Mercredi 20 avril

Le long de la Seine, A. et moi sommes assis sur des chaises en métal coloré, qui râclent les pavés fatigués. Nous parlons de nos passés, de personnages tous ronds et d’ustensiles cabossés.

À un moment j’ai une question un peu bête, un peu faible : “Est-ce que travailler avec des enfants change ta pratique artistique ?” Il est auteur, et anime régulièrement des ateliers d’écriture en établissements scolaires.

A. réfléchit à la question et tente d’en faire quelque chose. Il finit par me répondre : “En tout cas, ma vie est plus intéressante depuis.”

Intéressante. C’est l’un de ces adjectifs modestes, qu’on emploie presque sans y penser. Sous ce soleil d’avril, il est juste. Rien n’est probablement plus intéressant que de travailler avec des enfants. Qui qu’ils soient, quel que soit leur âge. Parce que c’est là que se trouve, en germe, la suite et la réponse.

Mardi 19 avril

Deuxième semaine de vacances. Celles-ci sont pour le moins douces et régulières. Première semaine passée à régler des scories de la période qui vient de s’écouler, seconde à préparer les cours.

Je n’ai pas pris le temps, cette période-ci, de décrocher totalement. J’aurais sans doute dû. J’ai eu envie de me sentir studieux. Tenter d’apaiser l’éternel petit démon qui chuchote à l’oreille qu’il faudrait s’y mettre. Que du retard sera pris sur tel ou tel projet.

J’ai beau rouler des mécaniques pédagogiques devant mes semblables, je n’ai pas encore trouvé cet équilibre entre me ressourcer et cesser de culpabiliser lorsque je ne me consacre pas au boulot. Parfois, je suis à un point d’équilibre, mais il ne dure jamais bien longtemps. Les classes, les niveaux, les programmes, les lieux, tout change. Alors finalement, j’accepte la tempête qui me bat sous le crâne.

Lundi 18 avril

Avec le temps, j’ai aussi appris à adapter les cours aux saisons. Ça peut sembler étrange, ou presque irrationnel. Mais ça fonctionne. Et avec l’allongement des jours, je sais que l’ambiance dans les classes changera. Lors des douze semaines qui restent – bon sang douze semaines, le rythme décalé des vacances est vraiment d’une nullité absolue – je ne me lancerai plus dans de grands travaux d’écriture, ou, au contraire des leçons de grammaire pansements, destinées à combler des lacunes.

Le printemps et le retour du soleil, c’est souvent des études d’œuvres. Des notions de conjugaison plus complexes… Pourquoi ? Comment ? J’ai encore du mal à l’analyser. Sans doute y a-t-il un biais de ma part, et cela me convient-il mieux à moi. Mais comme tournent les saisons, les cours évoluent également. Et puis, avec le printemps, je vois souvent les mômes changer. Au collège, c’est impressionnant. Il suffit de deux semaines sans les voir pour qu’on les retrouve changés. Physiquement et affectivement. Quatorze jours, quand on a douze ans, c’est un monde.

Le cycle se poursuit, immuable. Et même si la fin de l’année est encore très loin, je commence à me demander à quoi ressemblera la suite.

Samedi 16 avril

J’ai rencontré B. à Paris à l’occasion d’une soirée. Depuis, on se parle de temps en temps sur instagram. Français par son père, il a cette maîtrise géniale du français : parfaite au niveau de la structure, mais vacillante sur le vocabulaire et l’implicite.

“Tu deviens quoi en ce moment ?
– J’enseigne au collège.
– C’est quel âge, les élèves ?
– Entre onze et quinze ans à peu près.
– C’est complètement de la merde les enfants de cet âge, mais c’est aussi là qu’ils sont le mieux. Tu as la chance de la merde.”

On ne saurait mieux dire.

Vendredi 15 avril

À défaut d’autre chose, la position de TZR m’aura appris le détachement. Lorsque l’on reste plusieurs années dans un établissement scolaire – je le sais pour l’avoir vécu – on finit par avoir l’œil sur le moindre détail. Les emplois du temps qu’il faudrait repenser, la salle 23 qui est toujours en mauvais état, l’accompagnement personnalisé qu’on ne prend jamais le temps de repenser.

Et c’est bien. C’est ce qui permet d’améliorer les conditions de travail des élèves comme des collègues. Mais ne nous mentons pas : c’est aussi ce qui vous bouffe la cervelle et vous parasite lors des journées de travail.

En tant que prof remplaçant, ce genre de soucis atteint moins. Les établissements et les visages se succèdent. C’est parfois un peu triste, mais ça libère aussi de pas mal de chaînes. Comme si on évoluait sur une planète à la gravité un peu moins forte. Je n’y vois pas un avantage à cette position. Mais quand on y est astreint, on l’explore. Un corps que l’on a pas choisi et que l’on apprend à accepter.

Jeudi 14 avril

Encore une fois, j’aperçois les candidats à la présidence de la République triturer de leurs gros doigts le métier que j’exerce. Et tente de faire mon auto-critique : suis-je de ces enseignants que l’on caricature dans les médias, aux yeux de qui aucun ministre, aucune politique ne trouvera jamais grâce ?

Une partie de moi a juste envie de gueuler qu’y a qu’à pas coller des incompétents à ce ministère. Une autre que la réponse est plus compliquée. Cette impression d’incommunicabilité. Que nos dirigeants passent leurs mandats à faire des compromis dans un domaine qui peut pas se le permettre.

Suis-je en train de pécher par orgueil ? Probablement. J’ai, à l’égard de mon boulot, une fierté immense, qui brûle. Moi, le complexé par nature, l’imposteur perpétuel, l’incapable, je ne me sens jamais aussi important que lorsque j’entends que je suis prof. Et je pense que cet orgueil est essentiel. Pour protéger nos mômes et ce qu’on leur met dans la tête, pour montrer que oui, le savoir et l’éducation sont des ressources infiniment précieuses. Quand bien même on ne les voit pas, quand bien même on ne peut en faire le bilan. Et ça, c’est l’aporie qui rend dingue nombre de nos responsables. Nous travaillons sur un temps long. Infiniment soumis à des éléments extérieurs. Impossible de savoir si la méthode mise en place il y a trois ou même cinq ans portera ses fruits chez un adulte. Nous sommes un pari sur l’avenir.

Et ça cadre mal avec notre monde de l’urgence.

Alors oui, mon orgueil, et celui de nombre de collègues, est un rempart. Contre de gros doigts qui aimeraient qu’on soit compétitifs, concrets. Et qu’on baisse la tête.

Mercredi 13 avril

Mes chers élèves, si je pouvais ressembler à votre professeur de français.

Depuis dimanche, je suis absolument furieux. Je tempête, je râle, et je prends parfois des raccourcis. Ce n’est pas que depuis dimanche, hein. Ça m’arrive dans ma vie quotidienne. Comme à chaque être humain.

Lorsque je suis devant vous, j’essaye de faire attention. À ma posture, bien entendu, mais surtout à la façon dont je réponds à vos questions. À celles que j’estime importantes et celles que je laisse de côté. Je balbutie moins, et souvent, je suis plus clair et plus nuancé. Parce que c’est mon boulot.

C’est mon boulot et c’est épuisant. Je crois qu’on ne se rend pas compte à quel point ça crève, de tenter d’être le plus droit possible, dans sa parole. Je pousse le narcissisme jusqu’au bout et l’avoue : j’aime bien, parfois, la façon dont j’ai réussi à débrouiller le fil d’une pensée que vous ne parveniez pas à exprimer. J’aime bien voir que mes mots vous ont fait avancer.

Mais tout ça, c’est du travail. Nous évoluons dans un cadre codifié, dans lequel je suis payé pour mettre de l’énergie et de la lucidité. Une fois dehors, je redeviens ce petit paquet de contradictions, qui peine à se montrer aussi éthique et serein que dans sa vie professionnelle. Mais si je m’y employais, je deviendrais vite totalement dingue. Parce ça demande du boulot, d’être quelqu’un de bien. Hey. On me paye pour l’être dix-huit heures par semaine. C’est plutôt pas mal.

Mardi 12 avril

Ma mère m’a remis un ancien bulletin. Lorsque j’étais au collège Jacques Prévert, en sixième jaune.

Ce n’est pas pour souffler dans ma propre trompette – expression anglaise que je traduis littéralement avec joie – mais il était plutôt très bon, d’après les appréciations. Les notes que j’y vois sont, par contre, bien plus basses que celles que vaudraient aujourd’hui ces commentaires.

L’éternelle question du “niveau qui baisse”. Est-on moins exigeant aujourd’hui qu’il y a trente ans ? Pour faire simple, je ne pense pas. Les méthodes changent. Les objectifs changent. Le langage change. Le “niveau qui baisse”, c’est bien souvent partir du principe que les élèves français de 2022 vivent dans un monde similaire à celui dans lequel nous avons évolué précédemment. Les notes et les évaluations sont autant un reflet de la volonté politique que l’on confère à l’école que de leurs propres efforts individuels.

Et au risque de passer pour un affreux rétrograde, j’ai l’impression que la volonté actuelle de l’école, c’est de crier de plus en plus fort que tout va bien, tout est sous contrôle, ah ah. Sourions.
Mais est-ce que ce serait si grave, si dramatique, de se dire que non, en fait, tout ne va pas bien ? Peut-être que ceux qui tirent la sonnette d’alarme pourraient le faire un peu moins fort, en grimaçant un peu moins. Peut-être, juste, en plein dans une échéance électorale on pourrait s’occuper de ce qui va forger le monde de demain. Le fameux monde d’après.

Qui mériterait d’être davantage qu’un slogan.

Lundi 11 avril

La duplicité.

Elle est laide, la duplicité, chez les collégiens. Les lèvres peintes, le maquillage appliqué maladroitement, la démarche hésitante. Ils mentent, mal. Nous sourient et se foutent de nous dès qu’on tourne le dos. Se moquent de celui qui parle trop, de celle qui se trompe, avant de leur demander un service.

Ils sont doubles. Ils apprennent à l’être.

Elle est belle, certains jours, la duplicité. Ils ont décidé de se montrer sous leur meilleur jour. Le collier est droit, la coiffure parfaite jusqu’à la dernière mèche. Ils vont se montrer sérieux, concentrés. Participer, proposer. Pour voir ce que ça fait, d’être bon élève.

Avant, quand je débutais, je les traitais avec froideur, quand ils arrivaient, scène trois acte un, rôle du bon élève.

Il faut, je pense, être indulgent. Ils apprennent. Ils apprennent qu’il faut s’adapter. Que notre esprit contient des multitudes. Des masques, que nous revêtons tour à tour, de plus en plus habilement. Qui peuvent nous dévorer, si nous n’y prenons pas garde. Il faut, je pense, leur apprendre à maîtriser cette puissance. Car elle fait, elle aussi, de nous des êtres humains.