Mardi 21 mai

Si un jour tu as envie d’égayer ton après-midi et que tu es de mes élèves, tu peux te livrer à un jeu amusant : reste silencieux, et convainc tes camarades de faire de même. Tu me verras basculer dans une spirale de plus en plus grotesque, durant laquelle je chercherai désespérément à vous faire réagir. Tout y passera : un surcroît d’explications, des exemples de plus en plus incongrus, de grands gestes des mains, des improvisations théâtrales.

J’ai tellement peur de votre silence.

Alors qu’il est tout ce qu’il y a de plus commun : la fatigue, le fait que mon cours soit pas top, que vous soyiez tout simplement attentives et attentifs, et j’en passe.

Mais j’ai tellement peur de votre silence.

Parce que dedans il y a tout ce que je crains : l’incompréhension, vous voir baisser les bras, le fait d’être devenu cette personne au cours desquels on assiste parce qu’on le doit, parce qu’on est juste poli.

Peut-être que je ne suis pas assez sûr de moi, trop égocentrique, trop auto-centré pour être enseignant. Je ne sais pas. Mais je ne sais pas comment le dire moins naïvement, plus franchement, plus honnêtement : j’ai besoin que vous soyiez là.

Lundi 20 mai

Ça ressemble à des sous-bois.

Des petits corpus que je prépare pour les élèves de première, histoire de leur donner quelques assises, s’ils choisissent de se mesurer à la dissertation au bac. Des bouts de textes, qui débouchent sur les œuvres intégrales. Des tableaux, de la musique. Des anecdotes que je leur raconte.

Ce sont des cours qui se déroulent, magistraux. Magistraux au sens où je me contente de parler, hein, pas de leur qualité. Des moments où, juste, on se contente de découvrir des trucs. Sans violence. Des moments où on met les échéances à distance. Des moments où la Sido de Colette prend des airs de Circé. Et on part sur ses traces, on se raconte un petit bout de l’Odyssée. On passe par George Sand, par Marcel Proust (« C’est loooooong, monsieur ! »)

Ce sont des cours où le savoir passe.

La machinerie grinçante de la première se tait un peu. On parlera à l’heure suivante du quinzième texte à achever, de la liste d’exemples pour la dissertation. On recommencera à se plier aux exigences.

En attendant, juste essayer d’aimer les mots.

Samedi 18 mai

Derniers bulletins, dernières corrections. Et se pose la question des appréciations. Habituellement, lorsque je commente des devoirs, ou un trimestre, je tente d’en faire un marchepied pour la suite. Le reste de l’année, la classe suivante, le devoir qui succédera.

Mais, notamment pour les premières, c’est terminé. Hormis le bac de français, dont nous parlons en long, en large et en travers à chaque cours, il n’y a plus de perspective à ma matière. C’est la fin. Les petites phrases que je colle dans la limite de 400 caractères, à peine plus qu’un tweet, sont les dernières que mes élèves liront, concernant leur niveau en français, pour la plupart d’entre eux.

Alors que dire ? Tenter de tirer un dernier bilan, au risque d’être sentencieux et définitif ? Jouer à Huggy les bon tuyaux (référence de vieux) et insérer un ultime conseil ? Comment être ne serait-ce qu’un peu utile, dans ce papelard finalement peu important ? Peut-être faire comme d’habitude. Faire comme si. Comme si tout allait continuer, comme si on allait se retrouver demain, la semaine prochaine, dans un mois.

Et comme chaque fin d’année scolaire, remercier celles et ceux qui, jusqu’au bout, auront joué le jeu. Avec leurs qualités, leurs faiblesses. Jusqu’au bout, prendre soin d’eux.

Vendredi 17 mai

Les échéances de fin d’année dégringolent en avalanche. J’ai l’impression d’être dans l’un de ces jeux de plateforme de mon enfance dans lequel l’écran avançait inexorablement et un contact avec son extrémité signifiait la mort du personnage. Sautiller de plateforme en plateforme, de récapitulatifs de texte du bac en bulletins à remplir, de derniers cours à préparer en corrections à achever en quatrième vitesse.

Je tente de tout garder sous contrôle, avec la certitude presque tragique – au sens théâtral du terme – que je vais foirer quelque chose dans les grandes largeurs. Et j’essaye de me libérer du désagréable sentiment que toutes ces étapes, nécessaires pour nos élèves, sont en train d’être effectuées dans l’empressement par une équipe d’adultes surchargés, qui font leur possible, mais se retrouvent à jongler avec un peu trop de balles en même temps.

Garder le cap, aller contre sa nature profonde de bordélique, pour que chaque document, chaque information, chaque feuille de papier atteigne sa juste place. Une partie de l’avenir de ces êtres tient dans cette bureaucratie absurde, ce dernier niveau de jeu vidéo.

Allez, un saut de plus.

Jeudi 16 mai

Quatre heures d’oraux blanc de bac. Quatre heures à ne faire passer que la première partie de l’épreuve, celle durant laquelle les élèves déroulent leur explication, celle durant laquelle il n’est pas permis de communiquer avec eux.
C’est, je crois une assez bonne illustration de mon enfer personnel. Pendant deux-cent quarante minutes, je vois se succéder des mômes malades de stress – à Agnus, ils sont d’une anxiété qui pourrait alimenter un pays entier en énergie.

Et tout ce que je peux faire, pendant qu’ils traversent ce Mordor qu’est leur texte de bac, c’est de leur offrir un visage le plus rassurant possible.

Enfin rassurant. Je m’entends. Je me retrouve, bien évidemment, à grimacer comme ça n’est pas permis. Pour tenter de leur faire comprendre qu’ils ne sont pas seul. Un mode de communication qu’ils ne pigeront probablement pas, qui me rendra encore plus ridicule et vulnérable. Mais qui, j’espère, leur donnera un peu confiance.

Ouais, pendant quatre heures, j’ai vécu une sacrée allégorie de mon métier.

Mercredi 15 mai

Je ne sais pas pourquoi c’est cette nouvelle-là qui m’a foutu un coup au moral. Mais une dépêche, parue hier, annonce une énième fois un déficit de candidats pour les concours de l’enseignement cette année.

D’habitude, je bosse en me bouchant les oreilles.

Il y a cette expression qui court dans ne nombreuses salles des profs : « Je ferme la porte et j’oublie tout le reste. » Ça n’est pas une légende. Se retrouver face à ses élèves, face à la tâche d’enseigner, que je tente de documenter jour après jour, j’aimerais qu’il n’y ait que cela dans ma vie professionnelle.

Mais ça n’est pas le cas.

Depuis dix-sept ans que je suis dans le métier, j’ai assisté à des réformes qui se sont invariablement changées en torches cherchant à tracer, chaque année, un cercle de cendres de plus en plus étroit autour de nos pratiques. De moins en moins d’heures, de plus en plus d’élèves, des injonctions de plus en plus contradictoires. Et bien entendu, des discours visant à changer nos inquiétudes et nos appels au secours en récrimination contre la perte de privilèges supposés.

Comme nombre de collègues, je me bats. Je manifeste, je rédige des motions, je communique, je fais grève, j’explique. J’échoue. Et je me retrouve, une fois la porte fermée, à enseigner, dans ce lieu devenu plus étroit, plus hostiles aux élèves, plus compliqué.

J’ignore si c’est l’âge, ou si la situation a atteint un point de bascule : mais je ne parviens plus à oublier, même face aux êtres les plus fascinants de la créations, mes élèves. Je m’étrangle de rage, à devoir enfiler des textes comme d’autres des perles, parce que cet oral du bac débile, je tape mentalement du poing dans un mur quand j’imagine ma très probable future affectation au collège, à devoir enseigner de façon formatée des contenus infoutus d’aider les mômes.

Mon métier brûle. Et on nous reproche d’enseigner en pleurant, des cendres dans les yeux, la voix irritée par la fumée. Mon métier brûle et, certains jours, je me sens tellement dérisoire avec mes rêves et mon petit verre d’eau.

Mardi 14 mai

« Ça a l’air de bien se passer, cette année, non ? »

Le proviseur adjoint du lycée de Keves est un homme pressé. Il gère un établissement de 900 élèves et a passé un trimestre à remplacer au pied levé le principal d’un collège dans la ville d’à côté. Pour la première fois, notre conversation entre dans le domaine des minutes.

« Oui, les classes sont extrêmement agréables.
– Et on n’entend jamais parler de vous. Au lycée, c’est bon signe. En Bretagne c’est bon signe. »

Il rigole devant mon air perplexe. Me raconte son expérience en région parisienne. La même que la mienne au mot près. Mais voilà. On vieillit et on change de région. Et après avoir vaincu des dragons, convaincu des classes pas jouasses qu’on ne voulait pas leur mort, affronté le RER et des horaires démentiels, on continue à bosser, dans d’autres régions.

Les aventures sont tout aussi intenses. Mais plus silencieuses.

Il y a de la beauté, dans cette amplitude.

Lundi 13 mai

« Je voulais vous remercier de pas m’avoir mis zéro monsieur. »

Je relève la tête pour croiser le regard de Mariam. Qui me regarde de son air habituel, celui qui ne me permet pas de savoir si elle est sincère ou se fout royalement de ma gueule.

« Ben vous avez fourni un travail, mais je dois avouer, faire une évaluation de lecture sur un autre bouquin que celui demandé, c’était nouveau. »

En effet, au lieu de m’analyser La leçon, de Ionesco, Mariam a lu La cantatrice chauve. Et a donc livré une analyse de lecture plutôt très moyenne, que j’ai évaluée. Avec le recul, je trouve l’anecdote plutôt rigolote. Mais il y a dans les yeux de Mariam un sérieux que je ne comprends pas. D’autant plus qu’il s’agit d’une des élèves les plus désinvoltes qui soient. Je réfléchis un peu trop longtemps et laisse passer, je crois un moment important.

« En tout cas bonne journée monsieur. »

Mince. Je reste tout seul comme un gros débile. Je ne suis pas naïf, je n’aurais pas, au mois de mai, convertit cette élève qui pratique la désinvolture niveau ceinture noire à l’amour du français. Mais peut-être que j’aurais pu me rapprocher un peu d’elle. Comprendre sa distance, la convaincre de fournir un petit effort de plus.

Même sentiment, peu ou prou, avec un collègue stagiaire venant de passer une visite-conseil. Pendant de longues minutes, il me parle de ce qu’il a raté. Des reproches qui lui ont été faits. Je lui fais remarquer que, par contre, rien de ce qui avait été retenu contre lui à la visite précédente n’a été répété.

« Ça doit vouloir dire que tu as pris les remarques en compte et que tu as progressé.
– Eh, tu as raison ! »

Il lève les yeux, semble attendre quelque chose. Je bloque et finit par dégoiser un lamentable :

« C’est chouette. »

Ce soir à la salle d’escalade, je grimpe aisément une voie qui m’avait été totalement inaccessible la semaine dernière. La personne qui m’assure m’a interdit de tomber avant d’atteindre le sommet. Je lui obéis.

On n’échoue pas tout le temps.

Mais souvent.