Jeudi 10 septembre

On enseigne sur une fracture, on fait comme si.

Lorsqu’un os se brise, parfois, si on ne s’appuie pas dessus, on peut donner l’illusion que tout va bien. Que l’intégrité n’est pas atteinte. Presque pas.

Entrée dans l’établissement. Bonjour aux collègues, préparation de la salle. Il n’y aurait pas cette teinte bleutée sur la bouche, on dirait que c’est un jour comme les autres. Les élèves entrent en classe. Mouvements un peu raides, il faut faire attention de ne pas s’appuyer là où ça fait mal.

“Non !”

Un éclat violent. Sigurd s’arrête en plein mouvement, il s’apprêtait à serrer la main de son partenaire du jeu dans leur géniale lecture du “Bourgeois gentilhomme”. Ils s’arrêtent, saisis. C’est impressionnable, un élève de sixième. Les applaudissements sont un peu forcés.

Le repas au réfectoire. On discute, bouche libre, on rit. Pour un peu on oublierait qu’on est en quinconce, que toutes les fenêtre sont ouvertes. Le principal plaisante avec ses professeurs de l’état des routes entre Rennes et Saint-Malo.
“Et vous avez des nouvelles pour… la suite ?” ose un collègue.

Grimace.

“Je consulte les bulletins. On va doucement passer en zone rouge.
– Et alors ?
– Alors rien.”

Dans le couloir, une maman d’élève parle à sa fille, qu’elle ramène à la maison : “On va te faire tester toi aussi !” soupire-t-elle.

Pas trop le temps de lui parler – je suis le prof principal de cette élève – je dois rentrer. Faire cours. Préparer d’avance des lingettes pour désinfecter les marqueurs, les élèves passant au tableau.

On enseigne sur une fracture, on fait comme si. Péniblement, on effectue dans l’Education Nationale les premiers pas de la rentrée. Que se passera-t-il quand il faudra allonger le pas, courir, pour tenir le rythme des “vraies” semaines de cours ?

Comme toute la société actuellement, on évite, on esquive, on improvise.

Pour combien de temps ?

Mercredi 9 septembre

Lorsque Lilin parle, elle met sa main devant la bouche. Ce qui, avec un débit plutôt faible et un masque porté correctement, rend le décodage de ses paroles à peu près aussi aisé que de faire ressentir de l’empathie à Donald Trump. 

J’ai appris à me méfier des voix inaudibles. Quand j’entends la puissance vocale que peuvent développer des collégiens, constater que certains d’entre eux parlent telle Marguerite Gautier fait sonner mes alarmes. Je convoque donc Lilin en fin d’heure. Nous sommes en début d’année, les sixièmes n’ont pas encore compris que Monsieur Samovar adore taper la discute avec ses élèves, elle arrive donc totalement sur la défensive. Et avec un volume de parole parfaitement respectable.

“Je sais, vous allez dire je suis nulle, et je fais n’importe quoi.”

Les angles de ses consonnes sont aigus, les liaisons entre les mots rocailleuses. C’est donc ça le problème. J’ai trois secondes pour réagir.

“D’abord je voulais vous remercier d’avoir participé. C’est très difficile, quand on arrive au collège, et ça demande beaucoup de courage.”

Elle hoche la tête, un peu déstabilisée, j’en profite pour aborder frontalement le sujet.

“Et donc, le français n’est pas votre langue maternelle.”

J’ai réussi à me départir de ce ton compassé et dégueulasse que j’affecte habituellement quand j’aborde des difficultés avec les mômes. J’ai juste énoncé un fait. Un phrase déclarative des plus basiques. On est en train de revoir ça, justement. Lilin, perdue, hoche à nouveau la tête.

“Il ne faut pas hésiter à me le dire, si ça vous empêche d’apprendre.
– Mais vous allez croire je suis pas bonne…
– Non. Ce soir je vais pouvoir préparer des activités qui vous aideront à mieux comprendre. Heureusement que vous avez parlé, sinon j’aurais mis du temps à m’en apercevoir…”

Elle hoche la tête et retourne ranger ses affaires. Je soupire discrètement de soulagement. J’ai réussi à débusquer une difficulté avant qu’elle ne s’enkyste.

Combien en reste-t-il, parmi les soixante-sept mômes que j’ai à charge ?

Mardi 8 septembre

Les sixièmes Brindibou sont particulièrement enthousiastes. Pas enthousiastes crispants comme peuvent l’être certaines classes de sixièmes qui se surexcitent à l’idée d’ouvrir leur trousse : mais toutes les activités proposées sont accueillies avec bonheur et curiosité. Ils sont en passe de devenir une classe agréable.

Alors que je viens de leur proposer de préparer leur premier dialogue de théâtre, Kenneth se lève. Je fronce les sourcils devant ce tout premier manquement à une règle que j’ai édictée (j’en suis encore à ce stade où je n’ai pas été contesté une seule fois, mon autorité est donc encore très théorique, n’ayant encore jamais servi). C’est étrange la détermination qu’il peut y avoir dans ce corps qui est encore celui d’un enfant.

“Monsieur, je peux vous demander quelque chose ?
– Certainement Kenneth, mais vous savez que pour demander, on lève le doigt d’abord.
– Ce n’est pas…”

Il hausse les épaules, pousse le plus respectueux des soupirs.

“Ce n’est pas un truc de classe. On peut voir votre visage ?
– Pardon ?
– Oui, sans le masque. Juste un petit peu.”

Stupeur. Je n’ai pas pris le temps, depuis le début de la rentrée, de retirer le bout de papier ou de tissu qui me barre le visage. Quelques regards se lèvent, et me placent doucement mais fermement devant le tableau.

“Bon. L’un de vos camarades m’a dit que vous aimeriez me voir sans masque alors… voilà.”

Je retire l’obstacle bleu de la façon la plus neutre possible. J’essaye de ne rien mettre dans ce geste de peur qu’il devienne ou sérieux ou comique. C’est débile, c’est juste ma tête. Depuis quand ça devrait être quelque chose d’important ? Je m’en veux. Je m’en veux d’avoir trop attendu, d’avoir transformé ça en moment d’attente.

Me voilà donc planté là, vingt-deux paires d’yeux braqués sur moi. Et puis, avec beaucoup de soulagement et la candeur version granit non taillé de mômes de onze-douze ans :

“Je me demandais, mais vous avez une tête gentille.”

Et on reprend la prose de Monsieur Jourdain.

Lundi 7 septembre

Ce qu’il y a de différent cette année :

– La cafetière au lieu de la machine à café.
– On peut prendre un fromage ET un yaourt au self.
– Le chat qui entre en salle des profs et te fait comprendre que son câlin précédera tes conversions de fichiers en pdf.
– La photocopieuse au secrétariat, où tu bavardes avec le secrétaire et la gestionnaire.
– Les élèves de sixième t’appellent maître et tu ne les corriges pas. Tu te demandes si ce n’est pas parce que le masque les force déjà à gommer beaucoup d’innocence.
– Tu aimes faire cours dans la salle de musique : il y a des tables, un cercle de chaises, et des ordis. Tu envisages de l’annexer.
– Le tout petit CDI, qui a l’air un peu perdu au milieu des salles de classe.
– A 17h, les couloirs vides, très vides.
– A 17h aussi, cette maman terriblement affolée qui veut savoir où se trouve son enfant. En permanence. Elle signe le papier qui l’autorise à venir le chercher. “Merci, merci, merci.” balbutie-t-elle aux assistantes d’éducation.

Ce qu’il y a de pareil cette année :

– L’impression que chaque pas est une énigme.

Dimanche 6 septembre

Et le dimanche, comme à chaque saison, on ne parlera pas enseignement ou pédagogie, on s’évadera.

Pour commencer, j’ouvre donc avec le cycle de SF qui m’a tenu en haleine durant les vacances : La trilogie de la tombe scellée (qui n’est pas encore traduite en français, et c’est un scandale), dont le deuxième volume vient de paraître.

L’astre solaire Dominus éclaire un système solaire composé de neuf planètes, dirigées par autant de Maisons. Ainsi en a décrété le Dieu-Empereur, après avoir mis fin à l’Apocalypse par le pouvoir de la nécromancie.

La Neuvième Maison est une terre sombre et inhospitalière. Peuplée uniquement de vieillards, à l’exception de Harrowark Nonagesimus, héritière de la neuvième maison, et Gideon, liée par un contrat de servitude à la neuvième maison. Gideon aime les magazine érotiques, les épées à deux mains et tenter de s’enfuir de la neuvième maison. Harrowark aime créer des squelettes animés, ne pas sourire et emmerder Gideon. Cette saine dynamique est brisée le jour où l’Empereur-Dieu (spoiler, il s’appelle John), appelle chaque maison à envoyer un héritier dans son palais. Là, quelques élus deviendront des licteurs, membres de sa garde d’élite, et dotés de pouvoirs phénoménaux. Chaque candidat sera accompagné de son Cavalier. Et il n’y a sur la Neuvième Maison qu’une seule personne capable de soulever une épée à deux mains sans risquer un tour de rein…

C’est donc avec l’espoir que cette déplorable aventure lui permettra enfin d’envoyer sa maîtresse se faire cuire le cul (elle le souhaite littéralement dans le bouquin) que Gideon accompagne Harrow pour sa grande initiation. Et alors que toute la noblesse des grandes maisons est réunie, une série de meurtres et d’épreuves particulièrement perverses commence. Et deux meilleures ennemies ne sont peut-être pas les pires candidates pour les surmonter… A condition qu’elles ne s’assassinent pas mutuellement avant d’arriver à la victoire.

Autant prévenir tout de suite, Gideon la Neuvième et Harrow la Neuvième, les deux volumes déjà sortis, bien qu’étant la suite directe l’un de l’autre, sont très différents. Le premier relate une enquête sanglante et truculente, à travers les yeux de Gideon, héroïne haute en couleur et grande gueule, tandis que le second, narré cette fois par Harrowark, est une initiation sombre et glauque, qui torture autant les méninges du personnage principal que du lecteur. Et ces deux facettes sont essentielles, elles donnent à voir le projet littéraire de Tamsyn Muir : une grande aventure, dans laquelle les crânes et les viscères résonnent du rire qu’on pousse quand on a peur. L’intrigue est complexe, tarabiscotée, et ambitieuse. Mais jamais Muir ne se permet des maladresses sous prétexte qu’il s’agit d’un premier roman. L’édifice vacille sous son propre poids, exige une forte implication du lecteur, mais ne s’écroule jamais. Dans un style très différent, ces deux livres m’ont fait penser à Soundtrack, de Hideo Furukawa. Un univers éminemment complexe, porté par l’envie de l’autrice, qui décrète que c’est à son tour. Qu’elle va créer sa mythologie et sa narration en recourant à toutes ses influences (j’ai cru deviner dans le désordre Stoker, 
Le Guin,

Lovecraft, Zimmer Bradley, Herbert et pas mal de musique punk.) Les blagues à papa de Gideon sont aussi bizarrement attachantes que le mal-être adolescent d’Harrow et on se retrouve à se prendre, avec elles, les gnons que leur adresse l’existence toute entière, dans ce monde froid et sombre, tenu vivant par la magie des défunts.

Il y a longtemps qu’un cycle de SF ne m’avait pas autant enthousiasmé : parce qu’il mêle les genres avec bonheur, parce qu’il parvient à faire coexister des archétypes de personnages très classiques en leur donnant une saveur nouvelle, parce que les scènes d’action sont grandioses et les prises de becs entre les héroïnes encore meilleures, parce que c’est glauque et drôle, épique et trivial.

Et si je puis me permettre, je vous traduis le tout début du premier volume en hommage à Gideon :

“Durant l’année myriadique de notre Seigneur – la dix-millième année du Roi Immortel, le tendre prince de la Mort ! – Gideon Nav empaqueta son épée, ses chaussures et ses magazines pornos, avant de fuir la Neuvième Maison.
Elle ne courut pas. Gideon ne courait que lorsqu’elle y était forcée. Dans les ténèbres absolues qui précédaient l’aube, elle se brossa calmement les dents, se lava le visage, et alla même jusqu’à balayer le sol de sa cellule. Elle secoua sa lourde bure avant de la décrocher. Tout cela, elle l’avait fait tous les jours pendant dix ans : la lumière était superflue. A cette période de l’équinoxe, aucune lumière ne poindrait avant plusieurs mois, de toutes façons ; on pouvait deviner la saison au craquement des systèmes d’aération. Elle s’habilla, polymère et fibres synthétiques de la tête aux pieds. Elle se brossa les cheveux. Puis, Gideon sifflota entre ses dents, tandis qu’elle détachait ses fers, avant de les déposer soigneusement, ainsi que la clé qu’elle avait volée, sur son oreiller, comme un chocolat dans un hôtel de luxe.”

Samedi 5 septembre

Est-ce qu’Ylisse, mon collège des cinq dernières années, me manque ?

Bien sûr.

Pourquoi me manque-t-il ?

Pour plus de raisons que je ne pourrais exprimer ici. Ylisse m’était devenu insupportable, et pourtant, quand je vois à quoi ressemblera ma route désormais, quelque chose me tenaille. Quelque chose de tellement prétentieux que j’ai du mal à le verbaliser, même dans un coin de ma tête. Allons-y, après tout, qu’est-ce que je risque, sinon de passer pour encore plus nombriliste, si la chose est possible ?

Ylisse me manque parce que là-bas, c’était facile d’être un héros.

Ça n’était pas facile d’y enseigner, bien entendu. Mais, en arrivant avec un cours correct, les occasions de briller étaient infinies. Parce qu’un élève allait péter un câble et qu’on allait montrer ses valeurs humaines en gérant cette crise. Parce qu’une situation totalement improbable allait se présenter : matériel en déroute, collègue indisponible qu’on allait remplacer au pied levé, projet totalement fou dans lequel on devait se lancer. Non pas que ces choses-là n’existent pas ailleurs : mais la nature bien REP + d’Ylisse rendait plus nombreuses les occasions de briller. Durant cinq ans, j’ai été le personnage principal d’un métier dont vous êtes le héros.

Et cette année, ce ne sera pas le cas.

Il y a, et il y aura des difficultés, à n’en pas douter. Mais il serait malhonnête d’affirmer que le boulot nécessitera cette constante improvisation, cette nécessité de surfer sur des moments périlleux pour en ressortir glorieusement vainqueur ou glorieusement vaincu.

Et j’ai besoin de ce rush. Bien sûr que je tiens aux mômes qui me sont confiés. De toutes mes forces. Que ce soient ces grandes carcasses de région parisienne ou ces moitiés de visages de campagne mi-bretonne mi-normande. Mais il me faut sentir que je fais une différence. Je rendrai sans doute un psy très riche quand je lui parlerai de ça dans quelques années, mais en attendant, si je me contente chaque jour de venir proposer mon cours sage, précis, carré, je vais dépérir d’ennui. Les élèves aussi.

Alors ce week-end, je me mets à créer des maisons, dans le plus pur style Harry Potter. J’imagine des armoiries, des épreuves, des histoires interactives. Je regonfle mon ego à grands coups de pédagogie. Chevaucher ses névroses et les transformer en quelque chose qui entrainera soixante-six sixièmes du petit collège dans la brume. Sacré numéro d’équilibriste.

Vendredi 4 septembre

Fin de la première semaine à Nohr : les masques tombent. Littéralement. Quelques élastiques se distendent et de petits nez de sixièmes en dépassent. “Je suis désolé monsieur, je peux pas le tenir sur mon nez et écrire en même temps !
– Pour moi aussi c’est trop dur monsieur, je suis trop petit pour arriver en haut du cahier, alors je suis obligé de me mettre à genoux, c’est du le collège !”

Je me dois de mobiliser toutes mes réserves de cynisme pour ne pas couiner un truc du genre “Mais ne vous en faites pas mes choudoudous, je vous promets que tout ira bieeeeen !”

Les masques tombent aussi devant mes paupières : petit à petit, les mômes gagnent leur individualité : je remarque ceux qui lèvent le doigt en permanence, ceux qui, déjà roulent les yeux lorsque je leur propose une activité. Les plus grands, les plus petits, ceux qui font tomber leurs affaires et ceux qui demandent s’ils peuvent utiliser le crayon plutôt que le stylo pour écrire.

Lentement, Nohr émerge de la brume. Et en parallèle, l’espèce de stupeur dans laquelle je suis depuis le déménagement se dissipe. Quelques projets se dessinent… En scène !

Jeudi 3 septembre

Première “vraie” journée de cours. Je rencontre chacune de mes classes. Trois sixièmes ; toutes les trois plus ou moins semblables. Des élèves peu bavards – même si je commence à sentir les frémissements qui, je le sais, deviendront des vagues dans quelques semaines – et qui m’observent avec de grands yeux un peu affolés derrière leur masque.

Je tente de briser le contact avec quelques plaisanteries, un peu de second degré. Rien du tout. Les petits hochent gentiment la tête dans un silence qui devient de plus en plus pesant. Je me sens transpirer à grosses gouttes tandis que je tente d’insuffler un peu d’animation à ce cours en me désarticulant comme un pantin.

Et puis arrive l’activité sur le conte du Petit Chaperon Rouge.

Idée soudaine.

“J’ai choisi ces phrases car nous étudierons beaucoup de contes, cette année.”

Pour toutes les classes, c’est la deuxièmes heures. Leur attention s’est un brin relâchée (enfin, relâchée pour des élèves bretons, hein, ça veut dire que l’un d’entre eux s’est balancé sur sa chaise à un moment), et quelques-uns se permettent un léger soupir désapprobateur. Juste ce que j’espérais.

“Ah mais je vous promets que les contes, à l’origine, ne sont pas les gentils histoires que vous connaissez. Vous avez déjà entendu les premières versions du Petit Chaperon Rouge ?
– Ben oui, on sait que le chasseur ne vient pas la sauver.
– Oh, mais ça c’est déjà très gentil. A l’origine, non seulement le loup mange le Chaperon, mais en plus, avant cela, il lui fait BOIRE LE SANG DE SA GRAND-MÈRE ET MANGER SA CHAIR !”

Rires incrédules et dégoûtés. Enfin. Enfin ils rient un peu. J’enchaîne avec une version plus détaillée du conte de Cendrillon. Et lorsque nous recommençons l’étude des types de phrases, ils prennent davantage la parole, quitte à se tromper.

Toujours, le bateleur.

Mercredi 2 septembre

Journée quelque peu angoissante aujourd’hui, tandis que je prépare mes premiers véritables cours de sixième. J’ai l’impression d’être un danseur de hip-hop, à qui on apprend le tango argentin.

Faire cours à Ylisse consistait à toujours se tenir prêt sur ses appuis. Se montrer capable d’improviser, de désamorcer une situation qui aurait pu mal tourner, repenser son cours intégralement à cause d’un événement inattendu. En fin de compte, et même si les élèves ne le formulaient pas ainsi, j’ai la sensation qu’un “bon” prof là-bas était capable de s’adapter à tous les imprévus.

D’après le peu que j’ai vu de mes élèves et les conversations avec les collègues, ce n’est pas le cas à Nohr. Sur cinquante-cinq minutes, il y a pas mal de chances que j’en enseigne, disons cinquante (disons moins les premières semaines, entre les explications sur quel crayon utiliser, où coller les feuilles, dans quel sens, oui tu as écris sur la mauvaise page, Erica, mais ça n’est pas grave, s’il te plaît ne pleure pas, on va s’en sortir), là où à Ylisse, j’étais toute l’année plutôt sur du quarante.
Du coup, mes cours risquent d’avoir besoin d’être sérieusement retravaillés.

Lors d’une discussion avec M. hier soir, il me fait part de son envie de donner à sa classe de 1ère au profil hyper-scientifique les cours les plus carrés possibles. Je pense que beaucoup d’entre nous entame l’année ainsi : trouver ce qui nous légitimera. Épreuve plus ou moins simple en fonction de notre ancienneté dans le métier, dans l’établissement, de notre statut, contractuel, TZR ou en poste fixe, et de tant d’autres choses…

Journée quelque peu angoissante aujourd’hui : être le prof intransigeant ou cool ? Commencer tout de suite dans une explosion de Power Points et de cartes mentales ou se montrer rassurant, avec des photocopies claires et classiques ? Écrire au tableau ou taper à l’ordinateur ? Mille détails qui peuvent sembler futiles mais qui créent le cadre…

Mardi 1er septembre

Résumons.

Je suis dans un département que je ne connais pas.

Dans un bahut que je ne connais pas.

Avec des règles que je ne connais pas.

Et je me dois d’expliquer à une poignée de sixièmes plus ou moins apeurés comment fonctionne un collège et à quelle sauce leurs professeurs vont les manger cette année. Autant dire qu’à côté, les joueurs de poker professionnels sont d’aimables amateurs, niveau bluff.

Me voilà donc à leur distribuer des brouettes entières de documents administratifs qui feraient transpirer le comptable d’une grande entreprise – pensée émue aux parents qui vont devoir se fader tout ça – à épeler le nom des différents professeurs et à faire taire un démon stupide qui vocifère sous mon crâne “Hey hey, t’as vu comme ils sont TOUS BLANCS ! Je suis sûr que tu peux sortir un wesh, ils diront rien !”
Bref mon mental ne s’arrange pas.

C’est la troisième fois de ma carrière que j’enseigne à des sixièmes. J’ai bien retenu qu’utiliser avec eux le second degré (ma deuxième passion après le fromage fondu) est à proscrire dans les premiers temps. Mais j’avais oublié à quel point ils prennent TOUT à cœur :

“Monsieur, on va vraiment devoir aller à la piscine cette année ?
– Oui, selon la loi, on doit vous apprendre à nager durant l’année de sixième.
– Et… Et ceux qui n’y arriveront pas !
– Ah ben on les met en prison.”

Je parviens à arrêter cette dernière phrase une demi-seconde avant qu’elle ne prenne son envol et la convertit en un “miumfmfmfmmmm c’est pas si grave.”

Il y a quelque chose d’un peu irréel dans ce moment. Ces petits gamins silencieux, le visage à demi-dissimulé par du tissu, et moi qui essaye de faire le parallèle avec ce que j’ai vécu jusqu’alors. J’ai un peu peur que mon curseur soit cassé.
“Tu as vu comme il était agité, celui-là ? me demandera l’AVS qui travaille avec moi cette année.”

Non, je n’ai pas vu. Personne n’a pris la parole sans lever la main, ne s’est insulté, ou levé sans demander la permission. De mon point de vue, on était à l’étage du silence séraphique. Et puis une autre professeur principal se met à rigoler :

“Attends dès la semaine prochaine, tu vas voir, ça va changer !”

Ouf, je pense.