Jeudi 30 septembre

Reyn se tient devant moi depuis le début de l’interclasse. Et déroule une étrange suite de questions auxquelles je peine de plus en plus à trouver un sens : est-ce qu’il peut passer avec son groupe un peu plus tard pour sa lecture théâtrale. Et il y a un truc qui risque de choquer dans leur travail. Peut-être qu’il peut le dire, mais enfin il ne veut pas spoiler. Gâcher. Gâcher il veut dire. Bon, après je suis le prof, j’évalue, donc il peut le dire. Parce qu’il a passé du temps sur ce travail. C’est pour ça qu’il est venu hier avec ses lunettes roses. Vous avez vu les lunettes roses ?

Je bas des paupières et tente de focaliser mon regard comme mon attention. Cette scène, je l’ai déjà vécue un nombre incalculable de fois. Reyn tente de me dire quelque chose, potentiellement quelque chose d’important, et je ne parviens absolument pas à saisir quoi. Pas plus que je ne parviens à trouver la phrase qui, peut-être, débloquerait la situation. “Qu’est-ce que vous voulez me dire, exactement ?” me semble un peu sec, et je n’ai rien d’autre en stock. Du coup je n’ai plus qu’à hocher la tête et répondre à ses questions décousues, qui me parviennent laborieusement après une semaine de vingt heures de cours et deux heures avec les premières Volcanion, particulièrement en forme aujourd’hui.

Ce genre de situation n’est pas grave, en soi. Mais ça m’agace. Ça m’agace parce que j’ai la sensation que quelque chose d’important se joue, et que je ne parviens pas à le saisir. On me dira, probablement à raison, que ce n’est pas mon métier. Que je vais peut-être lire trop de signes dans la confusion d’un ado. Mais tout de même. À chaque fois que je me retrouve face à ces mômes, refusant de partir, enchaînant les propos décousus, une lueur d’attente dans le regard, je me sens perdu.

Mercredi 29 septembre

Il y a dans La machine infernale ce deuxième acte très étrange, dans lequel le sphinx discute avec un Anubis catapulté là parce qu’il faut bien un dieu de la mort. Deux figures imaginaires discutant, justement, de leur statut de figures imaginaires.

“Le deuxième acte ou, Je ne sais pas ce que Cocteau fumait, mais c’était de la bonne.”

Les secondes rigolent. Je crois que c’est l’une des différences qui m’impressionne le plus, avec le collège. La quasi-totalité des élèves accepte de ne pas comprendre tout de suite. Il n’y a pas, ou presque plus, de révolte et de bouderies. Ils accordent le bénéfice du doute à leur prof. Acceptent qu’elle ou il leur donne les clés qui leur permettra d’avancer dans leur lecture.
Bizarrement, je n’en mène pas large, face à cette confiance. Au collège, je savais faire. Les séduire avec une activité originale, et voir leur défiance s’écrouler, quand il s’apercevait que les mots avaient un sens, quand je taillais sur mesure, pour chacun d’entre eux, un travail qui leur permettrait d’entrer dans la lecture.

Au lycée, mes explications ont intérêt à tenir la route. À être solides, référencés, et cohérentes. Je ne peux pas me contenter de me balader avec eux le long du chemin, je dois avoir minutieusement balisé ce chemin, quitte à m’en écarter au gré de leurs interventions. Et cette discussion méta-théâtrale entre un dieu égyptien et une monstresse grecque se montre éminemment retorse. Parce qu’il s’agit de faire entrer les élèves dans cette idée que oui, faire péter la cohérence en petits morceaux, briser l’illusion théâtrale, abandonner pour un moment l’idée de sens, en bref montrer au spectateur les rouages de la machine, c’est passionnant.

“On enseigne une drôle de matière.” Les propos de B., une collègue expérimentée, me reviennent en mémoire. Dans quels étranges méandres de la pensée suis-je en train de les perdre ? Combien me suivront ? Je m’astreins à faire taire mes démons. Je dessine un itinéraire dans ce chaos d’images poétiques et de phrases morcelées. Souvenirs de F., une autre collègue, que j’admire immensément : “toujours montrer aux élèves que les différents éléments convergent.”

“En fait, le sphinx et Anubis, ils existent parce que les gens croient en eux.”

Laszlo me coupe dans mon explication et me regarde avec de grands yeux, avant de bafouiller des excuses.

“Désolé. Ça m’est venu comme ça.”

Je respire. Les secondes hochent la tête. Et on termine l’heure en parlant de Stanley’s parable, le jeu dans lequel, là aussi, on s’amuse à briser l’illusion.

Les faire circuler dans les méandres d’une drôle de matière. Une matière qu’ils manipulent et qu’ils sculptent. Pour y inscrire leur pensée, leur intelligence.

Ma matière.

Mardi 28 septembre

Je ne sais pas si tu as déjà joué à Magic l’Assemblée. C’est un jeu de cartes désormais vieux de plusieurs décennies, dans lequel on affronte son adversaire à l’aide de cartes représentant des sorts ou des créatures, qui appartiennent à cinq couleurs différentes. Personnellement, je joue en vert, bleu et blanc. Et je déteste le noir. Parce que le noir consiste souvent à sacrifier ses ressources ou ses propres points de vie pour l’emporter.

Peut-être que je déteste jouer en noir parce que c’est la couleur qui me fait gagner dans ma vie professionnelle.

Je suis rentré aujourd’hui au bout de ma vie, mais en ayant, objectivement, gagné à cette journée.

Les secondes Azumarill ont un peu fait la tronche quand j’ai sorti la carte du plan de classe. Et j’ai sacrifié un point de vie à aller contre ma nature et ma conscience qui me hurle que je suis un nouveau Torquemada, à chaque fois que je dis non à un élève, et qu’il est hors de question de négocier, que oui je sais qu’ils seront sages, mais que plan de classe il y aura quand même.

Trois points de vie avec les premières Volcanion dont je commence à gagner le respect, quand bien même je mesure deux têtes de moins que la moitié d’entre eux, et que je parle quarante décibels plus bas. Parce que la soirée d’hier a été consacrée à préparer une activité de présentation à l’oral de BD, fun mais hyper exigeante, un truc totalement dans leurs cordes, que je leur ai présenté avec une précision de médecin légiste.

Cinq points de vie avec les premières Tritox. Mise en scène du prologue de Juste la fin du monde. J’ai exigé de l’originalité, des costumes. Ils ont rigolé, sont arrivés avec deux pailles en plastique, je les ai engueulés. Leur ai expliqué que j’exigeais quelque chose de beau, de bien fait. Ils ont eu des idées magnifiques. Ont crée des chorales parlées, des secrets chuchotés dans une salle plongée dans l’obscurité. C’était très beau. C’était très beau ils ont dit. Avant d’enchaîner sur une lecture linéaire dont ils ont traversé le désert en vrais Fremens.

Je titube jusqu’à la maison, histoire de retrouver des points de vie, en courant le long des sentiers. En écoutant des chanteuses grotesques et des comédies musicales. Travailler en noir, se reposer en vert.

Lundi 27 septembre

Elle est arrivée, aussi inéluctable que la gastro saisonnière, aussi agréable qu’un débat sur CNEWS : la semaine du test.

Généralement, au bout de trois à quatre semaines, quand on commence à bien se connaître avec les élèves, quand ils ont exploré les nouvelles règles, que la nouveauté des enseignants est devenu un quotidien, il s’agit de pousser les limites

Ça n’est pas – forcément – un cataclysme. Quelques bavardages commencent à affleurer à la surface du travail encore bien fait. Les élèves se déplacent, les feuilles commencent à se balader hors des classeurs. Les consignes doivent être répétées, quelques regards entendus sont échangés quand les profs parlent. Et forcément, s’ensuivent – parfois – des événements désagréables. Premiers haussements de ton, premières sanctions. Ou alors, si on a tout de suite commencé de façon plus sportives, premières exclusions, premiers rendez-vous avec la famille.

C’était le cas dans tous les collèges que j’ai traversés, c’est le cas au lycée. Et comme à chaque fois, prévenu, m’y attendant, je suis pris au dépourvu. Et je ressens une sorte de colère fatiguée. Il va falloir… Falloir sortir de ce fantasme d’enseignant qui ne fait qu’enseigner sa matière. Expliquer, mettre en place des stratégies, faire des plans de classe, retenir après les cours… Combattre les arguments toujours les mêmes “Non mais on parlait du cours ! Azy, c’est toujours moi ! De toutes façons, j’aime pas le français…”

Et même si c’est le jeu, ça n’est jamais facile. Parce que si ce sera toujours la première fois pour les élèves, c’est la centième fois pour nous. Elle est forte, l’envie de sortir les paroles idiotes de vieil oiseau “Toutes les conneries que vous faites, je les ai déjà vues, je sais ce que vous allez me dire” et j’en passe. Et je sais que souvent, quand on arrive à traverser cette flaque d’eau croupie, notre relation aux classes en ressort plus forte. Mieux définie, et unique. Comme s’il fallait forcément balancer de la boue pour mieux jauger de la distance qui nous sépare.

En attendant ça rend chonchon.

Dimanche 26 septembre

Et le dimanche, on s’évade !

Avec un morceau à mi-chemin entre la comédie musicale et la chanson intimiste…

Samedi 25 septembre

Week-end de corrections, de préparation d’activités. Par la fenêtre, la lumière qui descend, la pluie, toute douce. Les lapins qui se baladent en silence. Ça n’est pas désagréable, mais ça reste ce travail invisible, permanent, que je n’arriverai sans doute jamais vraiment à faire comprendre à mes proches.
Un samedi où le mur entre le prof et la personne se brouille. Comme souvent.

Vendredi 24 septembre

Au lycée Gallia, les projets abondent. Je craignais que, avec les échéances de la première, le programme gargantuesque de la seconde et le nombre affolant d’élèves, tout le monde se focalise uniquement sur les tâches immédiates.

En fait non.

Les professeurs-documentalistes – réactives et efficaces, à croire que ça vient avec le boulot – ont ouvert la salve et proposé tout un tas d’idées hyper enthousiasmantes, permettant au premières d’étudier des BD en plus de les préparer à l’oral du bac, le collègue d’anglais a déjà prévu d’amener les secondes à un festival du film anglophone, un journal du lycée est en préparation, des concours de poésies sont prévus…

Et on on m’y invite souvent. Mon statut de petit nouveau n’a absolument pas empêché ma boîte mail d’exploser sous nombre de sollicitations alléchantes. Des représentations théâtrales en lien avec le programme, des sorties me permettant de mieux connaître les mômes, de leur donner une autre vision du programme de français et…

Oui mais je vais devoir décliner.

Je vais devoir décliner parce que je ne serai plus là, le 6 décembre. Le 3 janvier. Le 18 février. Et non, je ne me suis pas non plus présenté au conseil d’administration, même si je suis syndiqué. Pas plus que je ne participerai à nombre d’activités que les personnels du lycée partagent depuis longtemps. Ma présence dans le bahut bug, parfois. Comme si mon image, l’espace d’un instant, se pixelisait. La voix décroche, toujours pour le même message d’erreur : “Je ne serai plus là.”

Ce que j’aime, dans ce boulot, c’est de me lancer dans chaque nouvelle année comme dans autant d’épopées. Une grande saga en plusieurs volumes. Mais là, l’aventure a plutôt le format d’une nouvelle. Et, déjà, à intervalles encore espacés, mais régulier, les lumières indiquant la fin de la course scintillent au loin.

Des lumières froides.

Jeudi 23 septembre

Comme souvent lorsque la situation se présente, je suis gréviste aujourd’hui. Et comme souvent, l’avoinée que se prennent les personnels d’éducation qui arrêtent le travail est impressionnante. Bien entendu, les réseaux sociaux ont un pouvoir déformant qu’envieraient nombre de nos responsables politiques, mais je pense que l’excès des réactions ne vient pas de là.

Je pense que les métiers tournant autour de l’enseignement – CPE, AESH, prof, infirmières scolaires et j’en passe énormément – sont souvent perçus comme une sorte de sacerdoce. Et, pour les observer au quotidien depuis des années, je peux comprendre pourquoi : aucune autre expérience professionnelle ne m’a montré des gens aussi dévoués, sur le moment, à leurs métiers. Non pas que les enseignants ou les AED soient des êtres supérieurs : c’est juste que, durant une journée de cours, il n’est pas possible de relâcher la tension. Comme je le pouvais, par exemple, quand je travaillais en entreprise. À partir du moment où nous entrons dans un bahut et, souvent, même, quand nous en sortons, les mômes occupent toutes nos pensées. Savoir gérer ce poids est l’une des premières compétences que nous tentons d’ailleurs d’acquérir.

Et c’est justement pour cela que j’estime nécessaire de défendre les acquis de ma profession, et de lutter contre sa dégradation : oui je me voue à mes élèves. Oui, je suis souvent prêt à faire les pas en plus pour améliorer un cours, aider un gamin en difficulté, rassurer des parents.

Mais j’exerce un métier. Hors des murs du lycée, mon paquet de copies rangé, je m’astreins à me protéger. Professeur est un rôle, pas une partie de mon ADN. Je pourrais être quelqu’un d’autre. Faire quelque chose de différent. Et j’ai donc le droit, comme tous mes collègues dans le monde de l’éducation, que l’on traite ma profession comme toutes les autres. Si, parfois, et peut-être trop souvent, j’injecte de l’émotion dans mon travail, c’est un choix, pas une obligation.

Et peut-être, souvent, cette évidence est perçue comme violente. Parce qu’il faut “penser aux élèves”. J’y pense. Comme nombre de mes collègues, j’y pense souvent, et la lutte qui se poursuit aujourd’hui est avant tout menée pour eux. Mais ils ne sont pas mes enfants. Je me dois, par éthique et par sanité mentale, de me mettre à distance. D’observer d’abord le cadre de ma profession, de me rendre compte qu’il est bien malmené. Et que ce n’est pas à nous, personnels d’éducation, de le bricoler pour palier aux insuffisances de nos dirigeants.

Aujourd’hui je fais grève. Pour que mon métier reste un métier. Et que je puisse m’y consacrer, sans crainte et de toutes mes forces.

Mercredi 22 septembre

Pour des raisons qui n’importent pas dans ce billet, j’ai décidé de ne pas constituer d’emblée de plans de classe cette année. J’ai préféré attendre une semaine, ce qui m’a amené à rapidement réorganiser deux classes, sous peine de les trouver transformées en annexe du Macumba dance-club, et à en laisser deux telles quelles. En effet, les élèves y travaillent avec bonheur et semblent plus efficaces ainsi.

Et dans ces deux classes, s’est monté le mur des chouchous.

Il y a sans doute beaucoup à analyser dans la composition de ces deux fois quatre élèves, qui occupent l’avant de la classe et lèvent perpétuellement la main. Sept garçons et une fille allure gothique. Je me suis toujours mieux entendu avec les filles en général, mais mes coups de cœur sont presque exclusivement des garçons, et ce depuis le début de ma carrière. C’est pas faute de l’avoir remarqué, d’essayer de m’en prémunir, mais ça se trouve toujours comme ça. Toujours des mômes qui savent parfaitement jusqu’où aller au niveau de la familiarité. Pas forcément des têtes de classe, mais perpétuellement curieux. Malins. Les méandre de mon inconscient me restant un mystère qui feront un jour la fortune de quelque thérapeute, je me contente pour le moment d’observer ce phénomène.

Et de m’en méfier. Un mur, ça protège et ça isole tout en même temps. Particulièrement au lycée, où il est terriblement confortable d’aller à développer sa pensée, ou d’ouvrir un parenthèse culturelle devant les quatre paires d’yeux qui écoutent, notent, posent des questions, ou hochent la tête en souriant.

Mais cette année ils sont trente-cinq. Et il est hors de question que j’en laisse basculer dans le brouillard. Alors je m’astreins, plus que les autres années, à les laisser, à continuer à circuler, à leur retirer gentiment le bâton de parole métaphorique. À aller vers les élèves que je sens en résistance, de leur côté comme du mien. Juguler l’affect, ce foutu affect, tout en l’acceptant.

Et puis, le soir, envoyer à la classe un message concernant un documentaire qui passe sur Les liaisons dangereuses. Et échanger deux trois messages avec un des chouchous du mur qui l’a immédiatement regardé. C’est aussi ces petites gourmandises égoïstes qui nous rendent plus fort. Pour tout le monde.

Mardi 21 septembre

J’en suis venu à redouter tous mes cours de Première Tritox, la Première Générale que j’ai en charge. Et je commence aujourd’hui à comprendre pourquoi. Ce n’est pas une question de didactique ou de pédagogie : je suis en train de me battre contre le programme.

De notoriété publique, les exigences de la matière durant l’année du bac de français oscillent entre le rigoureux (pour les plus optimistes des collègues) et le totalement délirant (pour les… disons moins optimistes). La préparation des vingt textes à présenter à l’oral, la méthodologie de la dissertation, du commentaire, les lectures d’œuvres souvent bien costaudes, le tout saupoudré d’une généreuse couche de grammaire : il y a de quoi perdre faire perdre son sang-froid à un prof aguerri. Alors un débutant…

J’ai connu cette lutte avec tous les programmes de collège. Une sorte de confrontation où on donne un coup par ici, on fait une concession par là, pour ne pas finir en machine à déballer du savoir ou en animateur de centre aéré. Et c’est exactement ce à quoi je me confronte actuellement, mais le niveau de difficulté est passé de normal à boss final de Drakengard 3 (une de mes ambitions de l’année est de terminer cette horreur. Oui, j’ai des rêves fabuleux.)

Les délais ultra-serrés de l’année de première mènent à toutes sortes de dilemmes. Aujourd’hui, j’ai passé une heure avec les élèves à les promener dans le prologue de Juste la fin du monde. Visionnage d’interprétations diverses, et mise en scène personnelle de l’extrait. Un cours “ludique”, même si cet adjectif commence à me flanquer de l’urticaire. La deuxième heure a été consacrée à une analyse bien plus aride, qu’ils ont franchie sans la moindre difficulté. Les mots de Lagarce au creux de l’oreille, et une envie bien plus forte de se confronter à son langage. J’ai investi une heure. Ai-je bien fait ? Était-ce trop, pas assez ? Dois-je systématiser cette approche ou était-ce un événement unique, qui a vocation à le rester ?

Parfois, juste parfois, j’aimerais avoir l’impression d’avancer sur de la pierre, et pas sur du sable.