Jeudi 30 novembre

Premier conseil de classe. Il est vingt heures et quelques quand je sors. Il fait froid, il fait nuit. J’ai donné huit heures de cours, me suis énervé trois fois, toussé je ne sais combien et bu cinq tasses de café. Il n’y a plus de place nulle part dans ma tête.

« Tu ne vas pas dans le quartier d’Alois ? » me demande A., le stagiaire de maths.

Alois est à l’exact opposé de ma destination. Et la circulation fera que ça ralongera mon trajet d’une trentaine de minutes.
Ça n’est pas par grandeur d’âme que j’accepte. Ça n’est pas pour me la péter sur un blog – prétérition mon amour – ou espérer rattraper ma dette karmique qui doit être égale à celle de nos responsables politiques. C’est parce que, l’espace d’un instant, je me dis qu’il faut donner l’exemple. Celui d’un groupe de gens soudés aussi pour des choses aussi bêtes, aussi triviales que ça.

A. monte dans ma Cactus et nous débriefons le conseil. Répéter des mots réconfortants, que j’ai prononcés mille fois, que je connais par cœur. Si je les connais par cœur, c’est que quelqu’un un jour me les a dits. Sans doute qu’elle ou lui aussi, il avait autre chose à faire. Qu’il avait froid, qu’il était fatigué. Et qu’il était vingt heures et quelques.

Mercredi 29 novembre

« Je le leur ferais bien lire. »

Le bouquin sort de ma bibliothèque. Et ça me gonfle de joie. De me dire que je peux partager, cette année, les mots qui m’ont touchés, avec ces presque adultes.

Ces presque adultes.

Comme ça, d’un coup, un grand mystère qui se dévoile sous mes yeux.

Mardi 28 novembre

Deux jours d’arrêt, le Covid de cette année a décidé de me monter un festival techno sous le crâne. Dans ces moments, je me répète en mantra la phrase de ma mère « La terre ne s’arrêtera pas de tourner si tu n’es pas là. »

Il n’empêche. Impression étrange d’être celui qui, justement, est statique pendant que le monde poursuit sa course. C’est déjà le cas lorsque j’abandonne un de mes établissements une demi-journée et que j’y reviens. Il s’y est tant passé. Je reste un passager, qui saute d’une classe, d’un lieu, d’une histoire à l’autre.

Dans Doctor Who, David Tennant, qui jouait l’une de ses précédentes incarnations, est revenu. Est-ce cela que l’on ressent, quand on saute un peu partout dans le temps et l’espace ? Cette exaltation, mêlée d’un minuscule fond de tristesse, de louper ce truc idiot, mais fondateur : le quotidien qui, tranquillement, se déploie et fonde les moments importants.

Lundi 27 novembre

Le premier trimestre s’achève. C’est à peu près là que s’était arrêtée mon expérience lors de mon unique remplacement en lycée, il y a deux ans. Désormais, c’est terra incognita. Et certitude : enseigner au collège et enseigner au lycée sont deux expériences radicalement différentes. Si la charge mentale reste aussi importante, elle n’est plus du tout répartie de la même façon. C’est plus le petit point précis de préparation de cours, la phrase qui permettra d’exprimer clairement le concept que je veux faire comprendre aux élèves qui occupe mes pensées, plutôt que comprendre comment faire de ces élèves qui ne savent pas forcément pourquoi ils sont là un groupe qui fonctionne ensemble, chacun avec son individualité.
Selon que l’on commence en lycée ou en collège, je soupçonne que la vision du métier doit être bien différente.

Encore une fois, impression de mener un métier mosaïque. Peut-être s’agit-il là aussi d’une des raisons pour lesquelles on peine à se mobiliser. J’ai travaillé dans d’autres domaines, et jamais n’ai eu l’impression que les expériences sont aussi disparates que dans le boulot d’enseignant. Créer une unité entre un prof remplaçant entre deux lycées – par exemple – et une autre qui enseigne depuis des années dans un collège, c’est aussi un truc bien complexe. Nul doute que nos gouvernants ne s’y trompent pas.

Le premier trimestre s’achève, je reprends mon souffle, un peu hors d’haleine. Ce qui m’attend désormais est un grand mystère. Ça tombe bien : j’aime l’aventure.

Samedi 25 novembre

Hier, retour dans le collège où j’ai enseigné l’année dernière. Sourires de collègues, sourires d’élèves. Énormément de bons souvenirs. Pas de regrets. C’est arrivé, ça m’a changé pour le meilleur, pour une immense majorité.

Et j’ai la vanité de penser que j’ai aussi apporté du bon. Parce que j’ai eu la chance, l’immense chance, d’avoir la confiance d’élèves. Les petits sixièmes, devenus des cinquièmes. Ils ont les yeux toujours aussi joyeux, ils ont toujours l’air aussi doux, toujours aussi forts.
Les quatrièmes, devenus troisièmes. À leurs places. Avec une posture, une aisance que je n’ai jamais vu jusque là qu’aux lycéens.

Parfois, sans aucun doute possible, nous faisons du bien.

Vendredi 24 novembre

J’ai fait tous les efforts possibles pour ne pas me braquer face à Ethan en ce début d’année. Mais il ne rend pas la tâche facile. Notamment au milieu de sa classe de Première, remplie jusqu’au plafond d’élèves adorables, curieux et motivés. Ethan passe son temps retourné, ou compulsant sur son téléphone portable (on vous voit), soufflant légèrement quand je lui demande s’il parvient à construire son explication des textes de français. Ethan a sur les lèvres le sourire que les anglophones appellent « been there, done that ». « Déjà vu, déjà fait ». Il est le seul à ne pas stresser sur ses notes – ce qui est cool pour lui – vraiment très moyennes.

« Monsieur, je peux vous montrer ce que j’ai fait, en plus de ma fiche de lecture ? »

On est à la pause, entre les deux heures de cours. Ethan a lu Médée, d’Euripide. D’une boîte, il sort des playmobils, les dispose et complète avec plusieurs accessoires : des feuilles mortes et une fiole d’encre rouge. Il y apporte un soin que je ne lui connais pas d’habitude. Plus encore dans son explication de sa mise en scène. C’est incongru et émouvant, de le voir manipuler ces bonshommes plastique.

« Comment vous est venu l’idée de cette mise en scène.
– Médée, on m’a raconté la légende quand je faisais du latin au collège. Ça m’a rendu nostalgique… »

Il a le regard un peu dans le vague. Je me fais la réflexion qu’on utilise rarement « nostalgique ».

Et que chacun est une énigme.

Jeudi 23 novembre

La rage. La rage en trombes épaisses de fumée devant les yeux. La rage parce que ça n’est jamais terminé.

La matinée s’est passée de façon idyllique. Les premières, les deux classes, ont bossé pendant deux heures. Je vois leurs pupilles parcourir le forêts d’Hélène Dorion. Se rendre compte que non, ces mots ne sont pas hors de leur portée. De leur imagination, de leurs intelligences. Je suis à deux doigts de leur écrire à quel point je suis fier d’eux.

C’est sur un petit nuage que je gagne le lycée d’Agnus et que je pousse la porte de la salle des profs. Le derrière sur le synthétique des fauteuil, les volutes de mauvais café, et les exclamations entrecoupées de rires agressifs. Que c’est quoi, c’est LGBTA et je sais pas quoi ? Et le plus, par-dessus le marché ? D’ailleurs il paraît que maintenant, il y a des jeunes, ils veulent être le chien de la maison, c’est Enzo qui l’a entendu, ben oui, A c’est pour Animal il paraît. Moi j’étudie les Gay Games ben tu vois, ils ont su évoluer, ils s’identifient pas juste à ça, faut arrêter aussi.
Je me prends ça en pleine gueule, mes oreilles sifflent. Et blanc de rage, je tente d’expliquer. De nuancer. J’ai pas le courage, j’ai pas la force de taper le scandale que ça mériterait. On me coupe la parole. Pas méchamment, juste, je n’existe pas, ma parole n’a aucune place dans la conversation. Et me revient aux oreilles la ritournelle persistante. « On sera jamais que tolérés. Tu peux penser tout ce que tu veux, on sera jamais que tolérés. Si on bouge pas, qu’on se montre pas trop, qu’on utilise les bons mots. Tu n’es pas in-té-gré, tu ne le seras jamais, pourquoi tu l’oublies tout le temps ? »

Je l’oublie tout le temps parce qu’être LGBTQIA+, c’est être toujours en colère, même sourdement. C’est être toujours prêt à bondir, et que ça épuise, à fond. Je relance deux trois répliques, on m’écoute d’une oreille et on détourne. Ça sonne et je vais, minable, donner des cours. En choisissant de parier sur le futur.

« Jean Cocteau il avait un nom bien français. C’est pas comme Moussa ! »

Moussa est un grand type carré aux yeux rêveurs et à la voix douce. Il est drôle et excellent en français. L’instant avant que je me mette à gueuler, il me regarde. Une grimace de sourire plaquée sur le visage, le rouge au front :

« C’est pas grave, monsieur. »

Des fois, c’est la laideur qui gagne.

Mercredi 22 septembre

Quand on est chez le dentiste, on n’a pas souvent l’occasion d’en placer une. J’ai eu l’occasion, entre deux manipulations de roulettes, de lui dire que j’étais prof. De français.

« Alors cette matière, à chaque fois que j’en parle autour de moi, c’est la même chose : on la trouve toujours géniale, mais rétrospectivement. À chaque fois, c’est trop tard. Ça doit vous frustrer, non ? »

Ben c’est tout l’enjeu.

Mardi 21 novembre

Ca me frappe pendant que je suis en train d’annoter des explications de texte de première. Je relève la tête et relis mon commentaire. « Hey, c’est pas mal ! »

C’est d’une prétention débile, à n’en pas douter. Mais pour une fois, ça n’est pas non plus totalement injustifié. Il y a dans les appréciations que j’ai griffonnées une précision dont je ne faisais pas forcément preuve en début d’année. Quelque chose qui semble avoir changé, pour le meilleur, dans ma formulation.

Et c’est une preuve supplémentaire de ce que j’aime tellement dans ce boulot : je peux progresser. Comme les élèves. On m’a souvent dit que j’avais l’air nerveux cette année. Pas forcément heureux. Mes pensées sont trop confuses pour que je puisse tirer un diagnostic. Mais une chose est certaine : ce chaos intérieur est dû au fait que, depuis la rentrée, j’ai changé. Progressé oserais-je dire, plus que d’habitude. Nouveaux bahuts, nouveaux niveaux. Certes, c’est épuisant. Mais il y a quelque chose dans mes pensées, dans ma façon de faire, qui me plaît. Et ça, je le dois aux heures de travail que les premières ont passées à comprendre les mots de Jean-Luc Lagarce. Les tourments de Louis et Suzanne.

Gratitude. Envers ma profession, envers un dramaturge fabuleux.

Et envers deux fois vingt-quatre élèves avec qui ont vit une grande aventure.