Et le dimanche, on s’évade !
En ce dernier jour de l’année, un ami m’a rappelé récemment cette chanson, qui est peut-être ce qui se rapproche le plus d’un portrait de mon état d’esprit.
Et le dimanche, on s’évade !
En ce dernier jour de l’année, un ami m’a rappelé récemment cette chanson, qui est peut-être ce qui se rapproche le plus d’un portrait de mon état d’esprit.

Demain étant un dimanche, j’écris aujourd’hui le dernier billet de 2023. En pensant à ce que cette année m’aura apporté.
Énormément de satisfaction d’un point de vue personnel tout d’abord. Mon expérience au collège d’Alrest m’a rassuré. Oui, il s’agissait sans doute d’une heureuse coïncidence. Mais je me suis aperçu qu’avec de petits effectifs, il était possible de faire d’une classe de quatrième des ados épanouis, autonomes, capables de bosser en autonomie sur des sujets complexes et variés. Qu’avec de la confiance et de la motivation, ils pouvaient aller loin, très loin.
Je me suis aperçu que la gentillesse est forte. Que cette classe de sixième, dont j’étais prof principal et qui m’a fait l’honneur de me faire confiance est devenu un groupe d’élèves studieux, bienveillants, sans la moindre naïveté. Quand je suis revenu les voir, il y a quelques mois, ils se sont montrés heureux, mais sans les débordements que l’on voit parfois dans ces situations. Ils sont presque tous excellents scolairement. Parce que j’ai réussi à me montrer rigoureux et doux avec eux.
Bon, assez soufflé dans ma propre trompette (cette expression anglaise mérite de passer dans la langue française) : je me suis retrouvé au lycée. Et ça n’est pas la même limonade. On me dit parfois que l’année semble difficile pour moi. Elle l’est, probablement, mais elle l’est encore plus pour les élèves. Des programmes pléthoriques et des effectifs qui ne le sont pas moins. Le lycée est, je le constate chaque jour, la période où flamboient les intelligences. Et on en profite pour les bombarder, dans un temps très bref, de connaissances ultra-spécifiques, à travers des protocoles toujours plus stressants. J’aime profondément le programme. J’aime profondément cet âge de sortie de l’adolescence. Mais pour le moment, je ne parviens pas à établir cette quadrature du cercle que j’ai réussir à établir avant l’été.
La route est encore longue. On verra les détours qu’elle prend en 2024.

« Moi, le français, ça n’était pas ma matière. »
C’est ce que j’entends 90% du temps lors de conversations superficiels. Avec la fromagère, le tatoueur, la personne qui vous a abordé dans le train. Mais de qui « est-ce la matière » ? Je pense que j’aime bien, au fond, que ce ne soit la matière de presque personne. Il n’y a pas d’élection. « Le français ». C’est presque drôle d’appeler ça comme ça. Tellement vaste que ça en devient à la fois ridicule et prétentieux. Une immense forteresse dont on se demande comment on peut ne serait-ce qu’y entrer.
Et notre boulot est là. Trouver la porte d’entrée dans cette forteresse. Faire en sorte que, justement, cette matière soit à vous. Rêche ou douce.
Je le dis souvent à mes élèves : « Je suis comme vous quand je commence à lire un texte. Perdu et perplexe. »
Il n’y a pas d’élection. Mais des clés, qu’on tente de vous aider à forger.

On vous voit.
Bien sûr qu’on vous voit. Faire vos devoirs en douce dans le couloir à la récréation. Jeter un coup d’œil sur votre portable pour regarder l’heure. Articuler muettement « c’est chiant », quand on conclut un cours durant lequel on s’est cru brillant.
Parfois on réagit. Parfois on ignore. Ça me fait rire quand vous sursautez lorsque je relève un chuchotement que vous avez cru discret. Ça n’est pas pour me vanter, hein. Juste pour vous expliquer que ce serait insupportable sinon. On ferait jamais cours, ou alors juste en faisant régner la terreur.
Vous le savez sans doute aussi, peut-être pas en ces termes : les cours, c’est du chaos tout doux. Tout négocié. Une diplomatie permanente. C’est peut-être aussi ça, qui nous fatigue tous, profs et élèves.
On vous voit.
Et on choisit.

Il y a ces consignes que l’on reçoit. Par papier, par le logiciel de l’établissement. Via le professeur principal ou les parents. Des marques sur votre dossier scolaire. Dans vos vies. Des choses parfois qu’on reçoit en pleine face. Vous avez douze, treize, seize ans. Et déjà, il vous est arrivé ça.
Il faut en tenir compte. Être prudent dans nos choix de mots, dans les thèmes qu’on aborde, dans la façon dont on s’exprime avec vous. Mais il faut aussi que la porte de la salle 217 s’ouvre sur un vent de liberté. Toujours ce dilemme. Cette envie que, dans ces heures que nous passons ensemble à explorer des textes, à détricoter des règles de grammaire retorses, vous puissiez vous dire que rien n’est impossible. Peut-être même vous sentir légers.
C’est sans doute très vaniteux, de se dire que, dans un pauvre cours de français, vos marques peuvent ne pas vous définir. Est-ce la bonne chose à faire ? Je l’ignore.
Et le dimanche, on s’évade ! Que les Parques vous soient favorables.

« Mais ta gueuleuh !
– Valéria ! »
J’adore Valéria autant qu’elle me fait un peu peur. Ses habitudes de vous regarder très fixement pendant les cours et de poser une question systématiquement quand je traite un point de cours sur lequel je suis moins à l’aise me la rendent éminemment sympathique et me foutent les chocottes. En général, sa voix dépasse rarement le niveau ironie un peu blasée, mais là, alors que tout le monde bosse sereinement pour établir une synthèse du début de Thérèse Raquin, il y a eu un éclat de voix.
« Non mais j’en ai marre, elle m’a encore traitée de bonhomme. »
À côté d’elle, Maribelle hausse les épaules.
« De bonhomme ?
– Oui, à cause de mes vêtements.
– Avouez, monsieur… »
Maribelle pointe un pouce accusateur vers le sweat à capuche gris que Valéria revêt en effet très souvent.
« De toutes façons, soit je suis un bonhomme, soit je suis insolente, avec les profs.
– Insolente ?
– Ouais, au collège, je me suis pris je sais pas combien d’avertissements parce que je posais soi-disant des questions insolentes. Ou que je me tenais pas bien. »
Danger. Dans mon esprit, quelque chose se met en place, quelque chose qui a rapport avec mon histoire. Les vêtements, l’attitude, les remarques quant à sa façon d’habiter son genre. Ça prend moins d’un dixième de seconde, mais déjà, je me raidis en me disant que Valéria se prépare une période de sa vie compliquée.
Et le dixième de seconde suivant, je me le reproche. Parce que j’agis comme toutes ces personnes contre lesquelles elle a de la rancoeur. J’interprète. À partir de signes qui me semblent éloquent, mais qui ne veulent peut-être pas du tout dire ça.
Troisième dixième de seconde. Je tente d’agir décemment.
« J’aime bien vos questions. Vous savez que vous les posez à chaque fois que je parle d’une partie de cours sur laquelle je suis moins sûr de moi ?
– Ah ouais ? Moi je veux juste savoir.
– Oui. Et c’est vous qui avez raison. Et puis bon, pour les vêtements… Honnêtement Maribelle, on va vraiment se la jouer reines du shopping à chaque cours ?
– Roh bon, ça va, si c’est comme ça, je boude monsieur.
– Vooooilà. C’est exactement ce que je voulais. »
Elles se mettent à rigoler. Pour le moment, la veille des vacances de Noël, il n’est pas nécessaire de choisir qui on est. De lutter pour être acceptée. Pour le moment, la veille des vacances de Noël, on peut juste être un peu en paix.

Lors d’une représentation théâtrale, ma partenaire était une femme âgée. Elle était assise, j’étais censé venir à elle, la prendre par la main et l’entraîner dans une danse. Lors de la première répétition, je l’ai vue grimacer. Le metteur en scène est venu me voir. Pour m’expliquer qu’il fallait faire attention. Ne pas la tirer vers moi mais accompagner son mouvement, lui donner de l’amplitude, pour ensuite l’amener où je le devais sur la scène.
Ce jour là, quelque chose s’est mis en place.
Quelques années plus tard, je ne suis plus comédien, je rencontre Monsieur Vivi. Et je me rends compte que cette histoire d’accompagner le mouvement, ça ne concerne pas que le travail de la scène, mais aussi la pédagogie. Ne pas arrêter l’élève dans son mouvement, que ce soit l’erreur, une demande incongrue, un geste de révolte, mais réussir à rediriger cette énergie là où on le souhaite.
Je découvre une sorte de Graal. Je n’y parviens pas toujours. Rarement au début. Mais quand je réussis, c’est tout simplement miraculeux. Mes meilleures heures de cours adviennent grâce à ça.
« Monsieur, on peut faire un goûter ?
– Non. »
C’est aujourd’hui, le 22 décembre 2023, et je m’en veux d’avoir répondu comme ça à cette élève. C’est tellement, tellement plus facile de juste s’opposer. De juste imposer son mouvement. Parce qu’il est tard, que je suis fatigué, que je n’ai pas envie de me demander si la demande est justifiable, parce que…
Mais Tiana, qui a fait cette demande, grimace. La même grimace.
« Non parce que j’ai vraiment envie qu’on aménage un peu cette salle, elle est triste à mourir. Si vous avez des feutres, des crayons, on va se faire des cartes mentales, histoire de toujours avoir les notions sous le nez, mais de manière agréable. Après, si vous voulez grignoter en bossant, pas de problème. Je vous donne les sujets. »
Quelques carambars seront mâchouillés avec bonheur, mais l’énorme pot de Nutella trimballé dans le cartable depuis le matin est vite rangé (« Fais attentioooooon, tu fais une tâche sur ma définition du réalisme ! ») Il y a une très légère musique de fond et plein de pages compulsées pour créer un aide-mémoire qui tient la route sur les rue de Paris évoquées par Zola.
Et lorsque la sonnerie, enfin, retenti, ils se lèvent. Plutôt calmes, plutôt heureux. Je respire. C’était juste ça qu’il fallait.