Un mois, depuis cette première rentrée bretonne. Et cette question qui revient souvent, de mes amis comme de ma cervelle : “Tu ne t’ennuies pas, dans ce collège ?”
Douze années de région parisienne m’avaient bien cramé au niveau de l’énergie, et ce départ était une façon de préserver cette carcasse qui, mine de rien, commence à prendre de l’âge, et peut-être aussi, doucement, de commencer à m’éteindre. Plus de syndrome du paladin, plus de drama. Juste, faire son métier, un peu toujours le même, jour après jour.
Ah ah ah.
Il m’aura fallu trente jours pour le comprendre : pas plus que dans sa vie personnelle, on ne laisse derrière soit ses idéaux, ses envies et ses névroses quand on est prof. Le décor a changé, plus de vert, plus de mer, mais l’intrigue reste la même. Les mômes d’aussi passionnantes énigmes. Ma confiance toujours aussi chancelante.
Ce bon gros mardi commence par deux heures de sixième Canarticho, durant laquelle l’AESH aidant Oleg est absente. Et j’avoue que je suis dans mes petits souliers : parce que faire en sorte d’éviter un maximum de contrariétés à Oleg, qui ne parvient pas à les gérer, tout en pilotant un travail de groupe avec des sixièmes qui manquent encore cruellement d’autonomie – oui, je continue à m’entraîner pour les championnats du monde d’euphémisme – ressemble à un numéro de jonglage, durant lequel les balles de jonglages seraient remplacés par une hache, un œuf, et une grenade (dégoupillée). Heureusement, Oleg apprécie l’activité d’écriture que je lui ai concocté : décrire son château. Il vient, de très nombreuses fois, me montrer son travail :
“Regardez, monsieur, là, pour défendre mon château, c’est une dragonne, qui pond des centaines d’œufs. Si quelqu’un l’embête, elle le détruit aussitôt. Il n’y a que moi qui peut aller la calmer, en allant lui parler toute la nuit.”
Je ne suis pas assez formé dans la psychologie de l’enfant pour poser un diagnostique. Alors je me contente de donner un nom à sa créature : la Matriarche. Il prend son cahier et écrit le nom avec énormément d’application.
Oleg me séduit comme me séduisait les élèves les plus dysfonctionnels d’Ylisse. Quelque part, c’est mon ego qui agit. C’est toujours plus valorisant de s’occuper de ce genre d’élèves : les succès sont d’autant plus réjouissants, les échecs épiques. Je tente de mettre mon enthousiasme à distance : Rachel a tout autant le droit que son immense camarade à mon attention, même si son problème à elle est qu’elle stresse devant chaque accord possible de mot “Imaginez monsieur, je mets -ent à la fin d’un nom, vous me prendriez pour une débile jusqu’à la fin de l’année !”
Je glisse deux trois erreurs grossières dans la leçon que j’écris au tableau un peu plus tard, qu’elle repère et reprend avec un immense sourire.
Heure nettement plus cool avec les sixièmes Brindibou, qui me donnent de plus en plus l’impression de troisièmes en miniature : ils arrivent et s’installent d’eux-mêmes, m’expliquent qu’ils ont monté un groupe de français 6eB sur l’intranet du collège pour les absents, et font preuve d’énormément d’attention lorsque je leur explique un point un peu technique de la narration. Il est difficile de ne pas aimer les Brindibou. Pas juste parce qu’ils sont bons élèves : ils sont joyeux. Heureux de venir en cours, d’apprendre, de surmonter leurs difficultés. Et c’est avec joie que je les défie un peu plus chaque jour.
Ce qui n’est pas le cas des sixièmes Akwakwak, qui arrivent avec leur lot habituel d’oublis de matériel, de disputes qu’il faut régler tout de suite parce que monsieeeeeur, elle sest frotté ses mains dans les miennes parce que je venais de mettre du gel hydroalcooliiiiiique, qui ne réussissent pas l’évaluation de début de cours, dont j’avais donné les réponses hier en les entourant en rouge, qui ont oublié leur trousse, leur manuel, leur cartable. Les sixièmes Akwakwak perdus dans l’extrait de La Belle et la bête que nous lisons.
“On ne comprend pas les mots du tout, monsieur.”
Et pendant près de vingt minutes, leur donner, avec autant de rigueur qu’aux Brindibou. Les faire voyager dans le vocabulaire. Leur expliquer bonté, esprit, orgueuil, comte… Mais se montrer hyper exigeant aussi sur leur attention.
Leur donner à tous autant. De la même qualité. Mais leur donner mille outils, mille lueurs différentes. C’est cette alchimie, je crois, qui est inexplicable, qui est au cœur de notre boulot.
Première réunion de l’année : les projets de classe se déploient, on parle de sorties scolaires au conditionnel, d’ateliers théâtre, de reconduire des projets de light painting.
J’écoute les collègues prendre la parole à tour de rôle, avec l’impression de me situer dans un plan de réalité légèrement décalé. Dans six mois, je quitterai Nohr, qui sera, je l’espère, en pleine effervescence du troisième trimestre. C’est le rôle du prof remplaçant : prendre soin des mômes en attendant le retour du titulaire. Alors se lancer dans des projets qui verront leur aboutissement au mois de mai ou juin, dans un bahut que j’apprends encore à connaître me semble pour le moment relever de la fiction.
Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas senti ainsi : pas depuis mes débuts de carrière. Un peu plus léger, un peu moins dense qu’à l’accoutumée. Dans une poignée de semaines, tout cela sera derrière moi, et c’est absolument normal. C’est étrange.
Quoi qu’il en soit, demain, je serai devant les sixièmes pendant sept heures. Et avec eux, pas question d’être fantomatique. Et c’est ce que j’aime dans ce boulot : cette réalité intense, pure et inaltérée.
“Ça va vous sembler bizarre mais je voulais vous voir pour vous dire que ma fille est heureuse au collège.”
La mère se balance de droit à gauche sur sa chaise. Elle hausse les épaules, comme pour ponctuer son discours.
“J’avais peur. Je veux dire, c’est dur, pour les enfants, d’arriver au collège. – Oui. Beaucoup de choses changent. – Voilà. J’avais peur qu’on s’en occupe mal. J’avais peur qu’elle se sente perdue. Mais pas du tout. J’ai l’impression qu’elle n’est plus tout à fait une petite fille. – Le collège fait souvent cette effet. C’est pour ça que les adultes sont là pour accompagner les élèves. – Voilà… Alors, merci de prendre soin de nos enfants.”
L’entrevue aura duré cinq minutes. Et lorsque la maman se lève, elle emporte avec elle la pluie qui est tombée une bonne partie de la journée, et la fatigue que je ressens à l’arrière du crâne.
On dit souvent qu’être prof, c’est faire du stand-up six heures par jour. Je ne sais pas trop que penser de cette définition.
Mais ce que je sais, c’est que certaines heures, être prof, c’est faire du stand-up (ou du drag) avec un public plutôt hostile, tandis qu’un projo se détache du plafond, qu’un type bourré te balance une bouteille et que tu continues ton numéro tout en hurlant intérieurement à la mort.
Genre aujourd’hui. Vendredi. Dernière heure. Durant laquelle, avec les sixièmes Akwakwak, je vais tenter de rattraper le retard que j’ai déjà accumulé ; être professeur principal, surtout en sixième, vous expose à d’inévitables pertes de temps, entre les documents à coller (”à la page 16 du carnet. LA PAGE 16. Noooooon, pas sur la page des renseignements !”), les informations à communiquer (environ sept fois pour ceux qui n’ont pas écouté) et les diverses visites de CPE, intervenants, et j’en passe.
Mon cours préparé au cordeau, je traverse le couloir et me fait arrêter par Chef.
“Vous êtes prêt pour la suite des évaluations nationales, donc ?”
Malédiction. Ma conscience a refoulé très loin ces maudits questionnaires que je n’en finis pas de faire passer. Mon heure est donc foutue en l’air, et j’ai la sotte et fugace pensée qu’au moins, ça ne pourra pas empirer.
Le destin m’entend et relève le défi.
J’entre donc dans la salle informatique avec la moitié des sixièmes, l’autre moitié de la classe attendant en permanence (il n’y a pas assez d’ordinateurs et de surveillants pour une classe entière) et installe les mômes à leurs postes. Je dois immédiatement me mettre à consoler Helga qui a oublié ses écouteurs, en lui promettant qu’on lui prêtera un casque (”Oui mais vos casques ils sont moooooches !”) Après avoir installé tout le monde et menacé Travis de sanctions s’il continue à vouloir mettre ses doigts dans la prise (ce qui est un peu débile comme menace, vu le danger, je l’admets), j’allume les ordinateurs et me retourne vers le petit bureau où sont disposés les papiers sur lesquels sont imprimés les mots de passes des élèves.
Mes petits doigts boudinés se referment sur du rien.
“Chef ? Vous ne sauriez pas par hasard où sont les mots de passe des élèves ?”
J’ai laissé les mômes sous la surveillance de l’AESH et me suis téléporté dans le bureau du principal, qui verdit, et jure. Lui aussi semble avoir eu une journée quelque peu chargée.
“J’ai totalement oublié de me les procurer… Vous pourriez récupérer vos élèves et faire cours ? En 203 ?”
Je respire un grand coup en me disant que c’est totalement le genre de boulettes que je pourrai commettre – que j’ai déjà commise – et que le karma est bien sage de me donner une leçon mais BERDEL DE MORDE quoi. Je vais donc repêcher mes deux moitiés de classe. Dans ces situations-là, l’expérience m’a appris qu’il faut toujours donner l’impression que tout est normal. Arborant une poker face à en faire pâlir d’envie Lady Gaga, je m’en vais trouver mes deux groupes.
“Coucou les sixièmes. Finalement, nous allons avoir cours. Et ça tombe bien, j’ai prévu une activité de 45 minutes. – Ben oui mais monsieur, Jewel et Pam sont rentrées chez elles vu qu’elles avaient perm. Leurs parents sont venues les chercher. – (MAIS PU…NAISE) Du coup, le groupe de la maison de la Sorcière, qui travaille l’autonomie, aura des points en plus si elle leur transmet leur travail. Allez, on monte en salle 203 ! Et comme il y a cours dans le reste du collège, on monte doucement, comme ça, hop hop !”
Je me courbe en marchant sur la pointe des pieds tel Véran fuyant des journalistes. Les sixièmes pouffent et m’imitent… Et au moins, nous parvenons à notre destination sans bavardages, pleurs ou insultes (le tiercé de ces sixièmes). Avec soulagement, je pousse triomphalement la poignée de la salle 203. Il me reste six secondes pour réfléchir à une activité à proposer à mes élèves.
Et là, le collègue d’Histoire ainsi que 26 quatrièmes tournent vers moi un regard interrogateur.
J’envisage donc de me m’asseoir en tailleur et de pleurer un bon coup. Mais je me dis que ça ferait de la peine aux petits sixièmes. Je serre donc les dents et, ignorant les inquiétants craquements de mon plombage, rigole.
“Oh, bien joué Monsieur Samovar. 203 ? 202 plutôt !”
Je sais que la salle 202 sera libre, elle est moitié moins grande que les autres, et j’y entasse donc les élèves, en étouffant sous un oreiller mental les hurlements de mon éthique professionnelle quant aux distances de sécurité.
“On fait quoi, alors, monsieur ? – … Vous vous rappelez, quand je vous ai dit que les contes avaient souvent plusieurs versions ? Je vais vous raconter l’un des premiers contes mettant en scène Cendrillon. Celui où elle tue sa belle-mère ! – NON ! – Je vous jure. Attendez, j’attrape ce vieux chiffon, ce sera mes guenilles, et ma veste sur mes épaules, ce sera ma robe de bal. – C’est quoi des guenilles, monsieur ? – Alors, tout le monde prend son carnet de vocabulaire !”
Stand up dans les couloirs, à l’administration, drag en salle de cours.
Ce n’est pas que la bouffe est mauvaise – dans les faits, c’est même plutôt le contraire, les collègues désespérants devant les kilos en trop que leur vaut la cuisine du personnel – que la salle est désagréable ou les chaises inconfortables.
“Bonjour monsieur !”
Ce sont les élèves. Le self constitue le seul endroit dans lequel ils peuvent retirer leurs masques. Petit abri où on leur permet d’exposer leurs visages. Quarante-quarante cinq minutes, ça n’est pas lourd. Et, quand je les croise, ils m’appellent, évidemment ils m’appellent, ils sont polis.
Et à chaque fois une sorte d’élancement. Ce que je constate avec stupéfaction, c’est que mon cerveau a inconsciemment crée une mâchoire, une bouche et un menton à ce mômes. Derrière le masque, mon imagination a dessiné. Et, manquant d’inspiration, elle a pris pour modèle des visages connus. Petits cousins, enfants d’amis.
Anciens élèves.
Ils me regardent en souriant et heureusement, moi, que je suis masqué. Ils ne doivent pas trop percevoir la perplexité. Et un tout petit peu de tristesse aussi. Chaque fois que je les vois, un fragment de souvenirs se dissout. Il ne ressemble pas à celle qui avait tant progressé, l’année, dernière, elle n’a rien de ce rebelle à qui tu as montré une photo de toi en jupe pour qu’il accepte de mettre un sarouel, il n’est pas le môme au verbe haut avec qui tu t’es pris la tête l’année dernière. Ces élèves, mes élèves, que je ne connais pas, me présentent leur visage. Ils m’arrachent de mes derniers souvenirs. Se présentent en tant que personne. Je leur ai appris, la semaine dernière, la différence entre personne et personnages. Monsieur Samovar, vieux prof idiot qui n’est pas capable lui-même d’appliquer lui-même la règle.
Ils sont eux-mêmes. Il serait tant que tu les acceptes, totalement, comme eux t’ont accepté dès le premier jour. Je reste un instant, le plateau à la main, à les observer, à me rendre compte qu’ils ne ressemblent à personne que j’ai connu ; à accepter que, définitivement, je suis en terrain inconnu. Et que ça n’a rien de tragique.
“Bon appétit monsieur, à tout à l’heure ! – Oui ; à tout à l’heure.”
Correction des premières évaluations de sixièmes. Dans ce bahut breton, si loin de la région parisienne que j’ai fréquentée depuis le début de ma carrière.
Et alors rien ne change.
Rien ne change à un point étonnant. Les copies que j’ai sous les yeux ressemblent trait pour trait à celles que je récupérais au collège Ylisse. Les mêmes erreurs, les mêmes intuitions. La même proportion qui a appris et compris le cours, la même frange d’élève qui s’est tenue soigneusement invisible depuis le début de l’année et dont les problèmes éclatent au grand jour (dont un dyslexique que je n’avais pas repéré, bravo Monsieur Samovar…)
Les difficultés et les points forts sont exactement les mêmes. Et bizarrement, ça m’encourage. Ils ne sont pas si différents, tous ces mômes. Leur intelligence brûle pareil, dans les cités et dans le jardin derrière la maison. C’est avant tout notre regard, qui les transforme.
Oleg est gigantesque, pour un sixième. Près d’un mètre quatre-vingt. Sa trachée tourmentée d’enfant de onze ans, elle, n’a pas suivi le mouvement et émet la voix d’un gamin de son âge.
Oleg brûle perpétuellement. Il ne supporte pas la moindre frustration et jure, entre ses dents – en permanence – ou à pleine voix, souvent. Oleg, pour ne pas frapper les autres quand il s’énerve, se frappe. Se traite d’handicapé. Oleg, en quasi-permanence épaulé par L., son AESH, qui tente de le réconforter, de servir de paratonnerre pour son agressivité.
“Le truc Oleg, c’est que c’est trop compliqué. Je sais pas à quoi j’ai pensé en vous donnant ça.”
Il se tient devant moi, les yeux écarquillés, son stylo à la main, me dominant de toute sa colère et sa peur d’enfant. Je prends l’évaluation posée devant lui et la remplace par une autre, aménagée.
“Non, éructe-t-il, c’est pas trop compliqué ! C’est que je suis handicapé ! Handicapé !”
J’ignore de quoi il est capable. La seule chose dont je suis sûr, c’est que je dois absolument aplanir tout ce qui pourrait le blesser.
“Du coup, là, vous pouvez faire le travail, non ? Il y a moins de texte, il faut entourer les réponses. – Voilà ! Voilà j’ai le devoir pour gogol ! – Pour gogol ? Lisez le texte avant de protester, vous allez voir, c’est pas facile ! – Alors j’y arriverai pas. – Dans ce cas vous parlez à L. ou vous m’appelez. C’est plutôt normal, de bloquer dans un contrôle. Regardez, il y en a plein qui lèvent la main. (c’est vrai) – Ah oui, vous avez raison.”
Il se rassoit, prend son crayon à papier, et recommence gentiment à travailler. La colère est apaisée, mais absolument pas partie. Elle repartira à la moindre occasion. Tous les nerfs émotionnels d’Oleg sont à vif. En permanence. Et nous, ni formés, ni experts, sans consigne, sans visibilité, tentons de lui éviter la moindre particule de contrariété. Parce que pour le moment, aucune prise en charge n’existe pour lui. Aucune structure lui permettant, après les cours, de relâcher son mal-être, ou d’apprendre à le gérer quand il est en classe. Nous ne pouvons que maîtriser temporairement le brasier qui le consume et ne montre pas le moindre signe d’apaisement.
Je sors du collège Nohr, fin de journée. Les élèves sont alignés en colonnes, ils attendent les différents bus scolaires. Deux sixièmes se détachent du groupe et me courent après comme courent les sixièmes en début d’année : en se foutant complètement qu’on les regarde :
“Monsieur, c’est vrai qu’on doit faire attention quand on s’habille au collège ? – Monsieur, je peux vous parler de Naruto, j’aime bien parler de Naruto avec vous, à la maison maman elle aime pas que je parle de Naruto.”
Les surveillantes les regardent les yeux ronds, avant de braquer sur moi un regard qui me donne envie de creuser le bitume avec un stylo bic et de m’y cacher.
“Les sixièmes, il faut vous ranger, là. – Monsieur, juste dites-moi ! – Monsieur, juste je voulais vous dire…”
J’inspire :
“Oui, il faut faire attention. Non, ce n’est pas le moment de me parler de Naruto. On se reparle demain.”
Il y a dans les deux paires d’yeux quelque chose d’un peu douloureux. Ils regagnent leur rang Et le Samovar qui n’est pas prof, l’individu que je redeviens passées les portes du collège saisi ma persona de prof au collet, pour un épique dialogue mental, qui se poursuivra jusque dans les embouteillages rennais :
“Tu es fier de toi ? – Ça va… – Non, ça ne va pas. La moindre difficulté, et tu retombes dans la facilité : valider le discours de l’institution, et te défausser d’un môme qui a sans doute besoin de parler. – Nous sommes la même personne, tu sais parfaitement que je ne suis pas heureux de ces réponses. Mais tu sais aussi qu’elles étaient essentielles. – “Personne ne doit vous imposer comment vous habiller.” et “D’accord, je vais prendre cinq minutes pour parler avec vous ?” C’était compliqué ? – Tu n’es pas prof, toi. Tu es le mec qui discute aux terrasses des cafés, qui tweete, qui s’emporte, qui a le temps de poser ses opinions. – Et toi, tu te dois d’incarner le fonctionnaire éthique et responsable ? C’est pas un peu facile ? – Absolument pas. Ce serait tellement agréable, d’être juste toi, avec ces mômes. Mais tu as raison. Je SUIS le fonctionnaire. Le prof. L’institution. Tu crois qu’il est nouveau, ce débat sur les tenues ? Tu ne penses pas que je vois à quels combats il renvoie ? Tu penses que je ne l’ai pas remarqué, ce petit bonhomme qui vient me chercher tous les jours ? – Alors quoi ? Tu laisses tomber ? – Non. Mais je fais partie de cette machine contre laquelle ils doivent se révolter. Ils ont signé un règlement qui régit leur tenue, et, travaillant dans ce bahut, je me dois de respecter ce règlement aussi. Parce qu’ils se prendront ce mur-là plus tard. – … et qu’il serait bon qu’ils apprennent au plus tôt l’esprit de révolte. Et si un adulte ne le leur inculque pas ? – Mais l’école est là pour ça ! Pour qu’ils s’interrogent sur le bien-fondé de tout ce foin autour de la tenue. Si l’État fonctionnait correctement actuellement, il laisserait ce débat se faire sereinement. Et il laisserait les profs d’EMC parler des lois, les profs de français étudier les écrivains anarchistes et féministes… Ses responsables ne réagiraient pas médiocrement et dans l’immédiateté. – Tu fais un peux Vieux Con ascendant Francis Cabrel, quand tu parles comme ça. – Faut bien contrebalancer ton idéalisme forcené. – Ce n’est pas de l’idéalisme, c’est de l’hygiène intellectuelle. Si tu croyais vraiment à ton propos, tu réfléchirais, ce soir, à ce que tu diras à cet élève, s’il te repose la question. Tu ne le feras pas. – J’ai des évals à corriger… – … Et le petit qui voulait parler de Naruto ? – … doit avoir un prof de français, cette année. Pas un copain, un grand frère de substitution, un confident. Je reparlerai avec lui demain. Aux heures que j’ai décidées. – … – … – On forme un sacré marécage, à nous deux, non ? – Ça n’est pas pur, l’enseignement. On patauge comme on peut. Et on se trompe pas mal. – J’espère qu’on fait de notre mieux. – Ouais. Moi aussi.”