Jeudi 12 janvier

“On est le groupe bête non ?”

Je suis fâché. En accompagnement personnalisé, pour les semaines à venir, il nous a été demandé de travailler avec un groupe ayant échoué à son texte de lecture orale de début d’année. Forcément, galérer dans ce domaine est symptomatique de tout un tas d’autres difficultés scolaires. Ils arrivent et sont tristes. Gris.

Et on rit pendant une heure. Avec les chaussettes de l’archiduchesse. En parlant avec un stylo dans la bouche (“Monsieeeeur on bave c’est dégoûtant !”). En grimaçant pour se détendre la bouche.

Ça me fait le cœur tout gros.

Alors je mets de côté ce que j’ai prévu.

“Vivement la semaine prochaine !”

Ouf.

Mercredi 11 janvier

Dernier jour de formation à l’agrégation. Retour en voiture, avec M. on échange.

Je suis crevé. On a jeté nos neurones dans la réflexion pendant six heures. Nous sommes cramés. D’une autre incandescence de celle d’une journée de cours.

Mais toujours, on brûle.

Mardi 10 janvier

Journée triomphale. Comme à leur habitude, les sixièmes sont adorables et enthousiastes. Les quatrièmes se montrent attentifs et motivés par ce que je leur propose et les cinquièmes, aujourd’hui, semblent plus apaisés qu’à l’ordinaire.

Je pourrais, en sortant, croire que je suis l’über-prof, que rien ne peut me résister.

Sauf que dehors, j’aperçois Solal, avec qui j’ai discuté hier. Qui m’avait assuré, les yeux dans les yeux, qu’il comprenait. Qu’il ne se sécherait plus, qu’il allait changer. Il rigole avec ses potes, en s’envoyant un Red Bull. Il n’est pas venu de la journée.

Tu ne gagnes jamais la partie. Tu peux juste faire de ton mieux.

Mardi 10 janvier

Journée triomphale. Comme à leur habitude, les sixièmes sont adorables et enthousiastes. Les quatrièmes se montrent attentifs et motivés par ce que je leur propose et les cinquièmes, aujourd’hui, semblent plus apaisés qu’à l’ordinaire.

Je pourrais, en sortant, croire que je suis l’über-prof, que rien ne peut me résister.

Sauf que dehors, j’aperçois Solal, avec qui j’ai discuté hier. Qui m’avait assuré, les yeux dans les yeux, qu’il comprenait. Qu’il ne se sécherait plus, qu’il allait changer. Il rigole avec ses potes, en s’envoyant un Red Bull. Il n’est pas venu de la journée.

Tu ne gagnes jamais la partie. Tu peux juste faire de ton mieux.

Lundi 9 janvier

La classe de cinquième à laquelle j’enseigne ne va pas bien. C’est le constat de tous ses profs ou presque. Ils font la tronche, se balancent des boulettes de papier, se regardent mutuellement de haut. Ils ne s’aiment pas. Je ressors souvent de cours en leur compagnie non pas épuisé, fâché ou frustré mais triste. Terriblement triste. Même ce qui peut être un ennemi commun – le prof – sert d’avantage d’outil de vengeance : “Monsieur regardez, il a pas fait son travail !” “Monsieur, elle écrit en turquoise alors qu’il faut écrire en bleu !” (oui, ils en sont là).

Nous avons essayé nombre de stratagèmes pour les aider à s’entendre. Entre les activités traditionnelles destinées à briser la glace dans un groupe, le jeu de rôles, le travail en commun, les changements de plan de classe. L’alchimie semble impossible à effectuer.

“Mettez-vous comme vous voulez.”

Ils me regardent l’air surpris. J’avais promis de faire un plan de classe, je me contente de leur donner une feuille de travail. Seule consigne : effectuer la tâche à deux au moins. Oui, ce sera noté.

Je les observe, une heure durant. Quelques duos se sont formés. Deux, c’est le maximum auquel ils parviennent. Et ils se sont tous collés à un mur, tables tournées vers celui-ci. Peu de bruit, pour une classe capable de pas mal monter dans les décibels. Ils avancent, moroses. Et sans se regarder. J’évolue, dans le grand espace qu’ils ont déserté, je contemple leurs nuques tandis qu’ils bossent dans un silence gris. Deux groupes me sollicitent, eux communiquent. Mais uniquement avec leur binôme. Pas un regard pour l’extérieur. Isolement total.

De quoi sont-ils prisonniers, ces cinquièmes.

Dimanche 8 janvier

Et le dimanche, on s’évade.

Après avoir échappé à une boucle temporelle de type “Un jour sans fin”, mais en plus new-yorkais, Nadia Vulvokov, programmatrice au débit de mitraillette et la clope toujours au bec a repris sa vie. Vie dans laquelle il y a désormais Alan, son comparse lui aussi malmené par la réalité. Et aussi un poil plus de sensibilité.
Mais le hasard n’en n’a pas fini avec elle. À la faveur d’un correspondance dans le métro, Nadia se retrouve projetée en 1982, et croise les protagonistes de son histoire familiale : sa mère, sa grand-mère et Ruth, l’amie de la famille toujours présente. Nadia étant Nadia, elle décide que toutes ces trucs gnangans sur l’effet papillon ne la concernent pas et se met en tête de changer les circonstance de sa venue au monde. Parce qu’au fond, est-ce que ce serait pas cool que sa mère ne soit pas malade, que le trésor familial n’ait pas disparu, et qu’elle soit, elle, un peu mieux dans ses baskets ?

La saison 1 de Russian Doll était efficace. Elle partait d’un concept précis et le déployait avec méthode. Pour cette deuxième saison, les réalisatrices se donnent davantage de latitude. Le thème du voyage dans le temps est un cadre permettant d’explorer non seulement le personnage de Nadia, mais également de lui créer un véritable entourage fictionnel. Et ce qui pourrait s’avérer bordélique est en fait extrêmement soigné. Aucun épisode ne bascule dans la facilité. Les thèmes abordés sont hyper classiques (le pardon, le passé, l’impuissance à avoir un impact sur les choses) mais traités avec énormément de justesse. Et surtout, la série parvient à n’être ni trop bavarde, ni un recueil de répliques amusantes. Il suffirait parfois d’un plan trop long, d’un dialogue en plus pour qu’on bascule dans la comédie ou au contraire, quelque chose de très noir.
Mais ça n’est jamais le cas. Russian Doll saison 2 se penche sur ce qui fait de nous des êtres sensibles. Dans tout ce que nous avons de beau et de grotesque. C’est une œuvre modeste et importante, qui mérite bien plus qu’un bingeage rapide. Et qui répond à cette question essentielle : quand je me regarde, qu’est-ce que je vois ?

Samedi 7 janvier

“Bonjour, gens qui n’habitez pas ici.
– Pardon monsieur ?
– Rien, ça vient d’une série. Que faites-vous ici, Nina ?”

Nina n’est pas une de mes élèves, mais la meilleure copine d’Iris, de ma classe de quatrième.

“Je viens voir les playmobils des dieux grecs !”

Pour la première fois depuis une dizaine d’année, j’ai “ma” salle. Et pour la première fois, j’ai décidé que ce n’était pas superficiel de chercher à l’aménager. De plus en plus souvent, en récréation, j’accueille des mômes qui viennent lire des mangas de la bibliothèque, faire une recherche sur l’antique ordinateur que j’ai récupéré, ou, comme Nina, “regarder les playmobils.”

“Elle est bien votre salle.”

Ils sont bien dedans. Et c’est sans doute idiot, mais ça me fait super plaisir.

Vendredi 6 janvier

C’est la première fois que je me mets en colère. Quatre mois, c’est plutôt pas mal. La colère, c’est de la lave en bouteille : ça se refroidit dès que tu ouvres le bouchon, et si tu la laisses trop souvent s’écouler, bien vite elle n’impressionne plus personne. Je me mets en colère rapidement. Efficacement.

“Vous devez faire preuve de gentillesse !”

Les sixièmes baissent la tête. Quand Eddie est entré dans le couloir, il n’avait pas encore rangé ses cartes Pokémon. Il en a une vingtaine, toujours les mêmes, et elles sont son talisman. Les doigts se sont ouverts, elles se sont répandues sur le sol. Et cinq ou six gamins se sont précipités, comme s’ils n’attendaient que ça. Pour les piétiner.

C’est le cri d’Eddie qui m’a fait me retourner. Un cri de détresse, un vrai. C’est la première fois que les élèves m’entendaient élever la voix, ça les a séché.
Et je prends deux minutes pour les assaisonner. Habituellement, je suis totalement contre les engueulades de groupe. Ça n’a aucun intérêt. Sauf peut-être aujourd’hui. Pour que les piétineurs comprennent et surtout, pour que tous les sixièmes voient que la gentillesse a des dents.

“Quand quelqu’un a besoin d’aide, on ne réfléchit pas, on l’aide, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas !”

C’est bien entendu une énormité. Mais une énormité que je peux me permettre de défendre, sous le coup de cette colère à demi-feinte. Leur faire comprendre. Comprendre que si le prof principal hausse la voix, ça n’est pas parce qu’on a oublié le cahier, raté l’évaluation ou menti. Non. S’il pète les plombs, c’est parce qu’on n’est pas gentil.

Il n’y en aura probablement aucun qui s’en souviendra, qui y attachera de l’importance. Mais peut-être aussi que l’un ou l’une d’entre eux se souviendra que venir en aide à l’autre est assez important pour que le rigolo Monsieur Samovar, pour la première fois de l’année, s’emporte.

Je laisse retomber l’éruption. Et nous parlons du Sans-Visage, dans le voyage de Chihiro. Ce monstre qui reflète nos pires penchants.

Jeudi 5 janvier

En ce moment, je sors fréquemment une phrase tarte qui m’agace : “Si le collège d’Alrest était vingt kilomètres plus près de chez moi, je demanderais probablement ma mutation.”

Bien entendu. Mais si le collège d’Alrest était vingt kilomètres plus près de chez moi, il coûterait cent fois plus cher à la loterie des points des mutations. Et il ne serait pas aussi petit, aussi caché. Et les classes seraient bien plus nombreuses.

Et si Grigny avait été un poil plus près de Paris, ça n’aurait rien eu à voir. Et si…

Peut-être que c’est dû à mon visionnage enthousiaste de Russian Doll saison 2 actuellement, mais ce regret finit par s’étioler peu à peu. Je n’arrêterai jamais de me battre pour de meilleures conditions de boulot, mais j’en viens à voir ce combat d’un poste peinard pas loin de chez moi comme une perte d’énergie, en ce qui concerne ma propre expérience personnelle. Peut-être que c’est ça ma “carrière” pour le moment : me traîner, de bus en bagnoles dans d’improbables bahuts. Y rencontrer des collègues merveilleux que je chérirai, des classes pour lesquelles j’aurai le coup de foudre.

Et m’en aller. Le sourire un peu blasé et fatigué, la voix un peu cassée, comme Natasha, la Russian Doll de la série.

Ce n’est pas de la résignation. Juste la décision de traverser cette existence en ignorant, pour un temps, les coups que me porte l’administration de mon boulot et de me concentrer sur ce qui m’intéresse : les mômes. Un concours possible. Moi-même .

Et regretter le moins possible.

Mercredi 4 janvier

Pour lancer les quatrièmes dans la rédaction d’une nouvelle fantastique, je leur demande de prendre une “photo inquiétante”. Pour l’instant j’en ai reçu 5.

Beaucoup de béton, abandonné au milieu de verdure. Une seule personne – l’élève portant un masque, et caché derrière une porte – et souvent du noir et blanc.

C’est là où je repense à ce que m’avait dit B., l’année dernière : “on enseigne une matière étrange, quand même.” Le français, cette matière hybride, dans laquelle on demande aux élèves de toucher à tout. Sommes-nous trop vagues ou trop précis ? Les faire plonger dans l’esthétique et la photographie pour les amener vers le vocabulaire, l’écriture, le genre littéraire… Pas étonnant que certains élèves se retrouvent en rejet tandis que d’autres accrochent à cette énigme.

Et moi ? Pourquoi ai-je choisi de prendre le chemin de cette matière ? De cette pédagogie ? Probablement parce qu’elle est énigme. Que je trouve ça beau, de se consacrer à cette matière qui forge les mots, les idées et les histoires, sur laquelle on fait un pari : derrière, il y a peut-être le sens, définitif et absolu des choses, ou rien du tout.

Mais dans tous les cas, que la route aura été belle.