Samedi 1er novembre

L’année dernière, j’ai vu Lili décliner. Le petit soleil qui arrivait chaque matin en cours non seulement heureuse mais aussi hyper volontaire, motivée pour apprendre de nouvelles choses s’est renfermé. La parole rare, les sourcils froncés. Et aucune communication avec les adultes. Malgré tous nos efforts pour communiquer avec elle ou sa famille, nous n’avons pas réussi, nous les adultes du collège, à l’aider.

Et cette année, alors que je la retrouve, je retrouve aussi sa chaleur et son rire. Ses questions, toujours pleines de bon sens, commençant systématiquement par « Mais en fait monsieur, si vous dites ça… »

Alors l’autre jour, pendant qu’elle tardait un peu à ramasser ses affaires, je suis allé la voir.

« Lili, ça se passe bien, le début d’année ?
– Oh, oui, trop bien.
– Et vous, vous allez comment ?
– Mieux.
– Mieux ? Est-ce que c’est parce que… »

Et là, elle se tourne vers moi, et pose un doigt sur ses lèvres, quelques secondes ou même moins.

« Mieux. »

Et elle tourne les talons. Avec ce mieux fiché dans les doigts comme une écharde.

Vendredi 31 octobre

Comme parfois, à la fin des vacances, ce sentiment de ne plus savoir comment ça fonctionne, de se dire que non, cette période-là je n’y arriverai pas. Je ne sais plus ce que c’est qu’être un enseignant, comment est-ce que je vais faire ? Faire apprendre à des centaines d’enfants totalement disparates dans leurs profils et leurs aspirations, via un système totalement…

Hey. Respire.

L’expérience, l’âge ou l’envie de ne plus souffrir. Cette fois-ci je parviens juste à me dire que c’est la preuve que j’ai réussi à couper. Et comme à chaque fois je vais réapprendre, et c’est bien, et ça veut dire que j’ai encore du chemin à parcourir pour comprendre cette immense énigme qu’est le métier d’enseignant. Je le dis souvent à quelqu’un que j’aime immensément : « Sois doux avec toi-même. »

Je crois que je pourrais le dire à tous les collègues.

Jeudi 30 octobre

What is behind the scene.

Cela fait trois ans qu’ils ne sont pas montés sur scène. J’ai rallumé la lumière, battu des mains. Ils se sont réveillés, un peu grincheux, un peu mécontents d’avoir été ainsi froissés sur l’étagère à souvenirs. Chimène, toujours le feu dans les yeux, Don Diègue, toujours aussi raide, et les autres. À nouveau, je les rassemble en coulisse pour leur donner les consignes. Bientôt, je les présenterai aux quatrièmes à qui je fais cours.

Et pourquoi ? Pourquoi je ressors à nouveau ce cours, ces personnages en alexandrins ? Moi qui me vante, qui me targue d’aimer changer mes thèmes, d’une année à l’autre ?

Pourquoi ? Parce que les élèves avec qui nous avons exploré les vers de Corneille. Parce que les lectures théâtrales, parce que les premiers pas de plusieurs d’entre elles et d’entre eux sur scène. Parce que le combat de Rodrigue devenu une lutte contre les zombies (les « Morts »). Parce que des souvenirs, des rires, parce que toujours ou presque, beaucoup de bonheur.

Cette année encore, je parie que dans ce texte tellement compliqué, tellement éloigné d’eux, il y aura de la joie.

Mardi 29 octobre

« Surtout monsieur, restez comme vous êtes. » m’écrit cet élève, dans la fiche où je lui demande comment il vit son début d’année en français. Chacune de ses remarques précédentes débutait par une caricature de son visage indiquant son humeur. Là, le petit bonhomme a un air absolument déterminé.

Et je triture la feuille entre mes doigts, en n’osant pas poser la seule question.

« Mais comment est-ce que je suis ? »

Mardi 28 octobre

Rina m’exaspère. Et je m’en veux beaucoup.

J’ai à peu près tout essayé, depuis le début de l’année, pour tenter de lui expliquer comment fonctionne le cours. J’ai pris énormément de temps individuellement, j’ai essayé de demander à des camarades de reformuler, je me suis adressé aux autres collègues. Il n’y a rien à faire : Rina ne comprend pas. Elle se contente de recopier dans son cahier ce que les autres notes, et d’imiter plus ou moins bien ce qu’ils font.

Rina n’est pas agréable avec les autres élèves de la classe. Elle se moque d’eux, maladroitement, mais certaine d’être cruelle. Elle tente de voler des trucs sur mon bureau, pensant que je ne la vois pas. Je la vois à chaque fois. Alors bien entendu je me doute. Je me doute que derrière cette difficulté, il y a une histoire, beaucoup à faire et à apprendre. Mais derrière mes mâchoires, une envie de la regarder de haut, de sortir des trucs impardonnables.

Pourquoi ça me fait ça ?

« Ça peut arriver, qu’un élève nous fasse ça. C’est mieux d’en parler. »

J’ai fini par aller voir M. On a mis beaucoup de temps à s’apprivoiser, avec M. Elle a une façon de voir les choses que j’admire, mais que j’ai aussi beaucoup de mal à saisir. Et elle avait Rina en classe, l’année dernière. Elle aussi a tenté de lui porter secours.

« Elle a fait des progrès, il ne faut pas croire. Mais essaye de comprendre ce qui ne va pas, avant d’essayer de l’aider. »

Parfois, on doit commencer par nous.

Lundi 27 octobre

Dans quelques heures, je quitte l’âge de toutes les réponses.

Ça n’est pas qu’une blague. Pour ceux à qui manque la référence, « Le guide du routard intergalactique », série de SF, explique que 42 est la réponse à la plus grande question de l’univers. Manque de bol, personne ne connaît la question.

Quarante-deux, c’est donc aussi, pour encore une poignée de minutes, mon âge. Et bon sang, des réponses qu’est-ce que j’en ai eues cette année. Dans mon boulot et au-delà. Ça tient à pas grand-chose. Mais pour la première fois depuis que j’ai quitté la région parisienne, pour la première fois depuis que j’ai planté, replanté mes racines en Bretagne, j’ai eu l’impression d’être à ma place. Et que des pans entiers de ma personnalité, que le brouillard avait recouverts, se sont à nouveau dévoilés. J’ai aussi appris, enfin, je pense, à assumer que je ne suis pas enseignant en attendant mieux. Habiter sa profession. Et se donner les moyens, enfin, d’y être bien. D’y être heureux.

Ça ne serait pas arrivé, évidemment, sans les présences amicales qui m’ont épaulé, comme à chaque fois. Comme dans tous les moments déterminants de ma vie.

Jusque-là je me méfiais de l’expression tellement galvaudée « une page se tourne ». Mais c’est vrai, au fond. Une page se tourne. Je ne suis plus le même. Et j’ai tellement, tellement hâte d’écrire ce qui reste à venir.

Samedi 25 octobre

Top view of empty open wooden drawer.

L’autre jour j’ai eu le vertige : une partie de ma vie d’élève a disparu.

Je t’explique.

Lors de ma formation, après le concours, une des intervenantes a eu cette parole : « n’enseignez pas comme vous voyiez vos profs en tant qu’élèves. La différence de perspective est trompeuse. » Ça m’a toujours semblé une piste intéressante à creuser. Et devenu enseignant, c’est une discipline que j’ai tenté d’appliquer : me demander comment j’aurais perçu, élève, ce que je faisais, et tenter d’établir ce dialogue, entre mon présent d’enseignant et mes souvenirs de mômes. Pourquoi certains mots portent et pas d’autre, pourquoi un sentiment d’injustice et un autre, de joie ?

Et puis l’autre jour, j’étais en train de faire bosser les cinquièmes, sur la préparation de fiches de révisions. Notre prof d’Histoire-Géo nous l’avait fait faire, en troisième. J’ai voulu invoquer l’écho de cette scène, ce que j’avais en tête à ce moment-là.

Mais rien.

Le tiroir est vide. Comme dans ces vieux dessins animés où l’on voit des termites s’envoler d’un vieux porte-monnaie dans lequel il ne reste plus un centime. Le souvenir vieux de presque trente ans s’est usé, je ne parviens plus à en distinguer les contours. Vieillir en tant qu’individu, vieillir en tant que prof.
Et alors que faire ?

Ne pas s’affoler, se dire que ça aussi, c’est dans l’ordre des choses. Et mettre dans ce tiroir son expérience. Et les mots de ses élèves d’aujourd’hui. Ils sont plus précieux que le passé.

Vendredi 24 octobre

Terminer son cours sur les Misérables. En relisant un passage, je m’aperçois que Marius m’agace beaucoup moins, désormais. Je sais quand c’est arrivé. C’était avec les quatrièmes Florizarre, à 15h50.

Ils me font bouger. Toujours. Et c’est génial.

Jeudi 23 octobre

Tout à l’heure, je lis un article sur un personnage de l’univers de Tolkien. Et on explique que les récits expliquant sa vie sont contradictoires. Ça me sidère. Qu’un seul être humain ait réussi à créer une spirale d’histoires tellement variées, dans la forme et l’étendue, qu’elle en soit devenu une mythologie entière. Et je me pose la question : est-ce que JRR – comme l’appellent désormais les élèves de cinquième – y pensait sans arrêt ? Ou uniquement quand il se mettait à sa table de travail ?

Quand j’étais môme, je m’imaginais d’interminables dialogues avec les personnages du bouquin. Et ma propre vision de la Terre du Milieu s’étendait.

Je parlais dans mon billet précédent de ma difficulté à faire accéder les élèves à la lecture, cette année. J’ai l’impression que la difficulté vient notamment de là : pour beaucoup d’entre elles et d’entre eux, les mots sont froids. Hostiles. Et parvenir à leur montrer qu’il est possible d’accéder à autre chose qu’à ce mur de glace, que les pages peuvent, au contraire, leur permettre d’écrire leur légende, celle dans les lignes de laquelle on n’est plus jamais seul.

Où est-elle, déjà, l’entrée de la Lorien ?