Lundi 22 septembre

Le lundi matin en première heure, j’ai les 5ème Empiflor en demi-groupe. Hasard des effectifs, il n’y a presque que des élèves auxquels j’ai enseigné en 6ème. Hasard des effectifs aussi, quelque chose les rassemble : j’ai envie de dire que ce sont les plus doux.

Dans ce début de semaine cotonneux, où j’évite d’allumer une lumière aux néons un peu trop crus, nous discutons, avec lenteur et calme du passage du Hobbit qu’ils viennent de lire. Pour une fois, Rosa a pris la parole. Cette gamine placide et en pleine poussée de croissance participe en classe comme elle fait tout le reste : prudemment. Juste assez pour qu’on ne la remarque pas, ni dans un sens ni dans l’autre. Mais pas ce matin.

« Mais monsieur, Gandalf il savait que Bilbo était pas vraiment cambrioleur ?
– Oui. Il veut que Bilbo parte à l’aventure mais…
– C’est quoi son métier à Bilbo, d’ailleurs ?
– On ne sait pas, comme sa famille est riche, il ne travaille probablement pas mais…
– Mais et le dragon, il crache du feu ? Si Bilbo ne l’évite pas, il va mourir ? »

Rosa n’a jamais manifesté autre chose qu’un intérêt poli pour ce que nous étudions, depuis septembre 2024. Pas cette fois. Et sa fébrilité semble contagieuse. Les questions se répandent et bruissent :

« Et ses dents ? Il a de grandes dents ?
– Mais pourquoi Bilbo il doit rentrer tout seul dans la montagne ?
– Il ne va pas mourir hein ? Vous promettez ? »

Ces cinquièmes, qui sont à l’âge où je me retrouve souvent face à des êtres soumis à une violence qui les dépasse, écarquillent les yeux, face aux signes que je dessine en l’air pour évoquer Smaug, les feux d’artifice de Gandalf, et les rassurer quant au sort du petit hobbit. C’est ténu, bref et ça disparaîtra dès la sonnerie.

Pour un début de semaine, c’est immense.

Dimanche 21 septembre

Et le dimanche, on s’évade !

Il ne me paraît pas déconnant de comparer la sensation de lire Yoko Ogawa à celle de lire Proust. Parce que dans ses nouvelles, on retrouve l’un des premiers trucs qui accroche, quand on se lance dans La recherche du temps perdu : la connivence. « Ah oui, ça aussi je l’ai déjà vécu. Je l’ai déjà éprouvé ! » À un siècle et demi d’écart, il y a cette volonté de saisir, très doucement, ce que l’expérience humaine a de dénominateur commun, de le placer dans les mots, de la, comment dire, condenser.

Mais là où Yoko Ogawa, comme toujours, place sa marque, c’est dans l’étrangeté. La solitude, la recherche d’un absolu, la douceur, tout est éclairé sous le prisme bizarre de situations incongrues : une ancienne actrice vivant au milieu de citations de Tennessee Williams écrites partout sur sa vaisselle, une couturière assise à une machine maudite, une femme assistant à soixante dix neuf représentations des Misérables. Des situations minuscules, qui catalysent notre humanité. C’est beau et triste, c’est admirablement traduit par Sophie Refle, c’est merveilleux.

Samedi 20 septembre

Hier, une personne qui me lit m’a écrit, pour me parler du fait qu’elle me lisait – errant de lycée en collège – pour se donner du courage après sa mutation. Hasard des affectations, je suis resté dans le même bahut, pour la première fois depuis mon retour en Bretagne.

C’est encore étrange.

Étrange, dans le long couloir qui mène à la salle des personnels, de voir les élèves te faire de grands coucous souriants. Celles et ceux de l’année dernière. Les CM2 à qui j’ai fait une heure de cours le jour des portes ouvertes « Tu as un fan-club en sixième ! » a rigolé l’autre jour C., qui elle vient d’arriver. Les soeurs, les frères, les collègues.

C’est différent, c’est plus doux. Les grosses vagues que l’on se prend dans la face lorsque l’on arrive dans un nouvel établissement scolaire ne roulent plus notre esquif, on navigue beaucoup plus tranquillement, même dans cet établissement de REP. Parfois je m’imagine ce que serait ma vie, si j’apprenais que je vais passer deux, trois, dix années de plus à Renais. C’est très flou, l’essentiel de ma pratique professionnelle a été un long flux d’inattendus et de changements. Même à Grigny, où le chaos ambiant ne permettait pas quoi que ce soit de ressemblant à la stabilité.

Est-ce que ça me plaît ? À cette question, je n’ai pas encore de réponse. Je sens que les élèves m’accordent davantage de crédit. Que si Ignacio a accepté de m’écouter lui faire la morale (en lui disant que je trouve débile de faire la morale, il s’est marré), c’est parce que, déjà, je suis « d’ici ». Je suis un prof à Renais et plus uniquement le remplaçant de Mme M., dont on me demandait chaque semaine ou presque quand elle allait revenir. Il y a comme de petites racines qui commencent à pousser, dans ce couloir.

Et puis le weekend, M. m’apprend qu’il va quitter le bahut et sa fonction d’AESH, enfin, pour s’approcher un peu plus de ce qu’il aime. Le sol se dérobe. Je souris. De bonheur pour M., et parce que je l’ai, ma réponse : stabilité ou incertitude, en fin de compte, ce n’est pas vraiment de mon ressort.

Vendredi 19 septembre

Élève : personne qui sait faire semblant.

C’est une compétence que presque tous, ils maîtrisent. À des degrés hallucinants. Les élèves font semblant, tout le temps, sans arrêt. Je les vois, indolents, les bras étendus sur leurs tables en fin de journée. Est-ce que ça n’est pas notamment parce que cette performance permanente est crevante ? Les profs sont en représentation explosive dix-huit heures par semaine. La quasi-totalité des mômes joue un rôle hebdomadaire de vingt-six heures. Le rôle de celle ou celui qui comprend, qui approuve, qui a son matériel.

Je m’en suis rendu compte en discutant avec Gaëlle. Gaëlle est grande, se tient droite, sourit, a le visage qui irradie quelque chose de profondément chaleureux. Parce que Gaëlle, pour tout un tas de raisons, est heureuse au collège. Les règles et les codes qui régissent ce monde lui coûtent moins qu’à la majorité de ses camarades. Et toute cette énergie qu’elle ne passe pas à affecter d’être une élève adaptée à ce milieu – elle l’est – se canalise dans le plaisir d’apprendre, de découvrir, de communiquer avec ses camarades et les adultes.

Mais tous les autres ? Ceux dont je vois qu’ils se passent discrètement un stylo de la bonne couleur pour ne pas que je remarque qu’ils sont venus sans trousse, cartable fait trop vite, tout seul, ce matin. Celles qui baissent précautionneusement la tête sur la feuille vide où devraient s’inscrire les phrases de dictée du jour. Et peut-être n’est-ce qu’un produit de mon narcissisme, mais je trouve qu’il y a presque du soulagement, quand je m’en rends compte.

« Vous n’avez pas votre stylo (J’ai appris à enlever le point d’interrogation, mais à laisser la phrase en l’air, que ça ne fasse pas trop verdict.)
– Wesh, mais si, juste il est au fond de mon sac, j’ai trop la flemme de chercher et…
– Vous ne l’avez pas et vous ne pouvez pas noter le cours
– … J’ai oublié. »

Depuis ce début d’année, parce que j’ai l’immense privilège d’enseigner à des classes dont beaucoup élèves, sans être dans la situation de Gaëlle, ne voient pas l’école comme une souffrance, je tente de leur montrer en quoi cette immense dépense d’énergie est une souffrance. Comme elle peut être employée pour trouver du sens à leur présence ici, six heures par jour. Comme, soyons fou, elle peut participer à les rendre heureux.

C’est un projet enseignant totalement fou.

Après pour être enseignant…

Jeudi 18 septembre

« Monsieur. J’aimerais vous faire lire ce que j’écris. »

Comme toujours, il n’y a pas la moindre trace d’hésitation dans la voix d’Abu, qui me tend une clé USB noire avec énormément d’aplomb. Comme toujours, moment d’affolement.

Il y a bien longtemps que j’ai compris que, dans ce genre de situation, la question déterminante n’est pas de se rendre compte que l’on a en face de nous une future Yourcenar ou un futur Rimbaud. Ça, ce n’est pas de notre ressort. À partir du moment où un élève, quel qu’il soit, nous fait cadeau de cette confiance, ce qui importe est d’être là. Totalement présent et disponible à ses mots. Parce qu’il y a mille raisons pour lesquelles on peut vouloir être lu. Je suis d’autant plus étonné que je ne connais Abu que depuis dix jours, et que je n’ai pas la sensation d’avoir noué avec lui des liens particulièrement solides.

Alors je lis.

Ce que je lui ai dit après lui appartient. Mais comme à chaque fois, je ressors de cette conversation l’affect en piémontaise. Choisir de venir à l’écrit, notamment en 2025, quand on a quatorze ans, et y consacrer plusieurs heures par semaines – vu la taille du manuscrit, je le crois – alors qu’on a à côté une activité sportive intense et une fratrie dont on s’occupe, ça me paraît fou. Ça me paraît fou, quand on a quatorze ans, d’avoir déjà compris à quel point décrire de petites sensations, des micro-événement est essentiel. Ça me paraît fou, à quatorze ans, d’avoir si vite et si bien, déjà trouvé le chemin des mots. La nécessité dont parle Rilke.

Je ne me vois plus mentor, plus depuis longtemps. Mais c’est un immense cadeau que me fait Abu, que de me permettre d’être de celles et ceux qui l’accueillent dans la grande communauté des aligneurs de phrases.

Je ne le connais pas encore, je ne sais pas qui il est. Il commence à peine à devenir mon élève. Mais déjà, je l’ai lu.

C’est gigantesque.

Mercredi 17 septembre

« Qui a oublié ce qu’est un participe passé ? »

Les quatrièmes Embrylex me regardent fixement. Ils sont d’une telle immobilité que je pense un instant m’être réincarné en le T-Rex de Jurassic Park.

« Non mais allez-y, hein, on est mi-septembre, j’ai encore des océans de patience en réserve. »

Entre douze et vingt bras se lèvent.

« Bon ben ça vaut le coup de réexpliquer alors. »

Et je retire une louche de patience de l’océan. C’est bien ça le problème. Pendant que je me retrouve à employer mes méthodes pour compléter celles de mes collègues en espérant que deux ou trois mômes finissent par imprimer définitivement cette foutue règle, je m’observe. Lorsque les bras se sont levés, j’ai manifesté du soulagement que les mômes osent me le dire. Et je pousse ce gravillon grammatical du bout du pied. Même si je sais. Je sais qu’au fur et à mesure de l’année, ce gravillon grossira, qu’il prendra les proportions de la rocaille de Sisyphe et que je me demanderai comment, par le tentacule gauche du grand Cthulhu, c’est possible de pas entraver à ce point-là un concept qu’est quand même pas si compliqué.

J’ai aussi des océans de patiences avec Lovisa, qui fonctionne toujours à contretemps et le revendique. Elle entre dans la classe quand elle veut « parce que j’ai pas envie d’attendre », se lève pour aller fouiller dans la trousse d’une camarade « parce que son stylo est mieux que le mien », et refuse de m’aider à distribuer un texte « parce que c’est pas mon travail ». Pour le moment j’inspire, j’explique à cette môme, dont je sais que la sociabilisation est éminemment compliquée. Je tente d’en rigoler, je détourne par l’humour ses tentatives de provocation. Jusqu’au moment où tout cela sera évaporé.

Il existe un jeu vidéo dans lequel l’océan est caché dans une personne. Ce concept m’avait sidéré par sa beauté, sa poésie, et sa vérité. À notre meilleur, lorsque nous sommes reposés et que l’on prend soin de nous, nous renfermons des infinis, dont on peut nourrir les autres. Je le vois en ce début d’année où, dans presque chaque classe, le fait qu’élèves et profs soient dispos crée des situations belles et douces. Mais à quelle vitesse ces océans peuvent-ils s’assécher. Et c’est toujours avec angoisse que je sens ce moment arriver chez moi. Alors je tente de prendre soin de moi. Pour que, le plus longtemps possible, je puisse prendre soin d’eux.

Mardi 16 septembre

« Mais ça va, hein ! »

Il est 16 heures, c’est l’heure à laquelle la lumière baisse en salle des personnels. I. est assis, très droit, sur une chaise en plastique. Je me fais la réflexion que les mouvements gracieux de ses mains, pendant qu’il nous raconte son weekend chaotique, sont à l’opposé de sa posture. En effet, il a déménagé seul dimanche et son dos le lui reproche. Il a aussi fort à faire, en cette première année d’enseignement, avec ses élèves.

« Mais ça va, hein ! »

Je me demande si on ne l’a pas toustes prononcée, cette phrase, à un moment de notre carrière. Et probablement au début. Pour une congrégation dont on dit qu’elle n’est jamais contente, il y a une drôle de pudeur des profs à se plaindre lorsqu’on est vraiment en difficulté. Avec une autre collègue, avec qui je ne parle pas assez souvent, on tente de lui donner des mots de réconfort. Sans trop faire les sages sur un monticule de certitudes, ou de culpabiliser quelqu’un qui galère déjà suffisamment. Lui montrer qu’il est entré dans un endroit où sa parole sera toujours reçu. On lui parle du fait que oui, c’est compliqué de réussir à baisser le rideau sur sa vie professionnelle, une fois rentré à la maison. Du fait qu’ici à Rénais, on trouve facilement deux ou trois collègues qui déplaceront une armoire avec toi.

En un mot comme en cent, on tente de prendre soin.

Ces efforts sont dérisoires en regard des fardeaux que nous portons, en tant que personnes qui enseignons dans des quartiers de plus en plus dévorés de misère et tout simplement qu’être humains. Mais ils sont nécessaires. Jamais totalement isolé. Jamais totalement seul. C’est, je le souhaite, ce qu’I emportera, dans le coucher de soleil blanc des soirs d’une automne presque là.

Lundi 15 septembre

Remise des premières évaluations. Et toujours ce discours, que je leur fais, en sachant que pour beaucoup, il sera vain. Ne vous laissez pas définir par le résultat que vous avez eu. Ne baissez pas les bras en vous disant que c’est une malédiction, ou une excuse, et qu’il n’y a rien à faire.

Bien entendu, je ne le dis pas ainsi. J’utilise des termes plus directs, des images simples. Même si l’objectif est toujours le même. Ne pas faire de ces pastilles de couleurs (on évalue par compétences à Renais), l’alpha et l’omega de leur parcours scolaires. Et maintenant, je le leur dis franchement :

« Je sais que c’est un langage de prof, hein, et que vous voulez de bons résultats pour éviter de vous faire gronder ou pour avoir la nouvelle switch. Mais je vous promets, je vous promets que ce n’est pas le plus important. »

C’est aussi pour cela que gagner leur confiance est absolument primordial. Que je suis heureux que certains commencent à plaider en ma faveur auprès de leurs potes – un petit groupe de gars que j’avais en sixième l’année dernière se comporte comme une bande de samouraïs à mon égard, par soulagement de m’avoir retrouvé cette année – parce qu’ils sont mes meilleurs ambassadeurs. Leur faire comprendre que ces mots, prononcés mille fois par mille professeurs ne sont pas en vains. On tente de ne pas reproduire, année après année, la malédiction qui pèse sur l’Éducation Nationale : réduire les élèves à des chiffres ou a des couleurs. Mais comme elle est puissante, cette malédiction.

Samedi 13 septembre

Quand j’ai quitté Katrina, au mois de juin, c’était une élève de fin de sixième vive, et éveillée. Et surtout enthousiaste. Elle s’intéressait à la moindre notion, même les trucs moins sexy. Et elle était marrante. Une lumière dans sa classe.

Je l’ai retrouvé, et me suis retrouvé tout seul avec mon grand sourire bête. Elle m’a lancé un regard dépité, n’a même pas daigné hausser les épaules et a recommencer à parler très fort avec sa copine, alors que tout le reste de la classe avait sorti ses affaires et était prêt à découvrir ce qu’ils allaient apprendre cette année. Katrina arrive en retard, s’investit juste suffisamment pour que je ne lui reproche pas son manque de travail en classe. Et depuis quelques jours, je lis dans le fil de discussion de la vie scolaire qu’elle a commencé à tenir des propos durs et maltraitants à l’égard de différents camarades.

Toujours, se demander jusqu’où aller, quand on voit des élèves bien-aimés entrer dans ce tunnel de ténèbres. Qu’a-t-il pu se passer pour que la lumière de Katrina soit à ce point mangée de ténèbres, désormais ? S’agit-il d’un de ces instants d’adolescence durant lequel elle veut pouvoir explorer sa propension à faire le mal ? Qu’il est dangereux, ce chemin… Ou se passe-t-il quelque chose de plus grave, quelque chose dont il faut immédiatement la secourir, nous les adultes, les éducateurs, ceux qui, d’habitude, savons ?

Le mal, à tous les tournants, reste une énigme. Mais j’ai une année, une année à partager encore avec cette enfant. Une année pour trouver des moyens, humbles mes efficaces, de permettre à son intelligence de percer ce qui l’enlise.