Vendredi 31 janvier

De ma vie entière je n’ai jamais hurlé aussi fort.

Face à moi, les deux élèves subissent la tempête en marins, le front baissé, les sourcils froncés. Elles doivent avoir les tympans en compote, mais je n’arrive pas à juguler le volume. Nous avons dû, avec l’assistance sociale, improviser une intervention d’urgence pour faits de harcèlements sur un élève, et aujourd’hui c’est une autre qui ne vient pas en classe car insultée par celles que je suis en train de désintégrer verbalement. En sixième Evoli, actuellement, tout le monde ou presque se déteste.

L’espace d’un instant, je me décentre. J’arrête le temps, sors de mon corps, et fait le tour. Pour une fois, je n’ai pas l’air ridicule, dans cette fureur. J’ai beau avoir les veines du crâne qui saillent, il y a quelque chose de presque effrayant dans mon attitude. Quelque chose de, je le sais, dû à ma peur, ma peur de voir ces jeunes êtres en train de se faire tout le mal possible. Quelque chose dû au fait que j’ai tout tenté, que je suis au bout de tous les mots, d’une chaîne d’astuces et d’empathie forgée en dix-sept ans, et qui m’a servie même à

« Vous avez été prof à Grigny ? » m’a l’autre jour demandé, incrédule, Hilario, qui sait tout sur tout « Mais c’est la zone totale ! »

La zone totale où, pourtant, j’ai trouvé comment reconnecter chaque élève ou presque à sa part d’empathie. Et là, je suis en train d’échouer avec toute une classe. Elle se trouve là, ma colère, je ne me fais pas d’illusion. Dans leur comportement infect et dans mon impuissance.

Et vous savez à quel point je suis malheureux ? Je vais vous le dire.

Ça se passe deux heures plus tard, avec les deux mêmes élèves. Elles viennent de terminer un exposé, dont j’affiche le compte-rendu au mur de la classe. Et quelques minutes plus tard…

« Mais… Ella… Vous venez de taguer votre propre affiche…
– Ben oui.
– … Vous m’avez dit qu’elle vous avait pris énormément de temps à créer.
– Oui…
– Vous… Vous en étiez contente de ce travail ?
– Ben évidemment.
– Mais alors pourquoi vous l’avez abîmé ?
– … Parce que c’est marrant. »

Faire du moche, tout le temps et à tout prix. Devenir sa propre cible quand c’est nécessaire.

Triste, ce soir. Infiniment plus triste qu’en colère.

Jeudi 30 janvier

Je crois que j’ai compris ce que j’apprécie tellement chez les sixièmes Feunard : ils arrivent à rester des enfants. Et c’est loin d’être gagné, quand on se retrouve dans un collège. Dans un grand collège. Dans un grand collège situé en « quartier difficile. »

Les sixièmes Feunard courent dans les couloirs, non pour semer un AED, mais parce qu’ils ont hâte d’arriver en cours. Ils sourient, ils sourient vraiment en arrivant en cours ou quand on se croise dans les couloirs. Et cachent leurs rires derrière leur bouche quand un camarade ou un prof fait une blague. Les sixièmes Feunard sont assez peu intéressés par le drama et davantage par la façon dont Luna a réussi à mettre ces petites animations sur le diaporama de son exposé. Ils présentent, tour à tour, tous les épisodes de « Journal d’un dégonflé » en classe, juste parce que la série leur plaît et qu’ils se la passent mutuellement.

Les sixièmes Feunard ne sont pas les meilleurs en classe. Il faut leur expliquer longuement pour qu’ils pigent les règles de grammaire, ils baissent vite les bras devant un texte un peu complexe. Mais ils ne protestent pas quand je refuse de lâcher. Et même si l’heure est laborieuse, il quitteront toujours la salle doucement, en me racontant une anecdote personnelle ou en voulant savoir quelle est la taille de ma chemise Ectoplasma, parce qu’ils aimeraient en avoir une toute pareille.

« Le collège, c’est incroyable. » a un jour soufflé Yanis pendant un travail de groupe.

« Incroyable pourquoi, Yanis ?
– Parce qu’on est bien. »

Punaise. Ce miracle.

Mercredi 29 janvier

Les cinquièmes Astronelle ont ri, aujourd’hui, après le jogging d’écriture. Le sujet était tout bête, je leur avais demandé d’inventer un tour qu’ils joueraient à un enseignant injuste. Nous étudions le Roman de Renart, c’est approprié. Les cinquièmes Astronelle ont ri, d’un rire de personne un peu âgée, un peu fatiguée, d’un rire qui ne correspond pas du tout à leurs gabarits de petites personnes.
Les cinquièmes Astronelle ont ri paisiblement. J’étais content d’être en cours avec eux, sans être enthousiaste. On est arrivé à quelque chose d’assez paisible, d’assez doux. Comme si on s’était usés, mutuellement. Ils ont fait toutes les conneries possibles, ou presque ; j’ai dû les contrer de toutes les façons possibles, ou presque. On s’est engueulé, détesté et fatigué selon des configurations incroyables et inédites.

Et maintenant, on est fatigués.

Et maintenant, peut-être qu’on aspire plus qu’à un peu de calme. Ils acceptent gentiment mes blagues nulles et moi leurs oublis perpétuels de matériels. Parce qu’ils participent en cours, prennent des notes et font leurs devoirs. Parce que je ne m’en prend plus à eux, ne tempête pas quand ils ont oublié pour la énième fois la règle de l’accord du participe passé ou sortent un gros mot en faisant tomber une gomme.

Au fond, on se sent bien, dans la salle A25. On aimerait juste que ce soit un peu paisible.

C’était fatiguant. Épuisant même.

Mais désormais, hey, ça va.

Mardi 28 janvier

Pendant deux jours, je me suis infligé de rester à mariner sur des épreuves infiniment trop complexes pour la médiocrité confondante de mon cerveau. Et je peine ce soir à me dire que demain, je serai de nouveau face à des élèves. J’ai l’impression de me retrouver à une fin de vacances en concentré. Aujourd’hui, j’ai écrit comme autres énormités, que les personnages de l’auteur étudié étaient condamnés à décliner leur langage, sous peine de disparaître.

J’ai, ce soir, l’impression d’être un personnage de Koltès. Ni bon enseignant, ni bon étudiant… Je me persuade d’avancer en alignant les jours et les billets dans ce journal.

Lundi 27 septembre

Sept heures à redevenir l’élève. A sentir ses doigts autour du stylo bille, la chaise inconfortable, le dos qui se crispe. Et se dire qu’on l’a choisi.

Se rappeler que nous sommes aussi des corps. Quel que soit le résultat de ce concours, il m’aura rappelé cela aussi.

Samedi 25 janvier

On arrive au bout.

C’est comme s’il y avait un grand grimoire, très beau, enluminé de mille illustrations. Un grimoire dans lequel, hélas, il n’y qu’une poignée de formules, un peu cassées, pas tout à fait magiques. Le grimoire s’appellerait « Comment aider les élèves qui déconnent à balle au collège ».

Et hélas, on en a rapidement fait le tour.

Je le vois avec Evilan. Tous les adultes y sont allés de leur incantation : entretiens, discussion avec la famille, aménagement du travail, des emplois du temps, médiation, stages… En moins de six mois, nous avons brûlé toutes les pages, tenté tous les rituels…

Et ça ne fonctionne pas.

Evilan déconne, insulte, vole, crie. Evilan fait du mal aux adultes, aux enfants, et à lui-même.

Notre pauvre magie n’y peut rien.

On arrive au bout, au moment où il n’y a plus rien à faire qu’à invoquer les instances les plus terribles et le bannir. Et qu’on se sent triste, qu’on se sent en colère, quand ça arrive. Dites, il n’y a pas une formule cachée, quelque chose qui pourrait encore le sauver ?

Vendredi 24 janvier

Aujourd’hui, journée de battement préparation agrégation.

Ne nous voilons pas la face, les chances que j’obtienne le sésame cette année sont minces. Je n’ai personne d’autre à blâmer que moi, et, dussé-je faire preuve d’une prétention chefdelétatfrançaisesque, je pense même ne pas être à blâmer non plus. Il y a longtemps, A. m’a raconté qu’il avait obtenu un concours de la fonction publique mais qu’il avait refusé « de souffrir » pour l’avoir. L’expression m’avait marqué. Parce qu’elle entrait en résonance avec ce que j’ai vu chez de nombreux candidats passant l’agrégation. Il y a une vraie souffrance, physique et psychique. J’admire les collègues capables d’endurer cela durant plusieurs mois. Ce n’est pas mon cas.

Je suis peut-être trop douillet, trop faible ou trop feignant. Mais ce que j’ai ressenti quand j’ai tenté de travailler selon les méthodes que recommandent toutes les personnes sensées m’a été proprement insupportable. Et je n’exagère pas. Pourtant, par entêtement ou par goût de l’argent, que sais-je, je refuse de renoncer. Pour parvenir à réussir, je vais devoir inventer ma propre méthode.

Alors je m’étaye.

Si cette année je fais du théâtre, de la musique et que j’écris, si, finalement, je ne révise pas suffisamment c’est parce que, je m’en suis enfin rendu compte, cela me rend plus solide. Me concrétise, en quelque sorte. Et me donnera peut-être, qui sait – encore une fois je suis prétentieux, mais ça prend la forme d’une assurance – la force de me consacrer selon mes modalités à cette épopée. Fourbir ses armes. Même si elles ne sont pas conventionnelles, j’ai parcouru suffisamment d’histoires et vaincu ma part de dragons pour savoir que ce sont celles qui me conviennent.

Et puis qui sait ce que lundi et mardi réservent ?

Jeudi 23 janvier

Les élèves de la chorale sont en train de pique-niquer dans une salle de répétition de l’opéra de Rennes. Ils laissent tomber des miettes de chips là où ils ont répété pendant trois heures avec à peine dix minutes de pause. L’après-midi, ils visiteront le vénérable édifice qui, à n’en pas douter, s’étrangle un peu en les voyant sautiller sur la scène et courir un peu trop vite dans les escaliers. Ce lieu qui les écrasait de sa révérence quand ils y sont entrés est désormais chez eux. « On va bientôt chanter là », répète Léana, incrédule, en désignant le centre de la grande salle.
« C’est aussi ça, l’éducation, même si on a loupé des heures de cours », rigole ma collègue MV en sortant. Et elle a raison à un point inimaginable. Ce jeudi, un petit groupe d’adulte a donné à une trentaine d’enfants l’opéra. Leur a montré qu’il leur appartient, autant qu’à n’importe qui.

Il leur appartient autant qu’à n’importe qui.

« Madame, on est en avance, on rentre pas direct au collège ! »

A-H, prof de musique et chef de cœur (ce n’est pas une faute de frappe) les regarde sereinement :

« On fait quoi, alors ?
– Ben on chante ! »

Des moments comme ça, ça n’existe pas souvent. Nous sommes au beau milieu de la place Sainte-Anne, et les mômes de ce collège REP s’alignent, voix une voix deux, les adultes au milieu. Et de notre mieux, nous entamons une vieille chanson suédoise.

« Qui peut faire de la voile sans vent,
Qui peut ramer sans rames,
Et qui peut quitter son ami
Sans verser de larmes ? »

Aucune idée. Mais qui peut être très, très heureux, ça je le sais.

Mercredi 22 janvier

Cours avec les cinquièmes Astronelle. Depuis le retour des vacances, il y a quelque chose qui semble avoir changé, dans mon rapport avec eux. Peut-être est-ce parce que nous sommes passés par tous les stades possibles du conflit, mais il y a quelque chose de plus apaisé, dans nos relations. Même lorsque les cours ne sont pas des plus ludiques à première vue, comme dans cette étude d’un épisode du Roman de Renart.

« Et comme vous l’avez compris, le talent principal de Renart est…
– La flatterie.
– En levant la main c’est encore mieux, mais voilà. Et ce texte en fait à la fois l’éloge et le blâme parce que…
– C’est quoi le blâme ? Oui, pardon monsieur, en levant la main.
– C’est expliquer en quoi quelque chose ou quelqu’un est négatif. Oui Alonso ?
– Comme quand Ollie essaye de vous flatter et que vous l’envoyer ch…
– Attention…
– Que vous lui dites que c’est pas bien ?
– Exactement.
– C’est vrai, vous aimez pas quand on vous complimente monsieur. Et vous nous complimentez pas aussi.
– Non plus.
– Non plus.
– Vous aimeriez plus de compliments ?
– Eh non, ça va en vrai. »

Comme d’habitude, ils sont mes observateurs les plus fins. Moi qui suis toujours beaucoup trop emphatique dans mon rapport aux élèves, à me rouler par terre quand ils trouvent un adjectif, j’ai totalement arrêté ça avec eux. On s’est tellement affronté, tellement pougné depuis le début de l’année que rien de fort ne subsiste. Rien qu’un sentiment étrange de calme, pas assez doux pour être qualifié de sérénité. Et tant que dans ce no man’s land, je peux leur enseigner, alors je suis satisfait.