The Enigma M4 machine arrives at The Alan Turing Institute on loan from GCHQ. 24/07/2017. Photo by Clare Kendall.
Longue conversation avec T., au téléphone. Histoire de me prouver, peut-être, que ce n’est pas ce qui m’a poussé à me mettre en arrêt, je lui parle des raisons qui l’ont amené à quitter l’Éducation Nationale. À un moment, il me parle de « la question d’enseigner ». L’expression n’était pas le centre de son discours, mais je reste là, frappé. Parce que tout me semble là. La question d’enseigner.
Je n’ai pas trouvé la réponse. La réponse à pourquoi ça me saisit à ce point, à pourquoi j’y attache tant d’importance, à pourquoi elle m’obsède.
Et alors, alors je veux continuer. Peut-être la réponse est-elle introuvable, auquel cas cette utopie continuera à me pousser, à me brûler. Peut-être la réponse existe-t-elle, auquel cas j’arrêterai.
J’ai rarement autant réfléchi à mon boulot que depuis que je suis en arrêt. Rien que de très logique, au fond. Sur ce banc de touche, sur lequel je suis allé m’asseoir, je peux prendre le temps d’observer les faces et les arrêtes de ce qui m’occupe depuis toutes ces années. La façon dont je m’y place également. C’est peut-être ça, aussi, qui m’a tellement épuisé au fil du temps : je prends, dans mes cours, beaucoup de place.
J’ai un rapport très ambigu par rapport au fait qu’un cours doive être « intéressant ». Je vitupère souvent quant au fait que nous ne sommes ni des comédiens, ni des animateurs. Être enseignant, c’est se tenir dans une posture à part. C’est donner du sens aux savoirs présentés aux élèves, tout en conservant leur intégrité. Et parfois, oui, cela passe par des moments de résistance, de rigueur, d’ennui. À nous de tracer la frontière : jusqu’où pousser les élèves à faire des efforts, jusqu’où mettre à leur portée ce que nous enseignons ?
Je vis très mal le fait de voir les mômes peiner. Que ce soit le désintérêt ou la difficulté. Je les prends sans cesse comme des échecs personnels. Et je deviens rapidement ce personnage exubérant, afin de recréer une émulation, un mouvement dans la classe. Un mouvement. Toujours en mouvement. Des élèves m’en font parfois la réflexion « Monsieur, vous bougez toooooout le temps ! C’est fatigant en, vrai ! » Comme si je fuyais quelque chose. Comme si je craignais l’immobilité. Se poser, c’est arrêter de lutter, c’est s’encroûter, c’est devenir le prof aigri, revenu de tout. Mais peut-être pas, en fait.
Alors que je contemple, sur mon banc, ce personnage virevoltant, je me dis que ce temps donné me permettra peut-être de commencer ce chemin : apprivoiser le calme.
Visite de J. aujourd’hui. Nous discutons boulot, forcément, deux profs de français voisins de salle et du même âge. Je me rends compte – c’est naïf mais j’ai l’impression de le découvrir à chaque fois – du nombre d’obstacles qu’il a à abattre de son côté pour mener son métier comme il le souhaite. Et nous sommes toustes, je le sais, dans cette situation. Chacun luttant avec les manquements du système éducatif qui lui pèsent le plus, avec ses insécurités ou ses dissonances entre vie professionnelle et vie personnelle. Je pense à L. et ses trois heures de trajets quotidiennes, à S., qui ne supporte plus les différences sociales et économiques entre ses élèves, à M. dont le handicap n’est que très moyennement pris en compte par l’établissement…
C’est sans doute cela aussi qui a nécessité cette pause qui m’a été accordée. Toujours travailler en résistance.
Et tandis que je suis absent du bahut, s’empilent dans ma boîte professionnelle – oui, je continue à la regarder et ça n’est pas bien – les rapports d’incidents concernant Kaitlyn. Et je serre les dents, car je reconnais là la pente. Ce ne sont plus des épisodes isolés, des envies de tester les limites ou des appels. Kaitlyn est en train de mettre le feu à sa scolarité, de plus en plus fort, de plus en plus violemment.
Ils sont doués, les ados, pour se rendre détestables quand ils le souhaitent. Surtout dans des périodes où la patience des adultes s’amenuise. Les mômes chercheront à trouver ce qui nous fait dégoupiller : pour l’une ce sera l’insubordination, pour d’autres la violence. Ils nous regardent, en permanence, ils nous observe, et cette surveillance constante peut devenir un labyrinthe dans lequel nous nous enfonçons de plus en plus profondément.
J’assiste en spectateur à ce phénomène que j’ai vu si souvent, et qui a rarement connu une issue positive. Parce qu’il n’y a pas de protocole établi, de solution qui a fait ses preuves. Peut-être quelqu’un redonnera-t-il espoir à Kaitlyn. Peut-être le retrouvera-t-elle seule. Mais ce qui me tord le bide, quand je lis qu’elle a craché sur un camarade ou insulté un adulte, c’est de me rendre compte à quel point il nous est difficile à nous, les profs, d’empêcher celles et ceux qui nous sont confiés de sombrer dans l’obscurité.
En ville, je croise Enzo un ancien élève de troisième, avec lequel j’ai joué dans une troupe de théâtre. Nous sommes sur un petit îlot de béton, attendant que le feu passe au vert. Il quitte son lycée, je me dirige vers celui-ci.
« Vous savez monsieur, ça fait bizarre de vous voir. – Pourquoi ? – Dans la pièce, je vous engueulais. – Oui, c’était super, comme scène. – C’est la seule fois de ma vie où j’ai crié sur un adulte. – Ahah, et ça vous a fait du bien ? – Vous n’avez pas idée monsieur. Vous n’avez même pas idée. »
Les voitures s’arrête. Enzo me regarde avec son sourire tellement gentil. Et puis il serre le poing devant lui et l’agite, en rigolant un peu trop fort.
Alors bien entendu, quand j’ai été mis en arrêt pour cause de carlingue qui vibrait fort sous la pression, ma généraliste a prononcé le mot de reconversion.
C’est marrant, les insécurités.
Il y a quelques années, je disais que je serai pas prof plus de dix ans. Un peu après, je pense que j’aurais refusé d’écouter ce qu’elle me disait. Parce que je pense que j’avais peur. Peur de me confronter à la question : est-ce que je reste prof par choix ou par habitude, est-ce que j’ai encore quelque chose à donner, est-ce que j’ai, dans ce boulot, une quelconque légitimité ?
Souvent je pense à T., qui a quitté l’Éducation Nationale car ce boulot lui bouffait l’esprit.
Et puis le temps passe. Un jour on vous prononce le mot et vous êtes capable de le recevoir sur les genoux. Reconversion. Le prendre dans les mains et l’examiner sous toutes les coutures. Et se dire
qu’on ne sait pas, en fait.
J’ignore si je fais le métier d’une vie. Si je serai encore prof dans un an ou dans douze. Je sais juste que, pour le moment, c’est trop difficile. Mais je sais que j’ai été capable de voir les signaux d’alarme. Et que même si, comme à l’accoutumée, l’avenir est pour moi un gigantesque point d’interrogation, je saurai entendre ce que ça me fait, lorsque je repartirai au boulot. Et cette pensée m’est d’un immense réconfort. Après tout ce temps, j’ai appris à être prof pour moi avant tout.
Depuis hier, tout un tas de messages, plus doux et inquiets les uns que les autres. Amis, collègues, lecteurs ou anonymes. Je les reçois avec toute la gratitude du monde. Tandis que me trotte dans la tête un mot à la mode : normaliser.
Je ne me suis pas senti bien, et ma généraliste a estimé que la meilleure façon d’aller mieux était de faire une pause. Il y a quelques années, j’aurais ressenti une honte sans nom. Aujourd’hui, énormément de soulagement et, oserais-je le dire, de joie. Comme quelque chose qui se serait réaligné. Je n’arrive pas à m’en vouloir « d’abandonner » des élèves, ou de faire preuve d’une quelconque faiblesse. Ce qui m’arrive est également une preuve d’humanité, en plus d’être le signe que quelque chose ne va décidément pas dans l’Éducation Nationale. Dix-huit années à brinquebaler de remplacements en bahuts éminemment complexes, bien entendu que ça laisse des chtards. Même si c’est une vie qui, la plupart du temps me convient, c’est une vie compliquée et violente. Et personne ne semble s’en apercevoir. Personne ne semble vouloir prendre soin d’adultes qui, à leur tour, doivent prendre soin d’enfants, eux-mêmes tellement facilement en souffrance.
J’écrivais hier que je me suis senti ployer. C’est vrai. Mais j’ai aussi été capable de relever la tête pour expliquer, sereinement, que ça suffisait. Que quelque chose de grave était en train de prendre naissance en moi. Et c’est l’une des très rares fois de mon existence où je n’ai ressenti aucune culpabilité. La sensation de faire ce qui est juste, pour moi comme pour les autres.
Normaliser le fait que nos besoin vitaux individuels passent avant tout. Normaliser le fait de montrer qu’enseigner, c’est difficile, de plus en plus. Normaliser le fait de demander de l’aide, normaliser le fait que jamais, jamais on ne doit prendre en charge des enfants quand on se sent trop vulnérable. Normaliser qu’on est parfois faible, normaliser de demander de l’aide. Je souhaite aussi faire ma part dans cette tâche qui recoud à un monde plus humain.
N’ignore pas. Même si ce que tu fais est important. Essentiel. Bien entendu que le programme de quatrième est pléthorique, que les cinquièmes ont besoin que tu t’occupes d’eux. C’est un travail de tous les instants, qui demande une énergie titanesque, mais tu progresses, tu progresses. « Je vais l’avoir par le renforcement positif ! » as-tu clamé à propos d’Hilaire, insupportable, mais qui commence peu à peu à bosser, parce que tu le félicites pour le moindre de ses progrès, pour la moindre de ses interactions agréables avec les autres. Avec les quatrièmes, tu as des projets ambitieux, exigeants, qui les poussent, vraiment. Tu parviens à admettre tes échecs, aussi, parce qu’on ne réussit pas à chaque fois, ce n’est même pas vraiment la norme. Tu l’as accepté, tu sais qu’il faut aussi passer par là, pour enseigner. Bref,
Malgré tout, tu sens comme une résistance. Qui va en s’amplifiant, qui, chaque jour est un peu plus forte. Au début de chaque journée, puis de chaque heure de cours. Comme un vertige. Je ne vais pas y arriver. Cette fois c’est impossible, impossible que je mobilise la force pour arriver au bout de ces foutues cinquante-cinq minutes. Je ne peux pas. Alors évidemment, je chasse ça, d’un haussement d’épaules. C’est novembre. Ne sois pas faible, ne sois pas lâche. Moi, le parangon auto-proclamé de l’inclusivité, à deux doigts de m’admonester intérieurement : « sois un homme ». Et puis avoir du mal à se lever le matin. Voir le paquet de copies non corrigé depuis dix jours et respirer péniblement. Je viens de corriger le précédent sans aucune difficulté, pourtant.
Depuis plusieurs mois, je tente, parfois, d’arrêter de raconter. De me raconter. Et juste d’écouter. Alors un jour, un jour où ma voix héroïque résonne un peu moins fort, j’écoute. Je sens mon esprit et ma santé se tordre, dans des angles de moins en moins naturels. Ça résiste et ça grince de partout, ça résiste et ça grince depuis des années.
Et là, je vois un point de non retour.
Mon médecin me dit que l’étonnant n’est pas que ça m’arrive aujourd’hui, mais que ça ne me soit pas arrivé plus tôt, en ces dix-huit ans d’enseignement, chaque année plus chaotique que la précédente. Aucun reproche dans sa voix. Mais aucune hésitation non plus, quand elle me dit que ça suffit. Que là, je vais m’arrêter jusqu’aux vacances.
Je commence une phrase, ma voix commence une phrase, sujet verbe complément argument. Tout est en place, minimiser, relativiser, refuser.
Ma voix commence une phrase, mais mon corps ploie. C’est comme si en moi, je mettais genou à terre. Et c’est normal, c’est naturel. Pour la première fois depuis je ne sais plus quand, je ne suis plus tordu à quatre-vingt-dix degrés, sourire en avant et sabre au clair. Pour la première fois depuis longtemps, quelque chose se rappelle à moi, quelque chose qui doit s’appeler santé mentale. Ce que je sais essentiel pour les autres mais dont moi, bien entendu, le Prof, le Mec, je n’ai pas besoin. Ployer.
Je ressors l’arrêt à la main. Tout ou presque est douloureux, tout ou presque est passé à quelques pas de la rupture. Je suis tellement soulagé, soulagé qu’au fond de moi, il y ait eu assez de lucidité, non, d’amour pour moi-même, pour accepter.
C’est la première fois que je vais m’arrêter pour si longtemps. Ça aussi, c’est une étape dans la vie d’un enseignant, à raconter.
« Ma fille est contente, elle trouve que cette année, elle fait du vrai français. – Je… ne sais pas trop que vous dire. – Ah mais prenez le compliment, elle en est avare ! »
Je prends le compliment, en cette fin de rencontre parents-professeurs, donc. Je le soupèse avec circonspection. La mère qui me l’a transmis était en train de parler des cours de grammaire un peu retors auxquels je me suis attaqué récemment avec les quatrièmes. J’ai pris le parti, cette année, de ne pas passer trop de temps à réviser et d’attaquer directement le programme. Sensation que les élèves en ont ras-le-bol d’étudier le présent des verbes du troisième groupe pour la énième fois, même s’ils ne parviennent toujours pas à le conjuguer correctement.
Ça n’est ni pire, ni mieux que les autres années. Certains se retrouvent largués, d’autres suivent. Je me suis rapidement retrouvé à changer mon fusil d’épaule et individualiser. Mais Ophélie adore. Ophélie, je m’en suis rendu compte, apprécie quand c’est rugueux. Elle n’est jamais aussi attentive que lorsque je me débats dans un vers particulièrement retors de Racine ou que je m’éternise sur les figures de style. Le rêve d’Ophélie, c’est d’arriver en seconde et de se prendre le chou. Et cette année, je lui donne régulièrement un accès à cette étrange envie. « Du vrai français » : un truc laborieux, un truc où elle doit nager à contre-courant.
Je ne crois pas particulièrement au dolorisme dans l’apprentissage du français. Mais je ne crois pas non plus qu’il existe une modalité de s’y confronter. Ophélie aime être sur le ring, donner des coups et en recevoir. Et je suis content d’offrir cette possibilité à la boxeuse.