Jeudi 20 novembre

Voyage scolaire en bord de mer. Les hasards du calendrier font que nous nous retrouvons en bord de mer avec 35 ados, à devoir randonner et explorer les plages sous un temps glacial, pluie, grêle et nuit à 17h30. Nous voilà rapidement obligés de changer notre fusil d’épaule et de rester cloîtrés dans l’ancien château qui nous accueille, en compagnie de mômes surexcités et pas forcément jouasses de voir les heures défiler les fesses posées sur une chaise.

Tous les profs tentent de proposer des activités permettant d’égrener les heures, d’A-H à son piano à M. proposant des ateliers d’écriture.

Et de mon côté, j’attrape mon passé.

Ils sont une vingtaine dans une salle type salle de classe des années soixante. J’agite la main, je sens mon corps se réarticuler d’une façon qu’il n’a pas connue depuis bien longtemps. Des contes. Je réinvoque les très vieux mots, que je racontais il y a des années, avant le CAPES, avant Paris, avant ce que je suis aujourd’hui.

Trois histoires, trois contes tirés de mon passés aux mômes captifs du mauvais temps. Et c’est chouette.

Mercredi 19 novembre

« De toutes façons vous m’aimez pas. »

Ça faisait longtemps qu’un élève ne m’avait pas dit ça. Je veux dire, vraiment longtemps, plus de dix ans. Face à moi, Adrien a les yeux rivés au sol , les bras croisés et les épaules relevées. Je lui ai passé un ronflon après qu’il ait balancé un « qu’est-ce que tu es con » à l’une de ses camarades qui avait répondu à côté. C’est devenu rare, que j’engueule une personne devant toute la classe, mais il y a des trucs qui continuent à mériter selon moi une sérieuse engueulade publique.

« De toutes façons, vous ne m’aimez pas. »

Les mots me viennent spontanément. Je ne sais pas si c’est le fruit d’une réflexion qui tourne en tâche de fond sous mon crâne depuis longtemps, ou si j’ai répondu au débotté. Sans attendre :

« On n’a pas le temps de ne pas vous aimer. »

Et c’est vrai. En tout cas, je n’ai plus le temps. J’ai eu quarante-trois ans il y a moins d’un mois, et je constate un peu plus fort chaque jour à quel point la perte et le regret sont inévitables. J’ai quarante-trois ans et j’ai passé trop de temps à avoir cette épouvantable boule au bide lorsqu’un élève m’insupportait. Alors oui, leurs comportements peuvent continuer à m’agacer. Je peux me sentir démuni ou faible face à des centaines de situations.

Mais ne pas aimer ces mômes, dans tout le chaos de leur pré-adolescence ?

Un peu de sérieux.

Mardi 18 novembre

Rencontre parents-professeurs d’une classe de cinquième dont j’ai eu nombre d’élèves en sixième. J’essaye de ne pas trop le mentionner, la collègue avec qui je reçois est nouvelle dans l’établissement et je sais ce que cela peut avoir d’agaçant.
Cependant, je ne parviens pas à m’empêcher d’en parler. Cette courbe que les mômes décrivent sur deux ans est impressionnante, et importante. Voir si leur astre s’élève ou descend, comment les membres grandissent et l’esprit s’allonge.

Je ne me vois pas, pas encore, passer des années dans le même bahut. Mais ce soir, je comprends l’avantage qu’il y a à ne pas être qu’une comète. Les élèves ont besoin qu’on s’attarde, et qu’on les regarde, en guettant le travail du temps, qui parfois les malmène, parfois les soutient.

Et nous, gardiens patients.

Lundi 17 novembre

C’était il y a quatre ans. Les mômes avaient demandé, un peu par provocation, un peu par curiosité si on pouvait pas.

Si on pouvait pas essayer d’apprendre le Cid. De le jouer.

C’était il y a quatre ans.

C’était il y a quelques heures, avec d’autres quatrièmes, entre d’autres murs, en salle A25.

C’est reparti. Pour un projet beaucoup trop gros, pour espérer un miracle.

Mais c’est le genre de tissu improbable dont mes rêves sont faits.

Samedi 15 novembre

Session correction chez mes parents, chez qui je passe le weekend. Je vois les yeux ronds de ma mère, enseignante à la retraite, devant les copies de Shaïnez et d’Adrian. La première est meilleure que certaines copies de secondes, et dans l’autre, les lettres s’entrechoquent, chaotiques, sur les lignes. Elle n’a pas oublié, elle constate juste l’écart.

Un écart qui m’a longtemps fait peur, qui continue, parfois, à m’alarmer. Comment faire coexister les progrès, le parcours de ces deux élèves ?

« Donner à chacun sa place. »

Ce n’est pas vraiment un mantra. Juste un écho, un souvenir. Le souvenir de cette phrase, prononcée par Monsieur Vivi. Tout ce que nous avons fait, ensemble. Les comédies musicales écrites pour nos élèves, les parcours que nous avons tracés pour eux, les cours qui nous ont permis de ramener ces mômes, pour certains tellement en colère, à une forme de stabilité. Ou à tout le moins, faire en sorte qu’ils ne subissent plus leur scolarité.

Sans orgueil, sans vanité, je me le dis à chaque fois que je contemple ce gouffre. « Je sais faire. »

Pas toujours, souvent imparfaitement. Mais je sais.

Les années comme autant de piliers, autant de voix rassurantes.

Vendredi 14 novembre

Les néons que l’on a récemment posés dans les escaliers ont une double fonction : ils économisent de l’énergie et rendent le lieu encore plus laid. Une lumière visqueuse, blanche et triste, qui se reflète sur les crachats que les gamins éjectent presque sans y penser. Et j’ai du mal à les engueuler quand je les vois faire parce qu’entre nous, c’est tout ce que mérite ce lieu.

Je m’y retrouve toujours par accident. Je pourrais le couloir et descendre une autre volée de marches, nettement moins fréquentée, mais parce que je suis perdu dans mes pensées, que je parle avec un élève, ou juste parce que je suis très con, je me retrouve dans ce lieu, entouré d’un flot d’élèves chauffés à blanc, ne désirant que descendre dans la cour de récréation pour se décharger des heures de cours accumulés dans ces mois gris. Je descends donc maussade, les yeux rivés sur le sol pour ne pas glisser dans de la bave.

Quand chute devant mes yeux une puff verte. Elle rebondit sur le carrelage et je n’ai qu’un mouvement à faire pour qu’elle vienne se loger dans la paume de ma main. L’anneau au doigt de Frodo ou un truc du genre. La trajectoire ne laisse pas de doute de la poche d’où elle est tombée, et je relève la tête. Quelque chose craque et ce n’est pas que ma nuque de quarantenaire bien tapé.

J’ai les pupilles en plein dans celles de Kylian.

J’ai en horreur la déception. Peu de sentiments peuvent, à mon sens, faire aussi mal. Mais je suis quasi-persuadé qu’il a choppé la seconde durant laquelle elle est passée devant mes yeux. La dernière interaction que j’ai eue avec Kylian était un coup de coude dans la tempe. J’étais en train de le ceinturer, tandis que, des éclairs sous la peau, il tentait de casser la gueule à un camarade.

Et avant ça.

Avant ça, je l’avais en sixième. Il riait, pendant mes cours, de son grand rire déjà presque adulte, et levait la main à chaque question pour tenter de répondre.

Ça changé si vite.

On est à nouveau dans l’escalier baveux. Je ne dis rien, lui non plus. Personne ne nous prête attention. La tristesse partagée à cet effet.

Quelques instants plus tard, en vie scolaire. Je dépose l’objet sur le comptoir. Un de plus, je le sais, c’est devenu un vrai trafic. Les mômes se les achètent sous le manteau à dix balles l’objet.

« C’est un cadeau ? rigole L. Tu l’as prise à qui ? »

La mâchoire qui se met en mouvement, puis brutalement, se verrouille.

« Je sais pas. Je l’ai trouvée par terre. »

J’ignore si c’est de la lâcheté, ou de la loyauté. Un ras-le-bol. Ou peut-être, juste peut-être, l’espoir que c’est la dernière connerie. Que quelque chose sauvera Kylian.

Mais quoi ?

Jeudi 13 novembre

Rencontre parents-professeurs.

Vos enfants, je leur ai enseigné pendant sept heures d’affilée. Et je vais en parler pendant trois. Je vois vos yeux qui brument un peu à ne pas comprendre pourquoi ils ne bossent pas et crachent par terre, malgré toute l’attention que vous leur donnez. Je vois les sourcils qui se lèvent quand la collègue de maths explique que cette année, c’est compliqué, dans sa matière, alors qu’on ne comprend pas, depuis la primaire pourtant, elle a toujours été excellente. Je vois vos mentons se dresser quand vous nous expliquez qu’on la fait lire tous les soirs, on sait à quel point c’est nécessaire, de se cultiver.

Je vois à quel points vos enfants, nos élèves, vous/nous sont des énigmes.

Mais il en a toujours été ainsi.

N’est-ce pas ?

Mercredi 12 novembre

Évidemment qu’Arto sera mon chouchou de cette année. Lui et moi sommes du même monde.

Évidemment, je ne le lui dirai jamais. D’abord parce que je tiens encore un peu à mon job. Ensuite, parce que je pense qu’il le sait déjà.

Il le sait parce qu’il a toutes mes références. Pas seulement celles du cours de français, les périphériques. Il a déjà lu les adaptations de Lovecraft par Gou Tanabé, joué à Hades II et vu les films de Jacques Demy. Il est capable d’écrire des textes dans lesquels les personnages parlent naturellement sur un registre qu’il n’emploie jamais. Il fait toujours les questions de rédaction optionnelles des évaluations avant les autres.

Et puis surtout, parfois on se regarde. Et c’est rassurant. C’est pas une question de complicité, d’âge ou de hiérarchie. On sait juste qu’il y a des mondes, fictifs ou semi-réels, qui donnent une cohérence à cette réalité parfois si violente. On les connaît, on les arpente.

C’est ça le truc. Nous sommes les voyageurs des mêmes univers. Nos pas résonnent des mêmes échos.

Mardi 11 novembre

Rédaction des bulletins de mi-semestre. À de très nombreuses reprises, je me surprend à évoquer les progrès des élèves sur deux ans. Ceux à qui j’enseigne en cinquième et que j’ai découvert l’année dernière, en sixième. Et je n’amende pas, ça me semble important. Tellement de choses ont bougé, entre ces moments.

Je reste fermement persuadé qu’il est nécessaire que les élèves changent d’enseignant : varier les approches et les méthodes, les individualités aussi, c’est nécessaire. Mais ce regard au long terme est précieux. Ne serait-ce que pour rendre compte des efforts fait par Ollie, qui parvient désormais à comprendre comment chercher des informations dans un texte, quand elle se contentait, en sixième, de recopier des fragments de phrases aléatoires dans son cahier. Comme pour Nathan qui, brutalement, a cessé de regarder les adultes dans les yeux et semble désormais perpétuellement éteint lui, la petite étincelle de sa classe de sixième. Des attitudes, des changements qui ne s’écrivent pas forcément dans les bulletins, justement, mais que l’on remarque à force de les fréquenter.

L’idée selon laquelle il faut un village pour élever un enfant est sans doute galvaudée, mais repose sur une réalité : c’est l’addition de nos regards d’adultes qui tisse le cocon dans lequel les mômes se métamorphosent. Et les moyens, humains comme matériels de plus en plus ténus dont nous disposons ne nous rendent pas la tâche aisée. Alors poursuivre. Poursuivre, même dans ces lignes limitées en caractère, en espérant que jamais, jamais, nous ne cessions de les voir, ces êtres qui nous sont confiés.