Mardi 11 novembre

Rédaction des bulletins de mi-semestre. À de très nombreuses reprises, je me surprend à évoquer les progrès des élèves sur deux ans. Ceux à qui j’enseigne en cinquième et que j’ai découvert l’année dernière, en sixième. Et je n’amende pas, ça me semble important. Tellement de choses ont bougé, entre ces moments.

Je reste fermement persuadé qu’il est nécessaire que les élèves changent d’enseignant : varier les approches et les méthodes, les individualités aussi, c’est nécessaire. Mais ce regard au long terme est précieux. Ne serait-ce que pour rendre compte des efforts fait par Ollie, qui parvient désormais à comprendre comment chercher des informations dans un texte, quand elle se contentait, en sixième, de recopier des fragments de phrases aléatoires dans son cahier. Comme pour Nathan qui, brutalement, a cessé de regarder les adultes dans les yeux et semble désormais perpétuellement éteint lui, la petite étincelle de sa classe de sixième. Des attitudes, des changements qui ne s’écrivent pas forcément dans les bulletins, justement, mais que l’on remarque à force de les fréquenter.

L’idée selon laquelle il faut un village pour élever un enfant est sans doute galvaudée, mais repose sur une réalité : c’est l’addition de nos regards d’adultes qui tisse le cocon dans lequel les mômes se métamorphosent. Et les moyens, humains comme matériels de plus en plus ténus dont nous disposons ne nous rendent pas la tâche aisée. Alors poursuivre. Poursuivre, même dans ces lignes limitées en caractère, en espérant que jamais, jamais, nous ne cessions de les voir, ces êtres qui nous sont confiés.

Lundi 10 novembre

J’ai mis un moment à identifier pourquoi cette classe de cinquième m’énerve. Ils ne sont pourtant que 20, et nombre d’entre eux, je les connais depuis la sixième.

Mais ils ont presque tous le même travers : ils sont égocentriques.

Tous les élèves le sont, à un degré plus ou moins important. Les adultes aussi, d’ailleurs. Mais dans ce groupe, c’est une bannière, un comportement quasi-permanent. Ils ne se laissent pas parler mutuellement, exige que l’on s’occupe là, d’eux, tout de suite, maintenant, et surtout, refusent de se mettre à l’écoute des autres.

« Mais pourquoi je dois aller travailler avec EEEEeeeeelleEEEEE ! J’ai pas envie !
– Monsieur, il a oublié son stylo bleu en maths, faut lui mettre un mot, hein ?
– Monsieur, monsieur, monsieur, mon
– Je vous ai vu, j’arrive, je m’occupe de…
– sieur, monsieur, monsieur. »

Je ne peux pas donner une consigne collective, je dois la prononcer à chacun, je ne peux pas leur parler un langage commun. Et c’est ça qui m’affecte le plus, je crois. Leur refus, de plus en plus vif, et de plus en plus adolescent, de s’intéresser à ce qui n’est pas de leur désir immédiat.

Jusque là, je ne trouve pas le truc, l’ingrédient secret qui transforme ces individus assis les uns en face des autres en véritable groupe. La solidarité peut naître de tout : l’envie de comprendre, l’admiration pour les autres, ou même le fait de se liguer contre les adultes. Ici, rien à faire. C’est un peu ma kryptonite : un rejet pur et simple de l’altérité.
On n’est qu’au mois de novembre, il y a encore beaucoup de travail possible. Mais ça m’angoisse. Ça m’angoisse et ça me raconte aussi ce qui m’importe dans ce boulot. Créer des liens avec ce que je connais.

Et entre eux aussi.

Dimanche 9 novembre

Et le dimanche, on s’évade !

Ça me tourne sous le crâne, alors j’ai envie d’en parler.

Je tombe amoureux d’artistes. Parce que ça me porte, parce que leurs mots, leurs voix et leurs corps me sont autant d’appuis. Autant de prises auxquelles je m’accroche et c’est comme gravir une paroi mais infiniment plus vite, infiniment plus fort tant que mon sang bat à leur unisson. Björk, Gaspard Ulliel, Françoise Dorléac, Cécile McLorin Salvant, Benjamin Millepied.

Et Cole Haden, donc. Le chanteur de Model/Actriz, que j’attends, au pied de la scène ce soir-là. Je campe depuis la fin du dernier concert, je serai devant, tout devant. Un trait de paillettes sous la pommette et les bouchons arrachés des oreilles. Trop de temps passé à choisir des vêtements. Tout ça est ridicule et démesuré pour un concert parce qu’on est ridicule et démesuré, quand on est amoureux.
Le concert commence, et je comprends dès que les lumières oscillent que je ne suis pas là pour écouter. Écouter, c’est quand je suis sage, quand je veux que ce soit beau, quand je veux être terrassé par l’émotion esthétique. Là, je veux juste laisser les vibrations qui parcourent le sol prendre le relai de mes rythmes cardiaque et nerveux. Je veux contempler un instant le tableau qui flashe sous mes yeux, à quelques mètres de mes doigts tendus : trois musiciens exceptionnels, figés dans la concentration de notes à lancer dans l’air surchauffé, dans des lumières bleus et froides. Et au milieu, un chanteur sans instrument, qui virevolte en talons, mouvements de ballerine, pirouette, sans que jamais la voix ne s’étiole. Je me dis que quelqu’un a mis une caméra dans ma tête et filme en direct. Je me dis que j’aimerais montrer cette scène, quand on me demande à quoi je pense, quand on me demande comment je me sens. Le tulle et les aigus de la voix, le grotesque du bras tendu, la ligne de basse implacable.

J’ai à nouveaux tous les âges, je plante mes yeux là où j’imagine que sont ceux de Cole Haden, je m’offre l’illusion de croire que mes pupilles seront son appui durant toute sa performance – c’est tellement difficile, il doit en avoir tellement besoin – je ne lâche plus le regard ni le son. Je suis, dans ce temps glacé, entier. À mes côtés, M. vit fort, vit différent, ce qui nous arrive. Ça me donne encore plus de force.

Je tombe amoureux d’artistes. Parce qu’un instant, tout est plus lisible. Parce que je ne guéris de rien.

Mais que j’embrasse tout.

Samedi 8 novembre

Discussion avec L. Nous parlons du théâtre, et notamment de sa façon dont elle le conçoit. Une pratique du théâtre qui se faisait dans un cercle familial élargi, entre amis, dans des lieux qui n’y étaient pas forcément dédiés.

« J’ai eu des cours en médiation culturelle par la suite, s’agace-t-elle de la même façon qu’elle fait tout le reste, avec précision et délicatesse, et j’ai l’impression que cette existence du théâtre n’a aucune légitimité. »

À quel point en est-on responsables, en tant qu’enseignant de français ? Dans le temps tellement limité qui nous est imparti, le temps tellement important durant lequel les représentations se forment dans l’esprit des mômes, on doit faire passer à la hache des notions tellement immenses, tellement complexes. Le théâtre. Des millénaires d’une activité tellement complexe, qui a occupé tant de vies humaines, à résumer en… quoi… Trente, cinquante heures sur toute une scolarité ? Heures qui avoisineront avec le théorème de Thalès, des bouleversements familiaux, les frites à la cantine et l’orientation. Comment faire ?

« J’essaie de leur expliquer que je ne leur apprends pas des règles absolues mais des normes. Et je leur dis qu’ils peuvent aller fouiller davantage, si ça les intéresse. Et que sinon, il ne faut pas oublier qu’il y a toujours beaucoup plus à découvrir. »

Quoi qu’il arrive, bien entendu, nous ne ferons émerger que quelques fragments, de tout ce qu’il y a à savoir.

Mais leur apprendre à creuser.

Vendredi 7 novembre

Il m’arrive d’anti-dater ce journal. La plupart du temps, c’est quand je pars faire la fête, et que je reviens trop tard le soir (ou trop tôt le matin) pour jeter la journée en mots. Toujours étrange, de relever le rideau, de tenter de se souvenir de ce qu’il s’est passé, de qui on a été le jour précédent. C’était il y a moins de vingt-quatre heures, c’était il y a si longtemps. Il s’en est tant passé depuis.

Si je survis à ce boulot, à tout ce qu’il a de terrible et d’exigeant, c’est peut-être parce que j’ai appris à tellement m’en éloigner. Je ne peux l’aimer qu’en devenant parfois autre. À tel point que c’en est vertigineux, quand on me demande mon métier et que je réponds que je suis prof. Vraiment ? C’est à ça que j’occupe mes journées ?

Laisser les élèves, les couloirs et la salle loin, le plus loin possible. Sur ce blog, loin des soirées où la musique flux et reflue. Ne pas se regarder trop en face, enseignant, de peur de s’en brûler la rétine.

Oublier.

Jeudi 6 novembre

C’est curieux comme cette classe de cinquième être prise au sérieux.

Ils ne sont pas bien différents de toutes celles que j’ai pu croiser dans ma carrière. La cinquième, c’est le niveau que l’on me refile habituellement. Peu de profs – même s’il y en a – désignent ce niveau comme leur préféré. Je n’en fais pas partie. Le programme de cinquième s’étend dans des domaines que ne n’affectionne pas particulièrement.

Et puis il y a les élèves.

Les cinquièmes, dans un âge estuaire, dans lequel leur enfance s’attarde encore, mais qui rejoint doucement l’adolescence. L’eau se trouble, on a du mal à en saisir leur reflet. L’espace d’un instant ils rigolent comme des mômes et juste après, ils vous observent avec tout la morgue de celles et ceux qui découvrent ce mot et cette sensation. On ajuste sans cesse leur rapport à eux, on ne sait jamais sur quel pied danser, comment les entraîner dans la danse.

Épuisant.

Et puis, cette année, cette classe de cinquième qui n’apprécie rien tant que lorsque je suis constant dans mon côté boulot boulot. Phrase courtes et précises, peu d’affect, juste des explications. Même s’ils ne sont pas les plus en réussite scolairement, ils semblent s’épanouir dans ce truc, où je les considère avant tout comme capable de réussir. Ça ne les empêche pas d’avoir leurs carnets remplis de mots, de sortir de leur cartable des feuilles pas collées, en accordéon. Mais il suffit, la plupart du temps, d’avoir la voix qui ne varie pas. De garder l’œil sur le cours qui avance, sur le planning, de leur montrer à quel point ils ont rempli les objectifs ou au contraire qu’ils sont en retard, et ils s’affairent.

Les ambiances de classe sereines passent parfois par les chemins les plus droits.

Mercredi 5 novembre

En traversant le hall, j’aperçois Evilan. Trois adultes l’entourent, et font des bruits d’adultes concernés. Evilan, j’étais son professeur principal l’année dernière. Mes collègues et moi avons tenté tout ce que nous pouvions pour faire en sorte qu’il s’intègre en classe. Pour qu’il arrive à exister en paix avec ses camarades, qu’il amène ses cahiers et cesse de frapper les autres à coups de compas en les insultant. Ou en insultant les adultes.

Échec cuisant.

Je traverse le hall et mes jambes ont presque – presque – cette inflexion qui me dirigerait vers lui, les chaises, les adultes concernés.

Mais ça n’est plus mon problème.

J’ai cette année des classes où certains élèves ont des problèmes, d’ordres très variés. Mais aucun ne me met en difficulté, professionnellement et humainement, comme l’a fait Evilan l’année dernière. Je suis soulagé, et je vomis ce sentiment de soulagement. J’en suis débarrassé, de ce môme. Je pourrais m’amuser à raconter qu’ainsi, il trouvera un autre regard, d’autres adultes qui l’atteindront peut-être. Mais c’est de l’esbroufe. La vérité, j’en ai peur, est que se joue en modèle réduit l’existence de tant d’enfants et d’adultes en souffrance, brinquebalés entre les soupirs inquiets de responsables impuissants, qui ne veulent pas d’eux. Pendant combien de temps ? Jusqu’à ce qu’il se passe quoi ?

Evilan n’est plus mon problème. Effacer, se concentrer sur les urgences de l’année.

C’est à ce prix-là, que je suis enseignant ?

Mardi 4 novembre

Et d’un coup, tout se passe bien.

Est-ce parce que les radiateurs refonctionnent enfin ? Que les élèves ont fini de se raconter leurs vacances ? Ou que, tout simplement, j’ai retrouvé les automatismes ? Tout se passe bien ce matin. Les cinquièmes écarquillent des yeux émerveillés devant les enluminures et les parchemins en ancien français, les quatrièmes sourient de voir Victor Hugo arpenter les rues de Paris sous les traits de Marius, et le temps s’écoule, léger et joyeux, jusqu’aux sonneries.

A quel point sont-ils bienveillants avec leur enseignant ? A quel point mon regard sur eux change-t-il, d’un jour à l’autre ? C’est ce qui m’épuise, c’est ce qui me fait tenir. Le fait de ne pas savoir où se situe cette frontière, diaphane et coupante, entre les bons et les mauvais jours.

Lundi 3 novembre

Je suis à vif.

Pour énormément de raisons, c’était l’état dans lequel je me suis trouvé durant les vacances. Un moment où tout m’a touché, en bien comme en mal. Un moment où j’ai ressenti, très intensément, pour le pire parfois, pour le meilleur souvent.

Mais je n’ai pas eu le temps de revêtir complètement mon armure. Je me retrouve, dans le froid glacial de la salle A25, le plastron de travers et le heaume en déroute, à tenter de me rappeler comment je parviens à être enseignant. Ce qu’il faut de recul et de distance, ce qu’il faut se protéger, pour parvenir à leur enseigner correctement, à tous ces êtres en formation. Choisir les bons mots et les bonnes réactions, trier leurs mouvements d’humeur de leurs appels au secours, les regarder, chacune et chacun.

L’être vulnérable et mou qui se dissimule sous le masque, sous la persona se rend compte de l’immensité de la tâche. Je tremble, j’ai peur. J’aimerais qu’une voix me raconte des conneries pour me faire oublier cette trouille, j’ai besoin d’un appui, d’un sourire.

Mais être adulte, avoir quarante-trois ans, exercer dans l’Éducation Nationale, c’est souvent être tout seul. Alors, en ce lundi, je chemine en serrant les dents. Parfois, les cris des élèves – ils reviennent des vacances ultra excités – rebondissent, là où la cuirasse a eu le temps de se refermer. Parfois, ça lance.

J’inspire. Je sais que même si j’ai l’impression que c’est l’éternité, même si je dégringole à tout jamais, ça n’est que temporaire. Ce sont, comme on dit, les risques du métier. C’est aussi ça, être en vie.

Courage.