Jeudi 20 octobre

Ulrich n’aime pas le français. Il le répète à n’en plus pouvoir. Et je le crois. Je ne sais pas si c’est le fruit de l’expérience, mais on finit par comprendre, quand on est prof, à quels élèves la matière est hostile. Et en effet, les copies qu’il rend sont laborieuses. Pleines d’efforts. Mais tombent systématiquement à côté de ce qui est demandé.

Ulrich, de toutes façons, aimerait bifurquer rapidement vers la voie professionnelle. Mais ça n’empêche qu’il prend en pleine face ces moments où ça ne se passe pas bien.

En fait, je pense qu’il aimerait aimer le français. Comprendre cette étrange matière où l’on se penche sur des vivants sans entrailles, des époques révolues, où l’on se tarabuste la cervelle sur un -e placé à la fin d’un mot. Parce que jamais il ne renonce.

Jusqu’à la scène de Cyrano qu’il a passée aujourd’hui. Sur les dix-sept qui se sont produits, il était l’un des quatre à avoir appris son texte par cœur. Il avait souligné tous les mots sur lesquels je lui avais suggéré d’insister. Sa voix tremblotait mais tremblotait au volume que je lui avais demandé de mettre. Il a rempli l’intégralité du contrat.

“J’ai pas aimé ça.” lâchera-t-il en fin de prestation, aussi épuisé que si ce sportif notoire avait couru un marathon.

Je sais que j’ai tendance à surinterpréter, que je m’émeus trop facilement. Mais cette abnégation me fout au bord des larmes. Et j’espère trouver, dans cette foutue matière que j’enseigne, un endroit où il puisse, ne serait-ce qu’un peu, s’épanouir.

Mercredi 19 octobre

Michael Ende, auteur de la célébrissime Histoire sans fin, a également écrit Momo. L’un de mes plus anciens souvenirs de lecture se rattache à ce livre : un balayeur parvient à accomplir sa tâche, chaque jour, car il ne regarde pas le nombre de dalles qu’il lui reste à nettoyer. Il se concentre sur celle qui lui reste. Je ne compte plus le nombre de fois où cette image simplissime m’est venue en aide.

Et notamment lors des derniers jours avant les vacances. Où l’on a la sensation d’avoir dépensé ses réserves d’énergie, d’ingéniosité ou de patience. Se dire que ça n’est pas grave. Ne pas se demander combien de temps il reste. Enchaîner les heures, les unes après les autres. Fais en sorte d’être fier aussi de cette dalle, de ce cours. Essaye de ne pas trop penser à celles d’après, à celles d’avant. On y est presque.

Enseigner, c’est avancer à petits pas précautionneux. Dans ces périodes, plus encore que dans les autres.

Mardi 18 octobre

Comme tous les ans, il y a les élèves que tu n’aimes pas.

Ça n’est pas dès le début de l’année. Souvent avant les vacances de la Toussaint. Vous vous connaissez depuis un moment, et tu le sais maintenant : ces comportements qui t’agacent ne sont pas des accidents, mais des habitudes.

Ce ne sera pas des trucs trop graves hein. Des façons de s’exprimer. Des tendances à te demander en permanence de répéter ce que tu viens de dire. Du matériel oublié sans arrêt.

Mais ça t’agace. Tu regardes cette élève, ce môme, et tu n’as qu’une envie : détourner la tête, oublier qu’il existe. Et tu sais que, si tu lui parles, tu risques d’être plus cassant, moins patient qu’avec les autres. Tu as un peu honte, évidemment. Il y a mille raisons pour lesquelles ce gosse peut agir comme il agit. Tu es l’adulte, tu dois te montrer non seulement responsable, mais aussi compréhensif. Tu n’as pas à avoir ces mauvaises pensées. Ces mauvaises pensées. On dirait un roman moral pour enfant des années cinquante.

Il n’y a pas à y couper : tu vas passer l’année avec ces gamins, qui t’agacent. Tu devras te demander à quoi ils te renvoient pour t’énerver à ce point. Tu lutteras, non seulement pour eux, mais aussi pour toi. Tu apprendras, peut-être. Et comme tous les ans, tu espères avoir la conscience professionnelle, l’esprit et le cœur assez grand pour leur trouver une place aussi, à ceux que tu n’aimes pas.

Lundi 17 octobre

Sur les quatre élèves de la sixième Togepi ne maîtrisant pas complètement le français, Nimue est celle qui s’en sort le mieux. Sa syntaxe brinquebale encore les accords entre verbes et sujets, les masculins et les féminins valsent, mais elle progresse de jour en jour.

Durant ce cours, ils rédigent le compte-rendu de leur voyage scolaire. Épreuve compliquée pour les uns et les autres : selon leurs compétences, j’ai demandé à certain de rédiger plusieurs pages, à d’autres de se confronter à l’accord des adjectifs… Et à Nimue de ne pas oublier une composante essentiel de ses phrases. Ce à quoi elle s’applique depuis le début de l’heure.

“Monsieur ? Comment tu dis… Euh pardon vous dites… "Les profs ils nous ont mis dans les chambres ?” Vous savez ? Quand vous avez fait des groupes ?
– Ah ! Répartir.
– Répartir ?“

Elle galère à aligner les trois r rapprochés, se met à rire en le répétant.

"Répartir. Je connais pas. C’est quoi ?”

Je place plusieurs objets devant elle, que je distribue à ses voisins.

“Je répartis les objets.
– Ah. C’est comme partager.
– Voilà.”

Je lui écris le mot au tableau, elle le recopie plusieurs fois. Je me dis que c’est presque dommage, qu’il y aurait d’autres mots plus communs dont elle aurait besoin. Mais ça n’est pas du tout dommage en fait. Elle a acquis le mot qu’il lui fallait au moment où elle en avait besoin. Son français grandit un peu comme un collégien, d’un coup, sans qu’on s’y attende. Aujourd’hui, c’est répartir. Et moi, égoïstement, je me sens bien. Parce que j’ai pu lui apporter ce mot.

Donner les mots qu’il faut.

C’est chouette.

Samedi 15 octobre

Aujourd’hui, s’astreindre au repos complet. J’ouvre le rideau uniquement pour écrire ce billet. Et, gentiment, mon moi-prof reste de l’autre côté. On se fait juste un clin d’œil.

Après quinze ans, on vit enfin en bonne entente.

Vendredi 14 octobre

Lorsqu’un voyage scolaire se termine, ils se dispersent, les mômes. À juste titre. Certains sont attrapés par leurs parents, leur pieds effleurent à peine le trottoir, du bus à la voiture. D’autres partent seuls, tirant leur gros sac à roulette. D’autres encore vont prendre le temps de serrer fort les élèves qu’ils ont abandonné deux jours et demi dans leurs bras. Racontent avec des trémolos dans la voix comme c’était difficile, ou rigolent de ce qu’il s’est passé, même qu’une prof elle a dansé pendant la boum !

Ils se dispersent, petit envol, et soudain, c’est un week-end, comme les autres. C’était une aventure à l’autre bout du monde, c’était un voyage scolaire, c’était un voyage aux enfers, c’était la découverte d’un petit Eden.

Et pour finir, ce qu’il reste, c’est un week-end.

Me concernant, c’est bien assez.

Jeudi 13 octobre

Sur un réseau social, une personne assez en colère m’explique qu’il faudrait que je me contente d’instruire les élèves. Plus les années passent, plus j’en viens à penser que cette histoire d’instruction publique est, comme le monstre du Loch Ness ou l’équitable répartition des moyens de production, un mythe totalement incongru. Il faut tellement de personnes, de savoirs, d’événements inattendus pour former une personne : croire que nous ne pouvons nous délimiter uniquement aux missions qui nous sont attribuées relève du fantasme.

C’est une sale situation pour notre statut de prof, qui se retrouve en proie à de plus en plus de mission, que nous confient une hiérarchie plus ou moins bien intentionnée. Est-ce une bonne ou une mauvais nouvelle pour les mômes ?

Apprendre à certains à se brosser les dents, raconter à d’autres la fable du berger qui criait au loup. Enseigner, parce que les circonstances climatique le demandent, la SVT… Est-ce bien ma place ? Suis-je dans ma posture ou pas du tout ? Qu’est-ce qui, finalement, sera bénéfique ou néfaste ?

Et cette dernière histoire ? Alors que j’accompagne une nouvelle randonnée, les enfants fatiguent.

“Si vous arrêtez de me demander quand on arrive, je vous raconte une histoire.
– Une histoire avec du paranormal ?
– Oui (j’ignore ce que je vais raconter.)
– Et des combats ?
– Oui. (j’ignore toujours). Je vais vous raconter… L’histoire du chien Nounouille.
– C’est pour les bébés ?
– Pas du tout. Nounouille est un chien à six pattes, qui va sauver sa maîtresse Nona, des griffes du prince Naberius, qui fume trop et veut la capturer. Et Nounouille est aidé par la princesse en treillis Coronoa.”

Et pendant une heure, je leur raconte Nona the Ninth, roman gothique de SF pour adulte non traduit, version pour enfants bretons français.

Suis-je encore prof ? Et sinon, où suis-je ? Qui suis-je ?“

Mercredi 12 octobre

Ce n’est presque plus mercredi, et le premier moment de solitude que ce voyage scolaire m’accorde.

Premier jour de voyage, donc. Et immense randonnée, avec tout un tas de petits êtres de sixièmes. C’est difficile. Le sentier monte, et les rocailles glissent sous les pieds, les traîtresses. À peine vingt minutes plus tard, les habituelles protestations se font entendre : “C’est trop dur !” “J’ai mal aux pieds !” “On arrive quand ?”

On arrive dans trois heures.

Pour rendre le chemin supportable pour eux et pour ne pas basculer dans la folie, je tente de les faire rire. “Allez, on ne se décourage pas, on avance ! Qui va être le roi des pirates ? Le premier qui sera arrivé au bout du cap, c’est là que se trouve le One Piece !”

Et monter, redescendre, monter, redescendre la petite colonne, pour les motiver. Suivi par Tyrael, qui a mille questions à me poser : mon fruit du démon préféré, mon livre préféré, mon phénomène paranormal préféré, ma moto préféré. Il s’interrompt toutefois très poliment quand je parle avec quelqu’un d’autre. Et comme à chaque fois, je reste fasciné de cette facilité des sixièmes à raconter leurs terribles histoires de famille de façon très sobre, et souvent en rigolant, que ce soit un rendez-vous chez le juge ou un placement en famille d’accueil.

Heureusement, Raura met un peu de soleil là-dedans. Raura, qui voit la mer pour la première fois. Et qui s’extasie devant chaque paysage. Elle a les poches pleines de cailloux et de paysages. Et surtout, depuis trois heures, son mécanisme d’apprentissage de la langue fonctionne à plein régime. Elle s’exprime en français avec plus d’aisance que jamais.

Aisance qu’à Sol. En dévalant les cailloux, mains dans les poches, il affecte de me parler, d’un ton blasé, des vieux rockeurs qu’il admire. Que ses parents admirent ? “Non, mes parents sont plus électro. Moi j’aime ACDC.” Il est heureux de cette culture qu’il se construit.

“Je n’aime pas les enfants.” Il me faut toujours un moment pour comprendre pourquoi on me regarde étrangement quand je pose ce verdict. Et puis je me souviens. Et j’explique.

“Rien à voir. Je n’aime pas les enfants mais j’adore les individus.”

Passer la journée avec soixante-sept petits individus.

Mardi 11 octobre

Et d’un coup, je me retrouve avec 15 adolescents, et leur corps.

Pour un professeur d’EPS, cette situation semblera absolument banale. Pour un prof de français avec des velléités de club théâtre, beaucoup moins.

Parce qu’un club de théâtre, avec des collégiens, avant de découvrir des textes, avant de réfléchir à de la mise en scène, avant d’apprendre, c’est avant tout occuper des corps. Des corps qui quand on “fait du théâtre” en cours (on ne fait jamais vraiment de théâtre en cours, c’est pas un problème de compétence, mais de temps et d’espace, un vrai problème cosmique) se tortillent, se balancent, ne savent pas vraiment ou se mettre.

Alors, jouer.

Des trucs hyper simples. Marcher dans l’espace, se regarder dans les yeux, reproduire les gestes de l’autre. Se toucher, hors de question, ce sera beaucoup, beaucoup, beaucoup plus tard. Et pas pour tous.

Énormément de rires nerveux. Qu’est-ce qu’il est en train de nous faire faire, Monsieur Samovar ? Et pourtant, tous, ils font. Et petit à petit, le calme. Parce que, dans tous leurs gestes, dans toutes leurs enveloppes, il y a cette envie, dévorante, de tout être humain : l’élan.

Être de ceux qui sont gracieux, qui sont beaux, qui finissent leurs gestes. Être en maîtrise de sa voix, de ses mouvements, de son espace.

Et je le vois déjà, cet élan. Briller à travers cette crainte d’habiter, vraiment, son corps.

J’espère, cette année, pouvoir les y aider. Même un tout petit peu. Parce que c’est tellement de bonheur en plus.