Mercredi 22 octobre

Les lundi et jeudi après-midi, c’est le quart d’heure de lecture dans tout le collège. Tous les élèves – et idéalement les adultes – prennent quinze minutes pour bouquiner.

Et il faut se rendre à l’évidence : cette année ça ne fonctionne pas. Habituellement, après deux ou trois semaines, je parvenais à convaincre les classes auxquelles j’enseigne à ce moment-là d’amener un livre (« quel qu’il soit », est ce que je répète en permanence). J’ai testé ce qui fonctionne habituellement : les accompagner au CDI pour les aider en compagnie de la collègue professeur documentaliste, leur proposer des listes détaillées, leur lire des débuts de texte…

Rien à faire. La moitié ou presque des mômes arrive un « j’ai oublié » ou un grand soupir lassé aux lèvres, et va se servir dans la bibliothèque de ma salle, que j’alimente en bouquins trouvés dans des boîtes à livres. Pourtant je m’applique à sélectionner ceux qui me semblent accessibles et intéressants. Ils l’ouvrent au milieu et patientent, ennui presque palpable.

« Pourquoi vous nous lisez pas un livre ? » J’insiste, je tente de leur expliquer que se retrouver seul, avec un ouvrage qu’on a choisi, c’est important.

Ils sont loin d’être réfractaires à ce que je leur propose, pourtant. Mais rien ne prend. Et je me refuse à les sanctionner ou à exiger qu’ils lisent – là-dessus, au moins, je rejoins Pennac – de peur de défaire des liens tellement, tellement ténus à tisser avec les mots.

Certaines années, on ne s’explique pas ses échecs. En 2025, pour le moment, c’est celui-là.

Mardi 21 octobre

Lucas est bien silencieux cette année. Comme à son habitude, il arrive toujours à l’heure, avec ses cahiers, et son sourire placide. Lorsqu’il voit que je me galère à faire participer la classe, il lèvera toujours la main. Et à aucun moment, il ne souffle, ne proteste ou s’impatiente.

Mais il est seul.

L’année dernière, dans sa sixième, il avait son groupe de copains. Un peu plus matures que le reste de la classe, un peu plus négligents aussi. Ça n’embêtait pas Lucas, qui, lorsqu’il faut se concentrer, sait toujours s’abstraire, avec rigueur et diplomatie, de ses rêveries. Cette année il est tout seul, dans une classe de cinquième qui n’a pas encore entamé son voyage vers l’adolescence. Ils sont touchants, avec leur part d’enfance. Mais souvent, je croise le regard de Lucas. Qui attend.

Alors je tente de lui donner ce qu’il aime, comme tous mes collègues. Quelques instants rien que pour lui. On se fait des blagues, souvent sur le texte qu’on est en train de lire, et qu’il a déjà lu. Sur le dernier jeu vidéo en commun auquel on a joué, ou juste sur un mot rigolo aperçu dans les lignes. Il va rire chaleureusement, avec une absence absolue de moquerie.

Le vrai nom de Lucas signifie lumière. Et parfois, j’aimerais lui dire à quel point il m’en donne. « Non mais Lucas, je l’adopte tout de suite ! » C’est une blague que je sors souvent en salle des personnels. Mais c’est aussi une manifestation de l’affection que je lui porte. Il est cette enfance joyeuse, solide et bienveillante que j’espère pour l’humanité.

C’est pour ça que je suis triste. Triste de le voir, malgré sa lumière intérieur, commencer à peine, juste à peine, à jaunir des feuilles. Lui aussi a besoin de notre présence. Même s’il comprend tout, même s’il sait déjà souvent son cours avant la fin de la leçon. Il a besoin qu’on soit là pour lui, et qu’on lui fasse comprendre à quel point c’est précieux, ce qu’il luit.

Lundi 20 octobre

Fin de la première période. Terminer, comme souvent, à bout de forces et d’énergie mentale. Mais aussi plein de bonheur. Retrouver des mômes plus grands et un programme que je ne fréquentai plus depuis des années. Pour la deuxième année, se stabiliser dans un bahut.

Pour plein de raisons, être heureux.

Et continuer à tenter d’être doux avec soi.

Samedi 18 octobre

J’ignore pourquoi et comment, mais il y a toujours un moment où les mots lâchent.

Non. C’est faux, je sais très bien pourquoi : c’est la fatigue. J’ai fini par le comprendre après plusieurs années, une partie de ce qui me permet de capter l’attention des élèves en classe, c’est la parole. Je ne suis pas le meilleur « ingénieur pédagogique » du monde, je rends les évaluations en retard et je fais tomber mes affaires sans arrêt. Mais parler, user d’un langage précis qu’ils comprennent, ça je sais faire.

Sauf quand arrivent les fins de périodes. Où là je ne sais plus. Et j’observe, un peu médusé, cette créature qui accueille les mômes avec des « On se taaaaaait ! » « On s’instaaaaaaaalle ! » « On sort ses affaaaaaaires ! » Foutu « on ». Quand il se pointe dans mes phrases, c’est qu’il y a un truc qui cloche. Et ça ne fonctionne plus. Ce pont ténu que je tente de construire à force de mots, d’images qui sortent de mes histoires s’écroule. Les gamins le sentent immédiatement, et ma classe se transforme en cet espèce de champ de bataille glauque et triste que je n’ai jamais totalement réussi à exorciser.

Parfois, je me dis que j’aimerais que mes appuis soient construits d’un matériau moins volatil. J’aimerais avoir la rigueur de D., les connaissances encyclopédiques de M., la capacité d’à-propos de S. Mais comme j’en ai la conviction depuis longtemps : on enseigne avec ce que l’on est. Avec les forces qui nous sont propres. Et ma force à moi, ce sont les mots.

Une lectrice soulignait – à juste titre – ma prétention dans mes derniers billets. Peut-être parce que lorsque ça se passe bien dans mes classes, désormais, ça se passe très bien.
Mais il suffit que la fatigue. Que l’impression que je n’ai plus de patience pour leur parler. Pour mettre au niveau des élèves ces connaissances, ces textes tellement abstraits, tellement éloignés de leurs préoccupations. Et tout déconne.

Je sors de la dernière journée de cours quasi tremblant, avec pour seule envie de dormir longtemps, d’oublier ces heures où j’ai balbutié des inepties ennuyeuses. Mais cette faiblesse-là aussi me fait. Alors autant l’accueillir, tant qu’elle subsistera. Et se dire que les élèves oublient, pardonnent énormément ces failles.

Vendredi 17 octobre

« Je ne comprends pas. »

J’essaye de ne pas montrer que je me sens mécontent. Parce que ça n’est pas leur faute. Face à moi, les quatrièmes me jettent un regard perplexe.

« J’ai parlé avec votre professeur principal, et elle m’a dit que vous trouvez ce qu’on fait en français compliqué. Et j’ai l’impression de passer la moitié de mon temps de parole à vous demander si vous comprenez, si je dois réexpliquer… Est-ce que je rate quelque chose ? »

Comme d’habitude en fin de période, tout me pique, tout me gratte. Il est logique que les élèves ne disent pas qu’ils ne comprennent pas, tellement d’entre eux ont normalisé le fait de ne pas piger ce qui leur est présenté en cours.
Mais cette fois-ci, il se passe quelque chose de différent. Cette fois-ci, Yaelle prend la parole :

« Monsieur, on a dit que c’était compliqué. On n’a pas dit qu’on comprenait pas. »

Alors je me tais. Et ouais, je l’avoue. Je me sens un peu, stupidement, fier.

Jeudi 16 octobre

La réalité qui dépasse la fiction. Je déteste cette expression, pour ce qu’elle pue de galvaudé, pour ce qu’on l’utilise si souvent à tort. Et pourtant, certains jours.

Certains jours, on est en train de lire une page de l’autobiographie de Malala Yousafzai avec les cinquièmes. Elle décrit les difficultés de sa vie, dans un village reculé au Pakistan. Comme toujours après une première lecture, je demande s’il y a des questions sur le sens ou le vocabulaire.
Et, immédiatement, Amir lève la main. Amir que j’adore malgré le fait qu’il m’exaspère. Amir, le plus enfant de mes cinquièmes : toujours souriant, toujours bavard, toujours enthousiaste, toujours tout petit dans son comportement.

« Oui Amir ?
– Mais si quelqu’un se rend compte qu’il est un garçon alors que ses parents pensent que c’est une fille ? Il fait comment ? »

Je n’ai pas le temps de hausser les sourcils, parce que je sais d’où vient cette question. L’année dernière, j’enseignais dans la sixième d’Amir. Et Breena. « Breena, c’est un garçon. » J’ai entendu cette phrase à maintes reprises. Sans aucune moquerie. Juste quelque chose qu’on est venu me confier de mois en mois.

« Et vous monsieur ? »

Alia, ancienne sixième également.

« C’est vrai, comment vous feriez, parce que vous tombez amoureux de garçons !
– Ben oui, parce que tout le monde vit comme il veut ! »

C’est Naëlle qui a pris la suite et regarde ceux des cinquièmes qui nous ont rejoint cette année. Il y a un accent doux et farouche dans sa voix. Naëlle, prend peu la parole, et toujours en levant la main. Pendant quelques secondes, entre nous quatre, il y a quelque chose de terriblement fort. Pendant quelques instants, il y a des êtres humains qui vivent ensemble dans l’abri de la salle A25.

Certains jours.

Mercredi 15 octobre

M. est toujours parti.

C’est arrivé il y a presque deux semaines et encore, les éclats de son départ flottent, dans une infinie détonation. Certains, plus acérés que d’autres, m’effleurent et m’écorchent. On s’est vu, pourtant, pas plus tard que samedi soir – dimanche matin – et on a parlé jusqu’à ce que, peu de temps avant l’aube, la fatigue nous terrasse. On a six mille projets. Quatorze concerts et un voyage prévus.

Mais le collège est toujours vide de son absence.

Alors je lutte contre ce néant. Ça commence au petit matin, quand je fais la vaisselle et que je prépare le café, dans la salle des personnels. De façon à ce qu’il y en ait toujours. Parce qu’on s’arrangeait toujours pour que l’un ou l’autre en dispose – surtout moi, c’est moi le plus accro – à la récréation.

Ça continue avec Byron, en quatrième. Peut-être que je le chouchoute un peu trop. C’était le dernier élève dont il s’est occupé dans l’une de mes classes, dans son maintenant feu boulot d’AESH. C’était aussi un môme totalement insupportable l’année dernière. Beaucoup moins désormais que M. lui a insufflé une confiance hallucinante, avant son départ, qu’il dévore mes mangas de Lovecraft, et d’autres bouquins. Du moment qu’il sait qu’ils viennent de chez moi, ça lui contient. Je tente d’étayer davantage de piliers pour ces mômes qui ont besoin d’accompagnants. Qui n’en n’ont pas toujours. Je les entends, je les vois tellement plus précisément, depuis le temps que nous avons passé, M. et moi, à nous occuper d’eux.

Et puis, quand je n’en peux plus, quand les enfants me semblent laids et cruels à ricaner, quand je me perds et que je me dis que je n’ai rien à faire là, que tout ça n’est qu’un accident, je peux encore donner un coup de poing dans le chèque de 14 milliards d’euros qu’il m’a écrit, au mois de septembre, et que j’ai affiché au mur, suscitant des questions sans fin de la part des élèves. Et me résonne cette phrase, toujours la même, la seule fois où M. avait engueulé l’une de mes classes, qui me débordait totalement. « Vous ne vous rendez pas compte comme il est gentil, Monsieur Samovar. »

Cette qualité dont je parlais hier a été reforgée, illuminée par l’année passée ensemble. Et la porter, c’est rendre hommage à ce lien que nous avons tissé. C’est tarte, mais évidemment, je repense à la fin de Wicked.

I don’t know if I’ve been changed for the better
But because I knew you
I have been changed for good.

Ai-je changé pour le meilleur ? Ai-je changé pour de bon ? Pour être bon ? Au fond, même ça, ça n’a pas d’importance. L’important, ce sont, encore et toujours, les fragments dans lesquels se reflètent, enfants, adultes, celles et ceux dont j’ai eu la chance de croiser la route. Et parfois, lorsque le vent souffle doux et que la magie fredonne, l’un d’eux brille à me donner assez de force pour tout une vie.

Mardi 14 octobre

À l’extérieur les portes claquent et les cris retentissent. Dans trois jours, c’est la fin de la première période et j’ai l’impression d’être à la veille des grandes vacances. Enfants surexcités, adultes excédés. Nouveau jeu : certains mômes s’amusent à ouvrir des sachets de sauce chimique dans des salles pour en asperger les murs. Les traces se nettoient, l’odeur subsiste.

Tenir.

Depuis l’année dernière, plusieurs événements m’ont amené à me plonger dans la – vaste – question de ma santé mentale. Si j’en ai déjà retiré un bénéfice, c’est peut-être celui-ci : je sais mon monde intérieur solide. Et lorsque tout le reste fout le camp, c’est sur lui que je me replie. Je tire de ma cervelle les images d’Eowyn, affrontant le Nazgûl. De l’évêque de Digne, offrant une rédemption à Jean Valjean, et de Léopoldine, entraînée au fond des eaux.

En ces dernières périodes, se raccrocher à ce en quoi je crois, et que j’ai affiné, au fil des années. Lier mon enthousiasme et mon expérience. Et se rappeler d’être doux. Parce que si je parviens à maintenir le cap, que les élèves continuent à jouer le jeu dans mes classes, ça n’est pas le cas pour tous les collègues. Et ça ne marchera peut-être pas la prochaine fois. Prendre soin des autres, se préparer à se pardonner quand ça ne fonctionnera plus.

Je dis très souvent que la gentillesse a des dents. Qu’être doux et fort n’a rien d’antithétique. En ces moments où beaucoup d’élèves se vouent au chaos, par envie, pulsion ou mal-être, cette conviction heurte le réel de plein fouet.

Et pour l’instant, résiste.

Lundi 13 octobre

Premières évaluations bilans pour les quatrièmes Embrylex. Et comme je m’y attendais, ça n’est pas bon.

Ça n’est pas bon, et ça m’emmerde de le leur dire. Parce que la quatrième Embrylex est une classe adorable. Composée d’élèves extrêmement divers, aux profils hyper différents. Ceux qui ont fait les premières démarche pour entrer dans des clubs de foot, celles qui se sont réconciliées avec l’équipe enseignante cette année, ceux qui commencent à maîtriser le français, celles qui osent enfin participer à l’oral. Ce qui réunit cette classe est, je pense, l’envie de réussir à dépasser ses difficultés. Soient qu’ils soient particulièrement matures pour leur âge, soient que ce que l’on nomme mystérieusement « l’alchimie de classe » ait bien pris, le fait ait qu’ils s’accrochent, participent en cours, et bossent – un peu – par eux-mêmes.

Mais ils partent de très loin. Ils sont, peut-être plus que d’autres mômes, couverts des cicatrices de leur parcours scolaire. Il leur manque des appuis fondamentaux. Et si, au quotidien, je tente de pallier ces béances avec eux, lorsque l’on se retrouve devant l’objectivité de l’évaluation, ça ne fonctionne plus.

Je ne veux pas leur mentir non plus. Ils seront attendus sur ce genre de savoirs, tout au long de leur scolarité. Parfois, il y aura des tests qui ne seront pas aménagés, sans ménagements pour leurs difficultés.

Mais ça m’emmerde.

Ça m’emmerde de me dire que je vais tester les liens de confiance que nous avons tissés sur un truc aussi trivial, aussi bête et aussi incontournable. Et toujours la peur de ne pas trouver les bons mots, les bons commentaires, et d’en voir certains qui baisseront les bras, parce que je sais que pour certains le courage est encore fragile. C’est le jeu. Mais ça n’est pas la partie que je préfère, et de loin.