Et comme tous les ans, on écoutera de la musique, on bouquinera, on ira au cinéma.
Ce soir, j’ai envie de commencer par un classique, sur la voix d’une chanteuse qui compte beaucoup. Parce que c’est celle qui émeut mes parents aux larmes, parce que sa voix reformule des mots usés et recoud leur trame.
Cette fois-ci sera la bonne. Cette fois-ci mes cours seront tous prêts et propres, du 1er septembre à la fin du mois de juin.
Cette fois je complèterai rigoureusement le cahier de texte à chaque fois. Cette fois mes supports seront tous impeccables et photocopiés à l’avance.
Cette fois je me coucherai tôt, cette fois je n’élèverai pas la voix. Cette fois je ne m’énerverai pas.
Cette fois je serai l’enseignant que j’ai dans la tête, celui que les élèves méritent.
Je regarde sur la page blanche de 2025-2026. Celle où tout est possible. Celle qui, déjà est un tout petit peu cornée. Forcément, je suis sorti dès le premier soir, parce que j’étais trop heureux de retrouver des amis.
Je sais très bien, je sais parfaitement, que d’ici peu elle sera couverte de ratures, d’erreurs, de retours en arrière. Et c’est normal. Du moment que je poursuis, de ma plus belle écriture, comme tous les collègues, comme toustes celleux qui s’occupent d’éducation. Écrire sur des traits brouillés.
Il n’y a rien à faire, les réunions de début d’année – que l’on baptise pompeusement « pré-rentrée » – continuent à me rendre invariablement dingue. D’un autre côté, j’ignore s’il est possible de réussir ce grand moment de chaos, cette répétition générale où les adultes courent dans tous les sens en s’affolant et, malgré tout, parviennent à donner l’illusion que tout est sous contrôle lorsque les élèves finissent par arriver.
Parce qu’on a besoin de tant de choses, pour que ça fonctionne. Des choses triviales : du matériel, un peu de certitudes sur la façon dont l’année va se dérouler, sur les lieux dans lesquels on va enseigner, sur l’argent dont on dispose. C’est ce que je tente d’expliquer, lors d’une réunion. Comme d’habitude dans ces situations je m’exprime mal, la voix entrecoupées de pensées qui s’entrechoquent. Une doctorante brillante est en train de nous parler de coéducation, de l’importance d’aller vers les associations d’aide scolaire, de voir ce qui s’y fait. Ça me met mal à l’aise, je balbutie. Ça me met mal à l’aise parce que je sais à quel point les élèves sont pris en charge dans ces structures, surtout là où j’enseigne. Et je sais également que ces tâches annexes, si on les remplit massivement, deviendront la norme, on s’attendra à ce que tous les profs s’y mettent.
En fait, je pense qu’on a juste besoin d’un peu de stable, dans un métier infiniment mouvant. Et déjà je sais que c’est peine perdu, déjà je sens le tapis qui ondoie sous mes pieds, je sais qu’il va falloir être souple, réussir à faire exister mes valeurs dans un univers toujours fluctuant. C’est ça qui est palpitant et crevant, c’est ça qui me tue et m’exalte. C’est ça le boulot.
C’est la première fois, la première fois depuis que j’ai quitté les tours de Grigny. Les grilles que je franchis pour retourner travailler cette année sont les mêmes que l’année dernière. Qu’il y a deux mois en fait. Devant le digicode, mes doigts recomposent le code sans aide de mon cerveau. Retransbahuter dans « ma » salle le matériel que j’avais récupéré, fin juin. J’ai même replacé dans l’armoire au fond de la pièce ma peluche de chocobo : un gros poussin jaune tenant un livre entre ses ailes.
Retrouver aussi, bien entendu, des visages et des voix. Aujourd’hui, je ne suis pas en train de scruter, d’essayer de saisir la géographie des sourires et des postures. Je sais qui sont ces gens. Et je prends le temps d’accueillir ceux qui passent pour la première fois la porte. C’est un peu prétentieux, sans doute, mais ça me fait plaisir.
Et surtout – j’en parle le soir à M. parce qu’évidemment, le soir avec M., on va parler de notre été, de nos vies, et de ce qui nous attend – je ne ressens pas cette étrange métamorphose, toujours un peu douloureuse. Je n’ai pas besoin de me demander qui je vais être, comment me comporter parmi ces collègues, dans ce type de bahut. Je le connais déjà. J’y ai vécu tant de chose. J’y ai notamment appris, justement, à arrêter d’avoir peur, peur de ne jamais être à la hauteur. De mes collègues, de mes élèves, de ce boulot.
Aujourd’hui, je suis revenu à Renaïs. Et tandis que je découvre la liste des élèves à qui j’enseignerai – certains familiers – une pensée me vient en tête. J’ai toujours besoin de me raconter des histoires, et toute histoire à besoin d’un synopsis, d’un pitch. Cette année, il aura cette forme : cette année, j’aimerais prendre soin. De ce que j’enseigne, du langage, de mes élèves, de mes collègues. De moi.
C’est un fragment de soleil que j’ai fait entrer dans la voiture, alors que je retourne à la maison. En quelques minutes, il m’apprend qu’il s’appelle Arno, qu’il a dix-sept ans et qu’il fait un tour de France en stop pour aller voir ses amis. Nous avons dansé sans nous apercevoir, le soir précédent, sur les mêmes beats dans une plage qu’on faisait semblant d’être secrète, parmi des dizaines d’autres teufeurs.
Arno est lycéen, franco-italien. Il est en option musique et, lors de ses représentations de fin d’année, il joue en ouverture d’une festival de renommée internationale. Quand je lui apprends que je suis prof de français, il m’explique qu’il a essayé de lire une traduction de Spinoza pour mieux saisir les nuances de l’original.
Il n’y a pas la moindre prétention ou affectation dans son discours ou ses anecdotes. Et pourtant, pendant qu’il les déroule, heureux d’avoir trouvé un « prof de fête », je sens une distance vertigineuse qui se dessine, un trait immense, fulgurant et douloureux à l’opposé duquel se trouvent les élèves auxquels j’enseigne à Renaïs. Combien pourront, ne serait-ce que s’approcher des potentialités qui s’offrent à Arno ? Combien disposent, plus encore que de ses avantages sociaux et économiques, de ce privilège de vivre dans une réalité où tant de choses sont souriantes ?
Et comment réagir en tant qu’enseignant, en tant qu’être humain ? Je m’interdis de ressentir la moindre amertume envers ce jeune homme – ce n’est pas difficile, il est passionnant à écouter et bienveillant – mais je me demande que faire de cet inconfort. Je ne parviens plus à espérer une existence dans laquelle tous les enfants auront les mêmes possibilités qu’Arno. Mais comment leur en donner, de cette position tellement dérisoire qui est la mienne, ne serait-ce qu’un peu ? Dois-je le faire en tant que prof, que militant, dois-je me lancer en politique, apprendre à confectionner des explosifs ou des tracts ?
Arno descend, et je cligne les yeux. Encore ébloui, encore douloureux d’avoir fixé le soleil, là, au firmament. Inaccessible.