Lundi 20 juin

“Monsieur, vous serez là, l’année prochaine ?”

La question commence à tourner dans les classes, insistante. Jusque là, je l’ai esquivée. “Quoi, vous voulez ENCORE que je vous force à apprendre les temps composés ?” / “Non, j’ai été nommé au fin-fond de la forêt amazonienne pour retrouver le diamant vert.” / “Non, le collège va être démoli pour construire un parc d’attractions à la place.”

Je ne me berce pas d’illusions. Ce qui intéresse avant tout les élèves – et quoi de plus normal à leur âge – c’est la stabilité. Les classes auxquelles j’ai enseignées cette année particulièrement. Quatre enseignantes et enseignants des horaires anarchiques. Et ma réponse le serait tout autant, si j’étais sincère : “Peut-être, mais peut-être pas. Peut-être toute l’année, mais peut-être pas.”

C’est comme ça, l’école, désormais. Des enseignants, de plus en plus nombreux, valsent sur des courants que soufflent les rectorats. On ignore où on sera, à qui on enseignera, et comment.

Vous serez là, l’année prochaine ? Pourquoi pas me demander à quelle heure se lèvera le soleil le 18 novembre 2086, ou la racine carrée de 873581 ? Ça devient une équation à trop d’inconnue.

Temps et Espace à Dimension Relative. Ce qui, autrefois, n’était même pas une question.

Dimanche 19 juin

Et le dimanche, on s’évade !

Et pour entamer la prochaine semaine, un peu de pep’s avec Regina Spektor.

Samedi 18 juin

Quelle meilleure idée pour affronter un jour de canicule que de le passer en ville ? J’y retrouve L., que j’avais précédemment rencontré à une fête merveilleuse. Balade, emplettes, consommation de breuvages sucrés.

Et bien sûr, grandes discussions. L. a un débit très doux, très fluide, qui contraste avec les saillies qui parsèment son discours. La conversation s’attarde sur les valeurs morales.

“Tu fais comment, avec les élèves ?”

Grande question. Qui a été particulièrement centrale ces derniers jours. Ce que j’aimerais répondre à ce moment-là – je n’y arrive pas, je suis toujours particulièrement nul dans les interactions sociales – c’est que la morale est la grande muette de notre boulot. L’évocation des phrases du jour, écrites sur la tableau noir, ne suscitent plus que la curiosité des choses disparues. On se méfie toujours un peu de cette question : entre ceux qui accusent les enseignants de chercher à formater les jeunes esprits et d’autres qui affirment qu’apprendre les maths et l’Histoire, c’est déjà bien suffisant.

Mais, et les jours précédents l’ont confirmé, je ne pense pas que l’on puisse décorréler notre boulot de la morale. En commençant par être en cohérence avec nous-même. Il est des principes qui me tiennent particulièrement à cœur. L’honnêteté. La gentillesse. Et je m’efforce de toujours les appliquer dans mes cours, et en dehors.

Ça n’est pas évident. Dans la vie quotidienne, dans la vie d’adulte, on transige, souvent. En tant que prof, je place l’exemplarité dans la cohérence de mon comportement. En tant que prof, je me comporte comme j’aimerais me comporter en permanence. Si le monde était moins chaotique.

Toutes ces pensées disparaissent. Au fond, on peut théoriser des heures sur ce boulot. Mais de temps à autres, il faut aussi déposer ce fardeau de pensées. Et profiter de cet abri dressé entre moi et la canicule : ombre, terrasse, soda et sourires.

Vendredi 17 juin

Les cinquièmes sont affalés sur leur table. Fatigue de la fin d’année, chaleur écrasante, faim. 11h30, plus aucune énergie. Et je ne suis pas loin derrière. J’ai du mal à supporter plus de vingt-cinq degrés, la salle bondée et ne permettant pas d’ouvrir bien grand les fenêtres doit frôler les trente-trois.

Je me sens bien démuni. Alors dans ces moments-là, il ne me reste plus.

“Si on compare la forêt des elfes de Bilbo avec la forêt de Brocéliande, quelles sont les différences, selon vous ?”

Ils lèvent la tête et me regardent, interrogateurs ?

“Quoi ?
– Brocéliande. Ça fascine tout le monde, et vous habitez juste à côté.
– Ben c’est joli Brocéliande, mais c’est paaaas…
– Pas quoi ?
– Je sais pas. Ce n’est pas la Brocéliande des livres. C’est un autre endroit. C’est comme les châteaux. Quand on en visite un, c’est pas les châteaux des contes.”

Lentement une gamine lève la main. Une autre. Un môme qui dessinait relève la tête. À grand traits, je leur dessine des endroits enchantés. La Lorien, le château de Howl, Port-Ponan… On s’enfuit, loin, loin de la classe, loin de la chaleur. Loin aussi de cette catastrophique journée d’hier.

“Monsieur, la chaleur elle ne vous fait rien ?
– Vous plaisantez ? Je brûle de l’intérieur.
– On dirait pas, vous mimez les magiciens, les monstres, la cascade…”

Au moins pendant ce temps là, on s’évade.

Jeudi 16 juin

Encore une fois, c’est Monsieur Vivi qui me sauve. Malgré les centaines de kilomètres qui nous séparent, malgré le fait qu’on n’ait pas parlé depuis mille ans.

Les cinquièmes, tous les cinquièmes dans leur ensemble du collège Hoshido, se sont mal comportés pendant la projection d’un documentaire censée conclure un projet d’année. Pire : ils se sont dans leur ensemble ouvertement foutus de la gueule de la documentariste venue spécialement pour répondre à leurs questions.

Donc en cette dernière heure de cours, nous devons leur faire réfléchir au respect. Pour énormément de raisons, cette situation m’est délicate.

Et donc le souvenir de Monsieur Vivi se rappelle à moi. Son exigence de toujours, toujours donner du sens, du vrai sens, à tout ce que l’on fait aux élèves. C’est l’incompressible qu’on leur doit.

Alors, juste, je parle. Je parle en taillant mes mots avec soin. Moi qui suis souvent dans le flottement, l’approximation, qui commence puis me corrige, je tente de me faire d’une précision d’orfèvre. De leur expliquer le sens du collectif. De la réparation, suite à une transgression. Du fait d’assumer. Quelque chose en moins parvient à trouver le lexique qui, trop souvent, m’échappe. Et puis je dispose de l’aide de V., l’AESH. Parce qu’elle les voit depuis une autre perspective, depuis la chaise sur laquelle elle est assise. Elle leur explique ce qu’elle perçoit d’eux, depuis le début de l’année. Leurs grandeurs et leurs petites lâchetés.

“On vous voit.”

Ce n’est pas un avertissement, pas une sanction. Juste un fait. On les voit quand ils sont beaux, les jours où ils essayent, se cassent la gueule, recommencent, s’entraident. Et on les voit quand, comme aujourd’hui, ils sont veules et laids. C’est ça, leur apprendre, qu’on soit AESH, prof ou n’importe quel autre personnel d’éducation : les regarder dans toute leur complexité et toujours leur apprendre.

Je ne le leur dis pas comme ça, bien sûr. Et à la fin de mon laïus, j’ignore si ce que j’ai dit à porté. Qu’importe. J’ai fait, en cet instant, ce qui me semblait juste : sans peur ni colère.

“Un prof, ça doit incarner des valeurs, dans son enseignement.” me disait aussi Monsieur Vivi. Je ne partageais pas totalement cet avis. Ce soir si.

Je sors de cette journée, de cette sale après-midi épuisé. Je me sens poisseux, la chaleur n’est pas seule en cause.

C’est J-M, que je reconduis en voiture, qui me sauve.

“C’est tellement beau, notre métier.”

Le pire, c’est qu’il a raison.

Mercredi 15 juin

Beaucoup de collègues connaissent sans doute cela : des élèves qui deviennent, à un moment de l’année, de petits samouraïs. Pour tout un tas de raisons, tu les découvres acceptant ton éthique et suivant les conseils dont la plupart des mômes se brossent frénétiquement le nombril avec le pinceau de l’indifférence. Parfois, tu ne t’en es même pas rendu compte. Il faut que ce soit la déléguée de classe qui te le fasse remarquer, au conseil de classe du deuxième semestre :

“Depuis que Monsieur Samovar il nous a parlé de la quatrième, Justin il s’est mis à beaucoup plus travailler.”

C’est un fait. J’avais étiqueté Justin dans la catégorie tonitruant assez rapidement après mon arrivée dans sa classe. Durant la majeure partie de l’année, il a été un pré-ado de cinquième : en train de rigoler pour des trucs qui faisaient que ses camarades levaient les yeux au ciel, oubliant régulièrement de faire ses devoirs et imperméable à mes remarques comme l’eau sur les plumes d’un canard.

Et surtout, Justin n’avait pas de regard. Ou plutôt, il le promenait partout. Sur sa table, par la fenêtre, sur le morceau de scotch qu’il avait collé sur le T-shirt de son pote, sur le rouleau de scotch vide qu’il avait placé sous le pied de son autre pote pour qu’il glisse dessus en se levant…

Justin, depuis le début du mois, me fixe droit dans les yeux. Hoche la tête et fait ce que je demande. J’en suis à me demander si je ne pourrais pas tenter avec lui et quelques autres môme aussi loyaux, un numéro de pyramide humaine.

D’où vient ce soudain don de confiance qu’une poignée d’élèves nous fait ? Par quoi est-il déclenché ? Parce que je ne pense pas que mon laïus hyper convenu sur la classe de quatrième soit en cause.

Peu importe au fond. La seule chose par laquelle je peux répondre à cela est par un immense respect. C’est de plus en plus rare que des mômes s’en remettent vraiment et totalement à vous. Derrière il faut assurer. Même le 15 juin.

Mardi 14 juin

Journée particulièrement douce.

J’initie les cinquième à la réécriture. Pour une raison que je ne m’explique pas, ils accrochent énormément. Peut-être parce que je leur ai expliqué que ce serait un exercice du brevet, que ça demande d’être attentif. Peut-être parce qu’ils tapent le texte sur ordinateur, même si pour beaucoup d’entre eux, ça prend plus de temps… Mais le fait est qu’ils accrochent.

Au tour des sixièmes. Nous répétons le procès d’Ulysse, qui aura lieu vendredi. Circé est arrivée avec son costume, qu’elle essaye. Une robe bleue et brillante à paillettes. Quand je signale que le cours est bientôt terminée, elle me regarde : “Vous pensez que je peux la garder pour la journée ?
– Si ça vous fait plaisir et que vous n’avez pas besoin de courir ou de faire des gestes trop sportifs…”

Elle part en souriant. Dans la classe de Monsieur Samovar, on peut porter des robes de sorcière bleues pour faire cours.

Je suis content. J’ai l’impression de sortir de cours réussis, de cours que je voudrais avoir en permanence. J’ai vraiment l’impression d’être dans “ma” classe. En ce lieu si précis, si impermanent : à l’intersection entre des élèves que j’ai réussi à investir, un lieu permettant de travailler dans un minimum de confort – ça devient rare – et une stabilité suffisante pour qu’on se fasse confiance, qu’on comprenne nos fonctionnements mutuels.

Autant en profiter. C’est bientôt terminé.

Lundi 13 juin

Comme à chaque fois que nous étudions Bilbo le Hobbit, ils attendent ce moment en riant d’impatience et d’angoisse. La vedette du roman ce n’est pas le personnage éponyme, Gandalf ou même Smaug le dragon.

Non, il s’agit de Gollum.

“C’est Gollum, c’est Gollum !” s’exclament-ils toujours quand arrive le chapitre 5, énigme dans l’obscurité. Peu l’ont déjà lu et pourtant, nombreux sont ceux à frissonner délicieusement d’anticipation. Et c’est un merveilleux hommage au génie de Tolkien : que tous les ans, des collégiens découvrent, les uns à côté des autres, la caverne de cette créature “petite et visqueuse”. Aujourd’hui, les films ont fixé dans les imaginaires l’image de Smeagol. Et pourtant, l’imaginaire des mômes continuent à travailler. Ils rient d’horreur à l’image des membres à la fois terrestres et aquatiques – Lovecraft n’est pas loin – qui s’enfoncent dans l’eau noire.

Et les énigmes. Et la syntaxe tordue du monstre. Gollum est terrifiant et ridicule, il est la chose dans le noire qu’une créature aux traits enfantins, défie d’épée et d’esprit. Ils aiment se confronter à la chose qui, vaincue, leur donnera accès à l’anneau qui rend invisible. Au début de toutes les aventures.

Gollum est une belle étape de leur chemin d’enfants.

Dimanche 12 juin

Et le dimanche, on s’évade !

Comme Kate Bush semble avoir été redécouverte… Pourquoi ne pas poursuivre ?

Samedi 11 juin

“Monsieur Samovar !”

Un jeune gars me lance un regard enthousiaste derrière sa tignasse blond cendré et la barre du métro. Il me faut un certain temps pour le remettre, je n’ai jamais connu le bas de son visage.

“Solal ! Comment allez-vous ?”

Solal est l’un des élèves de la Première fabuleuse à qui j’ai enseigné plus tôt dans l’année. Durant les quelques minutes que nous passons ensemble, il me raconte rapidement les épisodes que j’ai manqués. Il y a une sorte de flottement.

“En tout cas, c’est passé super vite, vous vous rappelez quand…”

Oui, je me souviens, mais tout ça me semble loin, tellement loin. Entretemps, j’ai découvert un nouvel établissement, me suis conformé à d’autres règles, ai commencé de nouvelles histoires. Le lycée Gallia est toujours aussi cher à mon cœur, mais il a déjà pris la patine des choses passées. Précipité dans les galaxies pédagogiques bretonnes, parfois, on croise, au détour d’un métro, des fragments d’histoires anciennes…