On est en train de parler d’une série de court-métrage que nous sommes allés voir, avec les quatrièmes. La séance s’est assez mal passée, il y a eu les sanctions et les sermons. Maintenant, on parle des films. Je leur explique les sous-entendus de l’un d’entre eux, pourquoi il m’a touché. Je parle d’un moment personnel de ma vie.
À un moment, une élève chuchote, sans aucune agressivité : « Mais comment vous en êtes arrivé à nous parler de ça ? – C’est ça, les films, les livres, les jeux. Ça nous relie à nos propres histoires. »
Il y a un très petit silence, très beau. Je ne crois plus à la possibilité d’apporter des grandes révélations, des épiphanies à nos élèves. Je crois juste qu’on peut faire de petites marques, qui révéleront peu à peu, s’ils le souhaitent, leur intelligence et leur sensibilité.
L., qui est AED au collège et prépare le CAPES de lettres, est venu assister à mes cours, aujourd’hui. Il est venu voir une classe de cinquième, qui a pour particularité d’être composée aux deux tiers d’élèves que j’avais l’année dernière. Des élèves dont je trouvais déjà, que même en fin de sixième, ils cultivaient encore leur part d’enfance.
Je reste songeur devant cette remarque. J’ignore comment la prendre, et surtout s’il y a quelque chose à faire. Est-ce le fruit de l’habitude, parce qu’ils se retrouvent ensemble, dans ce groupe qu’ils connaissent, avec un enseignant qui leur est familier ? Est-ce dû à leur tempérament ? Je l’ignore. Je sais juste que, très personnellement, ça ne me déplaît pas. La cinquième est de plus en plus cette période sombre, où l’on grandit en se tordant, où le futur ado émerge péniblement du môme qui se fait recouvrir, peu à peu, par les strates d’un nouvel ego. Ici, pas de ça : lorsque je leur demande ce que c’est pour eux, un héros, ils me répondre Spiderman, ma maman et le prof. Ils rigolent, la voix encore aiguë.
« Ils s’amusent, mais si tu leur poses une question sur le cours, ils peuvent y répondre. »
C’est encore L. qui me le dit. Peut-être qu’en fait, je l’ai ma réponse : il n’y a rien à faire. Même si ça n’est pas commun, pour leur âge et en ce lieu, ils sont heureux et ils apprennent. Qu’espérer de mieux. Ça ne restera sans doute plus très longtemps comme ça. Peut-être, juste peut-être, que ça leur donnera des forces pour la suite. Du savoir et du courage.
Quand même parce qu’aujourd’hui, en quatrième Florizarre, c’était l’élection des délégués. Et comme souvent au collège, comme toujours à Renais, ce sont les élèves les plus populaires, les plus clinquants, les plus à l’aise qui l’ont emporté. À juste titre d’ailleurs, ils avaient préparé leurs discours et leurs arguments.
Mais Estellise, après avoir fait les cents pas, après m’avoir fait ce sourire, ce sourire que je ne connais que trop bien, ce sourire qui dit « j’ai tellement peur, mais j’y vais », Estellise s’est présentée aux élections. Estellise ne parle jamais fort. Elle ne rentre jamais à la maison après 18h30, son père le lui interdit. Elle a toujours ses cahiers à jours, et souvent le regard triste.
Estellise est en colère, de toute cette colère adolescente, qui ne sait pas encore comment s’exprimer, mais qui le veut. Et quand elle a vu ces garçons, sûrs d’eux et sûrs d’être élus, se diriger vers une élection gagnée d’avance, elle s’est dévouée, au dernier moment.
Estellise n’a eu qu’une poignée de voix, celle de filles, je les ai écoutées et comptées, qui baissent les yeux en soupirant, parfois. Ça m’a foutu la rage, même si c’est très très loin de mal se passer, en quatrième Florizarre. Je suis triste. Triste pour Estellise, pour ces filles, triste pour tout le travail qu’il reste à faire, dans ce groupe d’élèves qui fait partie des plus privilégiés socialement et culturellement du collège.
Dans le couloir, deux grands sont en train de se castagner. C’est fatal, c’est normal, c’est collégien : un attroupement s’est formé et nous avons beau être trois adultes pour séparer les protagonistes et disperser la foule, nous peinons. Il y a notamment un môme. Plus petit que les autres, il s’est glissé sous le cordon de sécurité que nous formons à grand peine et provoque les belligérants. En m’approchant de lui, je l’effleure du bras pour l’inviter à se reculer.
« D’où tu me touches ! Tu me touches pas, je fais ce que je veux ! »
C’est comme un code. Celui que je vais devoir, en plus, me mettre à hurler sur un membre du public et augmenter le chaos ambiant.
C’est I. qui me sauve. I. que j’ai vu, à deux heures du matin, épuisée, expliquer à sa petite fille de trois ans à l’époque, pourquoi ce qu’elle faisait était dangereux. Le tout dans des termes simples, clairs, sans aucun affect.
« Je vous touche parce que nous essayons de séparer la bagarre et que là, vous nous compliquez le travail, et je vous ai déjà demandé trois fois avec des mots de reculer. »
Il me regarde, j’ai appris, à force d’année, à effacer tout affect de ma voix dans ce genre de situation. Pourtant je bouillonne. Il y a en moi au moins douze voix qui exigent que je fasse subir à ce gamin les pires tortures légalement permises par le système scolaire. Ne rien laisser paraître, laisser sa vapeur intérieure, et celle du gamin, siffler en vain. Enfin il se recule.
Cette année, Hamia ne harcèle plus ses camarades. Plus personne ne pleure à cause d’elle, ses réseaux sociaux sont, semble-t-il vierge de toute appel à la violence. Elle continue par contre à les regarder de haut, à les railler à la moindre erreur, à filouter à la moindre occasion pour en faire le moins possible. Les sanctions ont donc commencé à tomber.
« C’est pas juste. Je fais des efforts, monsieur. Je vous jure que j’en fais, tout le temps ! »
J’ignore comment ou pourquoi, mais je les retrouve dès que je passe plus d’une année dans un établissement scolaire. Les mômes à qui on a enseigné l’année précédente, et qui décident que cette année, ils vont tout donner. Ils participent et tiennent leur cahier, ils se retournent vers les autres, les nouveaux, avec dans le regard un petit « et ouais ! » quand je propose une activité un peu surprenante.
Il y a toujours les samouraïs, et je les adore.
Pas – seulement – parce qu’ils ont tellement envie d’être bons élèves. Mais parce qu’ils me donnent ce rare privilège d’avoir le sentiment de me trouver à l’endroit où je dois être. Parce qu’ils sont d’une chaleur merveilleuse, avec leurs armures et leur katana.
L’un de mes gros défauts en tant que prof a toujours été ma tendance à surcharger mes cours d’informations. J’ai toujours peur de ne pas donner suffisamment de contexte, de précisions, toujours peur du vague et du vide.
Et donc je les perds.
Apprendre à trancher, à accepter qu’on sera forcément partiel et parcellaire, choisir ses combats didactiques. C’est un boulot auquel je me suis attelé ces dernières années et que je commence à maîtriser. J’ai découvert que c’était le cas pour une toute autre partie de ma pratique.
Ce qui me met en colère.
Cette année, j’ai décidé de ne plus vriller que sur deux problèmes. Les autres, je les traite au cas par cas, j’explique, je garde mon calme. Mais je n’affecte plus de péter les plombs que sur deux points : le matériel et leur respect les uns par rapport aux autres. Alors oui : je leur fais la guerre pour un stylo rouge, j’appelle les parents et l’assistante sociale pour leur fournir un cartable complet. Je colle pour un « imbécile » lancé en classe. Parce que j’ai la sensation que je peux construire tout le reste sur ces deux principes. Que chacun ait de quoi bosser, sans se faire la guerre. Après, qu’il y a des soucis de compréhension, que les devoirs n’aient pas pu être faits, que ça tente de mâcher du chewing-gum ou de filouter pendant une évaluation, ça m’est possible de le gérer au cas par cas. Choisir ses batailles et s’y tenir, être inflexible toujours aux mêmes endroits. Que les mômes sachent où ils évoluent, et aussi – c’est important – leur laisser quelques espaces de flou.
Drôle d’alchimie, celle des règles de classe. Mais essentielle, elle aussi.
« Monsieur, je vais avoir l’air complètement conne. »
Ça n’est pas le mot « conne » qui m’a fait hausser le sourcil, c’est que ce soit Inès qui l’ait employé. Inès, je la connais depuis la cinquième, où elle subissait patiemment une classe pour le moins agitée. Sans jamais se départir de son calme ni de cette ombre de sourire qu’elle porte toujours au coin des lèvres, comme un trait de rouge. Mais pas aujourd’hui.
Je me détourne d’Amina, avec qui je discutais ; c’est jour d’évaluations nationales, pas mal d’élèves ont fini avant et bavardent gentiment ou font leurs devoirs. Amina me parlait de sa mère, qui enseigne le droit à la fac et lui fait lire Mary Shelley. Inès, elle, est en train de terminer la biographie de Maupassant qu’elle doit me rendre vendredi. Elle en est à la rubrique « œuvres notables. »
« Monsieur, je vais avoir l’air complètement conne. » Donc.
« Je ne pense pas ça de vous. – Non mais : là, dans le résume de Bel-Ami, on dit que le personnage principal, il monte la « pyramide sociale ». – Oui ? – Je… C’est… Enfin, je sais, que c’est pas la pyramide des égyptiens. Mais c’est quoi, alors, la pyramide sociale ? »
Je m’applique très fort à rester impassible. Pas parce que j’ai envie de me marrer, mais parce que je suis en train de retrouver mon équilibre, entre l’échange précédent, et celui que je suis en train d’avoir. Je n’ai jamais pensé qu’Inès était conne, en effet, elle est au contraire très intelligente.
Mais elle se tient dans l’ombre. Écrasée par le noir que projette cette fameuse pyramide. Celle que gravit joyeusement Aminata, en compagnie d’une famille qui en possède les codes, et les outils pour s’y accrocher quand ça devient plus compliqué. Personne n’a jamais expliqué à Inès ce qu’était ce concept, auquel elle va se mesurer durant toute sa vie. Je ne suis pas inquiet pour elle. Je prends le temps de le lui expliquer. Comme à l’accoutumée, elle ouvre de grands yeux, avant de hocher lentement la tête en remuant les lèvres, comme pour imprimer l’expression. Et d’ajouter une note explicative à son diaporama sur Maupassant.
Mais je pense à tout le reste. À tous les élèves qui sont dans son cas. Et ceux dans le cas d’Aminata. Et c’est vertigineux, le vent me siffle aux oreilles, comment est-ce que je peux les guider dans cette ascension, alors que nous sommes si éloignés les uns des autres ? Financièrement, socialement, politiquement ? Et toujours le même vieux démon racorni qui me chuchote à l’oreille que c’est peine perdue, qu’il n’y a qu’à voir les plateaux télé et les gouvernements qu’on s’enquille, qui n’ont en tête qu’une chose : barder le sommet de la pyramide de toutes les runes, de tous les gardes possibles, pour que l’accès en soit à jamais réservé. Et toujours l’autre démon, de plus en plus en colère, de plus en plus puissant qui refuse. Qui lui fout des taloches, à cette pyramide à la con. J’ai plus la patience. J’ai plus la patience pour accepter gentiment qu’Inès doive subir des tonnes de métaphores incompréhensibles, et les chaînes d’une condition sur laquelle elle n’a aucun pouvoir. Je vais lui expliquer la pyramide, et tout le reste. Et aux autres aussi. On va monter ensemble c’est promis.
Depuis le début de l’année, il se fait semoncer dans les couloirs. Parce qu’il a mis une balayette à un camarade, qu’il en a insulté une autre, dans des termes épouvantables, ou parce qu’il a à nouveau tenté de déclencher l’alerte incendie.
Alen connaît toutes ses répliques. J’ouvre à peine la bouche pour lui dire de ne pas jeter son stylo à travers la classe que déjà il proteste : c’est pas lui, c’est toujours lui, c’est pas juste, pourquoi c’est lui qu’on punit alors qu’Anita elle fait des bêtises aussi ? (Anita lui jette un coup d’œil las).
Alen déroule sa vie d’élève selon un script, de mots dans le carnet en entretiens chez la CPE. Je ne le sauverai pas. Et ma tristesse pour lui est amplement tempérée par le mal qu’il fait aux autres. Mais cette malédiction commune à tant de mômes me fend le cœur. Toutes les scènes qui lui arrivent en ce début d’année, il les a répétées, jouées pour un public somme toute similaire, dans ses classes précédentes.
Comme tant d’autres collègues, j’aimerais trouver l’antidote. Le surprendre, sortir la réplique à laquelle il ne s’attend pas. C’est orgueilleux de ma part, je le sais, c’est l’éternel syndrome du cercle des poètes disparus : être cellui qui trouve ces mots miraculeux, qui percent et qui sauvent. Bien sûr que c’est une scène caricaturale d’un film devenu un cliché. Est-ce que ça le rend moins vrai pour autant ? Est-ce que ce serait si grave d’être dans le conventionnel, si ça pouvait tirer Alen de ce marécage, dans lequel il s’enfonce ?
Parfois il écoute et s’intéresse. J’ignore si c’est par affectation ou que j’ai vraiment capté son attention. De brèves éclaircies avant qu’il reprenne ses masques tristes de harceleur, perturbateur, piqueur de fournitures scolaires. Il y a une lumière, quelque part sur son front, mais c’est comme ces taches que l’on ne distingue que du coin de l’oeil. Sitôt que j’essaye de la capter, elle disparaît : que je l’encourage ou tente de l’accompagner dans son boulot, il fuit aussitôt, se fout de moi, et arrose les planches de sa scène de kérosène avant d’y foutre le feu.
Alen joue son rôle, il joue sa partition. Et moi de chercher où se dissimule ces foutues lignes de texte, pour enfin les réécrire.