Samedi 4 avril

Et comme ça, ça commence.

Je parcours les dernières semaines, dans le cahier de texte. Une vraie dentelle. Les jours fériés se succèdent tandis, que par ma fenêtre entrouverte, pointent les odeurs du vrai printemps. On parle échéances de fin d’année dossiers à remplir, déjà ça emplit la salle des personnels. Et le serveur sur lequel j’ai déposé mes vœux de mutation fermera bientôt.

Chaque année j’ai l’impression que c’est plus cours. Le temps d’une inspiration, et déjà cette deuxième saison au collège de Renais entre dans sa dernière phase. Déjà, la question se chuchote à travers les échos : « Et après ? »

Vendredi 3 avril

C’est la démarche de Valentina, alors qu’elle passe devant ma voiture, en ce début de weekend. C’est le « bonjour » moqueur d’Isaac, alors qu’il sort d’une salle de cours. C’est la façon dont Keyin dépose son sac sur sa table, en entrant. Quelque chose en moi qui sonne l’alarme. « Fais attention à elle, prends soin de lui, surveille. Tu sais pourquoi, c’est totalement possible. »

Cette alerte m’inquiète, m’agace presque. Parce que je ne veux pas m’imaginer des choses, je ne veux pas projeter. Mes névroses m’appartiennent. Être collégien et découvrir, isolé en milieu hostile, que j’aimais les garçons, est une histoire que j’ai dû, que je dois apprendre à gérer seul. Sans m’inventer des reflets dans ma pratique professionnelle.

Mais pourtant. Pourtant il y a toujours cette peur, cette peur d’être déjà passé de l’autre côté. Celui de ces adultes bienveillants qui, certes comprenaient que quelque chose me blessait, mais ne comprenaient pas, ne pouvaient pas, ne voulaient pas ? comprendre. Cette peur de laisser seul des mômes avec une souffrance si familière. Même si elles et eux ne parviennent pas encore à l’identifier.

Alors que faire ?

Juste, être là. Les regards complices, une phrase – gentillesse un peu acide, un peu arlequine – qui cherche à se rapprocher. À montrer qu’on est là. Et parfois, quand on voit dans le regard de ces gosses-là, en particulier, quelque chose de sombre, de triste, de solitaire, tenter de leur parler un peu. Ne pas leur coller une identité sur la tronche, le milieu scolaire ne cesse de le faire, ça. Mais tenter, à grand coup de phrases bien choisies, de leur laisser de l’espace. De leur montrer qu’ils ont la possibilité de s’exprimer toujours dans la douceur, toujours dans le secret, toujours, oui, dans la gentillesse.

Est-ce que c’est assez ? Bordel est-ce que c’est assez ?

Le môme de quatorze ans se cache sous mon crâne. Et reste muet alors que je le supplie de me répondre.

Jeudi 2 avril

Sortie avec les élèves de cinquièmes. Aux trois derniers qui continuent à penser qu’il s’agit de vacances aux frais du contribuables, je répondrai par quelques insultes bien senties, puis je les jetterai dans un bus en compagnie de mes élèves.

Ce n’est pas qu’ils soient affreux.

C’est que la moindre pensée qui traverse leur esprit doit immédiatement être verbalisée, qu’ils ont embarqué pour leur pique-nique de quoi ouvrir un fast-food qui tournerait confortablement pendant trois semaines sans approvisionnement, et qu’ils ont oublié le concept de parler sous les 120 décibels.

Autant dire que j’ai rapidement la tête grosse comme une coucourde, et que les conteuses qui tentent vaillamment de parler de la fontaine de Barenton (« AH OUI ON L’A VUE EN FRANÇAIS, C’EST LÀ OÙ IL Y A LE CHEVALIER ESCALATOR, HEIN MONSIEUR ? ») on fort à faire.

Et puis il y a deux trois moments. Celui où Amina remercie l’une des intervenantes « À un moment j’ai imaginé ce que vous m’avez dit et ça me faisait tellement calme dans ma tête. »

Celui où je parle de ses futures vacances à Aldo qui, après avoir frappé à trois reprises son camarade sur la tête, a gagné le privilège de voyager à côté de moi : « J’aime bien comment vous nous parlez comme à des vrais gens, monsieur. »

Celui où les enfants se roulent par terre de rire après une partie de Time’s Up, à l’heure du pique-nique.

Année après année, j’ai le sentiment que des vagues de chaos recouvrent, toujours plus profondes, toujours plus vives, les pensées de nos élèves. Que ces dernières n’émergent plus, toujours belles, toujours brillantes, toujours en formation, que rarement. Parce que le monde s’accélère toujours un peu plus, devient chaque jour un peu plus hostile.

Alors quoi ? Se réfugier dans une forêt enchantée, celle des sources ensorcelées et des amoureux de cristal, pour ralentir un peu les images, les messages toujours plus forts, qui leur expliquent que penser, que manger, qu’acheter ? Peut-être. Peut-être la magie. Mais ça n’est pas la solution. La solution, c’est de prendre tout le temps, tous les jours, le temps et l’énergie pour cultiver ces débuts de raisonnements. Les y pousser, les inviter à former paroles et raisonnements, que les mômes éclairent de leur propre lumière les tréfonds de pulsions dans lesquels ils se débattent.

Ça demande beaucoup de force. Beaucoup d’adultes en forme et biens dans leur tête. Beaucoup de temps.

Toutes ces choses dont nous sommes chaque jour un peu plus privées, tandis que gronde le chaos.

Mercredi 1er avril

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J’accompagne les élèves de l’option chinois à la projection d’un film, dans le cadre d’un festival. Si la projection me plaît beaucoup, je pense qu’elle n’est pas du tout approprié, tant dans la complexité du propos que dans la cinématographie, pour des collégiens, a fortiori de sixième. Les mômes se comportent extrêmement bien, à tel point que je suis atteint d’une surdité subite, quand j’entends des bruits de papiers de bonbons, dont pas un seul ne termine à terre ou entre les sièges, à l’issue de la séance.

Je retrouve, lorsque la lumière se rallume, des élèves de quatrième à qui je fais cours.

« Qu’en avez-vous pensé, du film ?
– Exactement ce que vous avez dit lundi, monsieur.
– C’est à dire ?
– Ben, vous savez, ce film où vous vous êtes ennuyé, et que vous avez adoré une fois adulte ?
– Oui 2001.
– Ben voilà. Moi, je me suis ennuyé en attendant. Sinon c’est quoi votre animé récent préféré ? »