour de ce que j’appelle le “travail en tâche de fond”. Il s’arrête après quelques jours de vacances et reprend peu de temps avant la reprise. Une petite voix permanente, comme les personnage de “Il était une fois la vie” qui fait la liste de ce que j’ai à faire, des soucis à régler, des retards accumulés, ou de l’avance à prendre.

Il y a quelque chose d’épuisant à avoir ce bourdonnement qui résonne en permanence au fond des pensées, et il a été la cause de mon épuisement, lors de mes premières années d’enseignement.

Mais, petit à petit, j’ai tenté de m’en faire un allié. Ce murmure et ma conscience, il me permet de ne plus oublier des échéances ou de me retrouver totalement en panique un lundi matin.

En définitive, l’une des tâches les plus importantes du prof, c’est de ne pas se laisser dévorer. Par ses classes, sa hiérarchies… et avant tout soi-même.

Vendredi 3 janvier

Suite des corrections du brevet blanc : aujourd’hui, rédaction.

J’adore donner des rédactions aux élèves, en classe. C’est un travail long, complexe, qui ouvre tant de perspectives : j’invite certains à réfléchir sur la cohérence de leurs idées, d’autre sur le point de vue qu’ils vont adopter, et d’autres, tout “simplement” à ce que c’est de raconter une histoire.

Malgré tout, il y a un truc bizarre avec la rédaction. Une sorte de défiance.

“Bien sûr, on ne veut pas que vous deveniez écrivains.” Phrase que j’ai entendue presque chaque année, et que, lors de mon entrée dans le métier, j’ai moi aussi formulée, par mimétisme. Parce qu’elle est censée rassurée. Elle est censée mettre au travail ceux qui sont paralysés par l’exercice.

Avec le recul, je commence à l’identifier comme l’une de ces phrases qui font du mal. Parce qu’au fond, on leur dit quoi, aux élèves, quand on leur dire qu’on ne veut pas qu’ils soient écrivains ? Que c’est compliqué ? Que c’est un truc tellement élitiste qu’il faudrait être un peu dingue pour le leur demander ? Que c’est une profession et qu’on ne veut pas les forcer à passer le diplôme d’écrivain, après lequel on n’a plus le droit de rien faire ? C’est étrange.
Je n’entends jamais de profs dire qu’on ne veut pas que les élèves soient des lecteurs “bien sûr”.

De plus en plus souvent, au brevet, la rédaction est le moment de l’abandon. De l’épreuve et au sommeil. Trois, quatre par salle, ils posent leur stylo et leur tête dans les bras. Trois lignes, au mieux. “C’est trop compliqué.” disent-ils souvent quand on les invite à reprendre. Et puis, de toutes façons, ils ne sont pas écrivains.

Alors depuis quelques années, j’essaye de leur dire que si, j’aimerais qu’ils soient un peu écrivains. Écrivains, c’est à dire avoir la possibilité de mettre en mots ce qu’ils ont dans la tête. De le coucher sur le papier pour le garder. Ou, pourquoi pas, pour le comparer à la façon dont ça a jailli de leurs pensées à celle dont la main l’a retranscrite.

Je pense que ce ne serait pas si mal que ça, un monde d’écrivains. Un monde de gens qui auraient les mots, qui n’auraient plus la peur, et pourraient arranger sur le papier ou l’écran, les mondes qu’ils ont en tête.

Ce serait presque un projet de société.

Jeudi 2 janvier

L’autre jour, j’ai appelé chez Sylvain. Cela fait plusieurs semaines que les remarques s’accumulent dans son carnet et qu’il en fait de moins en moins. Et mes remarques s’écrasent sur son indifférence un peu comme les tentatives des grévistes de communiquer avec le gouvernement français s’écrasent sur sa certitude.

Au bout du fil, je tombe non pas sur ses parents mais son grand frère. Grand frère que j’ai eu également en quatrième, lors de mon arrivée à Ylisse, et qui s’est ingénié à transformer mes cours en une répétition de soirée d’enterrement de vie de garçon au niveau de l’ambiance et du niveau sonore. Autant dire que l’entendre aujourd’hui se soucier de son frère en disant qu’il est important qu’il “ne fasse pas de bêtises” me donne très fort envie de rigoler, tout en le saisissant par les épaules en hurlant “JE SUIS CONTENT DE TE L’ENTENDRE DIRE !”

Concernant Sylvain, toutefois, le diagnostic est assez clair : il s’ennuie. Même s’il ne rentre pas dans la case traditionnelle de l’élève brillant, le môme est futé, intéressé et, surtout, recherche le contact avec les profs. Pour bosser, il a besoin qu’on le remarque. Qu’on sourit à ses mots d’esprits, qu’on lui demande de se mettre au travail.
Et dans une classe comme la quatrième Avaltout, dans laquelle une partie non négligeable du temps est consacrée à empêcher un gamin de ne pas mettre le feu aux rideaux, ou à trouver un moyen de remédier le plus efficacement possible aux lacunes ou aux mal-être des uns et des autres, Sylvain s’embête. Parce que non, il n’est pas spécialement malheureux. Ni en difficulté. Mais il a besoin d’attention. Sinon, il déconne. Regarde ailleurs, attend. Et, finalement, prend le chemin, très banal, d’énormément de collégiens qui se rappelleront de ces années comme confuses, et vaguement pénibles.

Pourtant j’aimerais lui consacrer du temps aussi, à Sylvain. Parce qu’il est drôle, que son humour, un peu sarcastique, est rare en quatrième. Et tout simplement parce qu’il est l’un de mes élèves. Atteint de ce syndrome qui tourment souvent le bahut d’Ylisse : ni assez mature pour s’en sortir tout seul, ni assez en difficulté pour que des légions d’adultes lui viennent en aide.

Je passe mon temps à faire ce calcul débile – en expliquant qu’il est débile – devant mes classes, leur disant que si on divise cinquante-cinq minutes par leur nombre en classe, on obtient à peine plus de deux minutes à consacrer par élève par cours. Et même si c’est débile, je tiens mentalement le compte qui sont en déficit grave de ces minutes. Sylvain en fait partie.

Et ça m’emmerde.