Lundi 1er septembre

C’est étrange, de ne pas être devant les élèves, un jour de rentrée scolaire. Impression, déjà, dès ce premier jour, de faire l’école buissonnière. C’est que cette année, et pour la première fois depuis longtemps en collège, je n’enseigne pas à des sixièmes. Pour cette saison-ci, ce sera des cinquièmes et des quatrièmes. Beaucoup que je connais déjà.

Et, comme je l’ai écrit ailleurs, c’est comme attendre, le souffle court, dans les coulisses lorsque l’on n’est pas sur scène lorsque le rideau s’ouvre. On garde les oreilles tendues – ou Pronote connecté – en espérant que le public soit au rendez-vous, en envoyant toutes les bonnes ondes possibles aux collègues qui se sont déjà lancés.

Je regarde le porte-document dans lequel j’ai placé mes premiers cours à photocopier. L’agenda que je me suis promis, cette année, de compléter à chaque fois. De petites reliques, comme de petites armes que je brandis en espérant que ça suffise. Je crois que c’est toujours l’un des moments où je me sens le plus impuissant. J’ai oublié comment on était enseignant, je ne sais plus comment on fait. Bien entendu je vais y aller et l’interrupteur changera de position. Je serai prof.

Non. C’est un mensonge.

C’est comme l’âge adulte. On ne se réveille pas un jour avec un truc qui a changé dans le cerveau. On nous demande juste d’en faire, chaque jour un peu plus. Et, un peu interdit, un peu médusé, on tente de faire au mieux. Comme tous les ans, c’est ce que je ferai demain en tant qu’enseignant. Sur cette scène.

Dimanche 31 août

Et le dimanche, on s’évade !

Et comme tous les ans, on écoutera de la musique, on bouquinera, on ira au cinéma.

Ce soir, j’ai envie de commencer par un classique, sur la voix d’une chanteuse qui compte beaucoup. Parce que c’est celle qui émeut mes parents aux larmes, parce que sa voix reformule des mots usés et recoud leur trame.

Samedi 30 août

Cette fois-ci sera la bonne. Cette fois-ci mes cours seront tous prêts et propres, du 1er septembre à la fin du mois de juin.

Cette fois je complèterai rigoureusement le cahier de texte à chaque fois. Cette fois mes supports seront tous impeccables et photocopiés à l’avance.

Cette fois je me coucherai tôt, cette fois je n’élèverai pas la voix. Cette fois je ne m’énerverai pas.

Cette fois je serai l’enseignant que j’ai dans la tête, celui que les élèves méritent.

Je regarde sur la page blanche de 2025-2026. Celle où tout est possible. Celle qui, déjà est un tout petit peu cornée. Forcément, je suis sorti dès le premier soir, parce que j’étais trop heureux de retrouver des amis.

Je sais très bien, je sais parfaitement, que d’ici peu elle sera couverte de ratures, d’erreurs, de retours en arrière. Et c’est normal. Du moment que je poursuis, de ma plus belle écriture, comme tous les collègues, comme toustes celleux qui s’occupent d’éducation. Écrire sur des traits brouillés.

Toujours.

Vendredi 29 août

Il n’y a rien à faire, les réunions de début d’année – que l’on baptise pompeusement « pré-rentrée » – continuent à me rendre invariablement dingue. D’un autre côté, j’ignore s’il est possible de réussir ce grand moment de chaos, cette répétition générale où les adultes courent dans tous les sens en s’affolant et, malgré tout, parviennent à donner l’illusion que tout est sous contrôle lorsque les élèves finissent par arriver.

Parce qu’on a besoin de tant de choses, pour que ça fonctionne. Des choses triviales : du matériel, un peu de certitudes sur la façon dont l’année va se dérouler, sur les lieux dans lesquels on va enseigner, sur l’argent dont on dispose. C’est ce que je tente d’expliquer, lors d’une réunion. Comme d’habitude dans ces situations je m’exprime mal, la voix entrecoupées de pensées qui s’entrechoquent. Une doctorante brillante est en train de nous parler de coéducation, de l’importance d’aller vers les associations d’aide scolaire, de voir ce qui s’y fait. Ça me met mal à l’aise, je balbutie. Ça me met mal à l’aise parce que je sais à quel point les élèves sont pris en charge dans ces structures, surtout là où j’enseigne. Et je sais également que ces tâches annexes, si on les remplit massivement, deviendront la norme, on s’attendra à ce que tous les profs s’y mettent.

En fait, je pense qu’on a juste besoin d’un peu de stable, dans un métier infiniment mouvant. Et déjà je sais que c’est peine perdu, déjà je sens le tapis qui ondoie sous mes pieds, je sais qu’il va falloir être souple, réussir à faire exister mes valeurs dans un univers toujours fluctuant. C’est ça qui est palpitant et crevant, c’est ça qui me tue et m’exalte. C’est ça le boulot.

Vendredi 29 août

C’est la première fois, la première fois depuis que j’ai quitté les tours de Grigny. Les grilles que je franchis pour retourner travailler cette année sont les mêmes que l’année dernière. Qu’il y a deux mois en fait. Devant le digicode, mes doigts recomposent le code sans aide de mon cerveau. Retransbahuter dans « ma » salle le matériel que j’avais récupéré, fin juin. J’ai même replacé dans l’armoire au fond de la pièce ma peluche de chocobo : un gros poussin jaune tenant un livre entre ses ailes.

Retrouver aussi, bien entendu, des visages et des voix. Aujourd’hui, je ne suis pas en train de scruter, d’essayer de saisir la géographie des sourires et des postures. Je sais qui sont ces gens. Et je prends le temps d’accueillir ceux qui passent pour la première fois la porte. C’est un peu prétentieux, sans doute, mais ça me fait plaisir.

Et surtout – j’en parle le soir à M. parce qu’évidemment, le soir avec M., on va parler de notre été, de nos vies, et de ce qui nous attend – je ne ressens pas cette étrange métamorphose, toujours un peu douloureuse. Je n’ai pas besoin de me demander qui je vais être, comment me comporter parmi ces collègues, dans ce type de bahut. Je le connais déjà. J’y ai vécu tant de chose. J’y ai notamment appris, justement, à arrêter d’avoir peur, peur de ne jamais être à la hauteur. De mes collègues, de mes élèves, de ce boulot.

Aujourd’hui, je suis revenu à Renaïs. Et tandis que je découvre la liste des élèves à qui j’enseignerai – certains familiers – une pensée me vient en tête. J’ai toujours besoin de me raconter des histoires, et toute histoire à besoin d’un synopsis, d’un pitch. Cette année, il aura cette forme : cette année, j’aimerais prendre soin. De ce que j’enseigne, du langage, de mes élèves, de mes collègues. De moi.

En scène.

Lundi 18 août

C’est un fragment de soleil que j’ai fait entrer dans la voiture, alors que je retourne à la maison. En quelques minutes, il m’apprend qu’il s’appelle Arno, qu’il a dix-sept ans et qu’il fait un tour de France en stop pour aller voir ses amis. Nous avons dansé sans nous apercevoir, le soir précédent, sur les mêmes beats dans une plage qu’on faisait semblant d’être secrète, parmi des dizaines d’autres teufeurs.

Arno est lycéen, franco-italien. Il est en option musique et, lors de ses représentations de fin d’année, il joue en ouverture d’une festival de renommée internationale. Quand je lui apprends que je suis prof de français, il m’explique qu’il a essayé de lire une traduction de Spinoza pour mieux saisir les nuances de l’original.

Il n’y a pas la moindre prétention ou affectation dans son discours ou ses anecdotes. Et pourtant, pendant qu’il les déroule, heureux d’avoir trouvé un « prof de fête », je sens une distance vertigineuse qui se dessine, un trait immense, fulgurant et douloureux à l’opposé duquel se trouvent les élèves auxquels j’enseigne à Renaïs. Combien pourront, ne serait-ce que s’approcher des potentialités qui s’offrent à Arno ? Combien disposent, plus encore que de ses avantages sociaux et économiques, de ce privilège de vivre dans une réalité où tant de choses sont souriantes ?

Et comment réagir en tant qu’enseignant, en tant qu’être humain ? Je m’interdis de ressentir la moindre amertume envers ce jeune homme – ce n’est pas difficile, il est passionnant à écouter et bienveillant – mais je me demande que faire de cet inconfort. Je ne parviens plus à espérer une existence dans laquelle tous les enfants auront les mêmes possibilités qu’Arno. Mais comment leur en donner, de cette position tellement dérisoire qui est la mienne, ne serait-ce qu’un peu ? Dois-je le faire en tant que prof, que militant, dois-je me lancer en politique, apprendre à confectionner des explosifs ou des tracts ?

Arno descend, et je cligne les yeux. Encore ébloui, encore douloureux d’avoir fixé le soleil, là, au firmament. Inaccessible.

Mercredi 23 juillet

Il y a deux ans de cela. Nous nous trouvons dans la très grande salle que j’occupe, dans ce tout petit collège. C’est l’heure de midi et nous avons rapproché les tables. Je n’arrive plus, moi, le maître de jeu aguerri, à poursuivre la partie du jeu de rôle avec le club qui s’est formé un peu par accident. Les courageux investigateurs perdus dans une forêt ont, depuis le début de la partie, raté TOUS leurs jets de dés, et actuellement, le personnage de Yann est prostré derrière un muret, s’est pris une balle dans la fesse et psalmodie : « c’est pas très très juste, quand même. »
Nous pleurons tous de rire devant cette avalanche de malchance, et cinquante minutes, ça n’est pas assez pour toutes ces aventures géniales.

Une semaine plus tôt, Yann jouait le Comte, dans Le Cid. Il parlait trop doucement, mais avait dans son attitude sur scène, tout le mépris nécessaire à ce personnage. Il connaissait son texte par cœur, n’avait pas la moindre hésitation. « C’est dommage qu’il meure si vite », m’avait soufflé Louann-Chimène, dans les coulisses.

Présent de vérité générale.

Yann est mort hier. Message d’une collègue via WhatsApp. Il avait seize ans.

Je ne comprends pas. Ça ne m’est encore jamais arrivé. Ça n’est pas possible, pas concevable, ces lettres que je viens de taper sont obscènes. Les élèves nous disent au revoir, on a le cœur un peu serré, et puis, de loin en loin, on a de leurs nouvelles, ils deviennent des adultes, parfois ils vous recontactent sur les réseaux sociaux. On se dit qu’un jour on aimerait bien se voir.

Mais pas comme ça. Pas ça.

Les images d’une famille que je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer, de ses camarades, de sa place, à côté de sa copine Layla. Comment peut-elle aller, Layla ? Cette pensée ridicule qu’il n’aurait jamais fallu qu’il sorte de la salle C12, que là, au moins, il était en sécurité.

Je ne sais que faire avec ce message arrivé ding, comme ça. Je ne sais que faire de ce chagrin en vagues. Je pensais avoir fait le tour, avoir tout vécu en tant que prof. C’est jamais fini. Parce qu’être prof c’est suivre la fluctuation de milliers de vies.

Et aujourd’hui, Yann me l’enseigne, de plusieurs morts.

Vendredi 11 juillet

Aujourd’hui j’ai la haine.

J’ai la haine parce que je suis en mémoire dans le 35m² du 12e arrondissement de Paris. C’est le confinement, le premier, le grand, le chaotique, celui où personne ne comprend vraiment. Mon ordinateur me sert à deux choses essentielles : jouer à World of Warcraft et faire cours. Lorsque je démarre les sessions sur l’affreuse interface dédiée, il y a des mômes. Plein. Souvent les trois quarts de la classe. Quand ils activent le micro, larsen et bruits fugaces, j’entends des voix, des sons. Soeurs et frères, bruit de vaisselle. Leur appartement est moitié moins grand que le mien et ils sont cinq, six, neuf à se partager l’espace. Ils ont emprunté l’un des deux portables disponibles, et se galèrent sur l’interface microscopique.

En mémoire, je suis dans la salle informatique du collège de Renaïs, cette année. Ces mômes futés, capables de comprendre l’implicite d’une œuvre en quelques minutes se galèrent devant un logiciel de traitement de texte. Parce que l’ordinateur, c’est une machine qui n’existe qu’au collège, pour eux. C’est pas de la bêtise ou une limitation d’intelligence.

C’est un obstacle social et financier.

J’ai la haine aujourd’hui, parce que je tombe sur la couverture d’un bouquin écrit par deux mecs qui prétendent enseigner : « Ne faites plus d’études : Comment apprendre à l’ère de l’IA. » J’ai la haine parce que c’est l’écume d’une vague bilieuse et glauque, rots d’autosatisfaction. Les énièmes représentants d’une caste pour qui l’accès à la technique, aux connaissances et aux codes sociaux – oui, ça en fait partie – nécessaires pour utiliser le dernier Frankenstein à la mode ne sont même pas des questions. Des personnes qui ne comprennent pas à quel point leurs quelques pages d’autosatisfaction puérile abîment. Nos deux compères dénoncent, selon la quatrième de couverture « l’illusion des diplômes ». Là où je travaille, le taux de réussite au DNB est inférieur à 70%. Pourtant les collègues s’arrachent, pourtant l’intelligence des élèves brille. L’obstacle, il est social, l’obstacle, il est dans l’incapacité de la société toute entière à faire comprendre l’intérêt de ce premier sésame aux mômes.
Cette année, j’ai beaucoup parlé à mes élèves de discriminant social. Ils étaient en sixième, ça a dû être compliqué pour eux. Pourtant je continuerai. Le passé simple, le DNB, centrer son texte sur Libre Office. Que dis-je ! Sur Word, le logiciel libre, c’est un peu crasseux.

Et le discriminant social, il s’affiche aujourd’hui sur mon écran sous la forme de cette couverture. Ce petit satisfecit répugnant à pomper des tétrachiées d’eau et d’électricité pour permettre à une classe dominante d’ajouter une corde à son répertoire de privilèges.

J’ai la haine en me disant chaque année qu’avec un peu de chance, mon travail, associé à celui de dizaines de mes collègues, permettra peut-être à certains mômes de le voir, ce piédestal sur lequel des gens comme Olivier Babeau et Laurent Alexandre vomissent leur mépris d’un système dont ils sont au sommet. Peut-être même, soyons fou, que ce piédestal, ils finiront par le faire craquer, ces mômes. Tandis qu’au sommet, ça s’extasie, yachts de croisière, ChatGPT et néonicotinoïdes, de tous les artefacts de pouvoirs qu’on peut se forger, quand on a la naissance et les thunes.

J’ai la haine, brûlante comme cet été breton qui vient chauffer à blanc mes occultants de fenêtre en déroute. J’ai la haine pour celleux qui arrivent, sans couronne de privilèges, et dont je refuse de voir la condamnation qui s’écrit déjà sur leurs fronts.

Mercredi 25 juin

C’est un dernier jour de cours à l’image de l’année. À l’image de celui que je suis devenu, dans un interstice très profond entre 2024 et 2025.

Jusqu’aux dernières secondes, les cinquièmes Astronelle se seront insulté « Monsieur, il a dit que j’étais une vache ! » Jebediah m’accuse de racisme en des termes terriblement cruels. Il y a quelques mois, ça m’aurait atteint en plein ventre. Cette fois, je le regarde en secouant la tête. J’ai les épaules larges et la voix posée quand je le gronde, ce petit enfant qui veut attaquer en paroles d’adultes. Ils sortent sans un au revoir. Beaucoup voisent un « à lundi ! » par contre. Éternel présent.

Les sixièmes Evoli parviennent à bien s’entendre l’espace d’une dernière heure où l’on fait le bilan de l’année. Pas besoin de faire la moindre activité. On discute. Iels mangent des bonbons en pensant que je ne les vois pas – je les vois – et rient beaucoup. Ça fait du bien. Ils partent apaisés. Mission accomplie pour cette heure.

Les sixièmes Feunard veulent faire un Loup-garou. J’essaye de soigner l’ambiance. Musique de fond, rideaux tirés quand c’est la nuit. Ma voix de Maître de jeu de rôles. Les mômes adorent, pas un ne triche, et chacun est à fond dans son personnage. Lorsque Grahf éclate d’un rire sardonique en révélant qu’il a manipulé tous les loups-garous depuis le début, ils éclatent en applaudissements, il est limite porté en triomphe.
Et ils me remettent de petits cadeaux, modestes. Des cartes impeccablement calligraphiées, un cyanotype minuscule et délicat. De gentils aux revoirs « On est tellement heureux de vous connaître. On sera heureux si vous revenez. » Des enfants avec une mesure de jeunes gens.

Et voilà. Ils sont partis. Sur mon bureau, repose aussi la lettre de Filia, de cinquième, la seule à m’avoir offert quelque chose dans sa classe. Un message dans une langue qu’elle a inventé pendant notre étude de Tolkien. Une énigme, sur laquelle elle a posé un papillon en papier. J’aime les métaphores, celle-là ressemble tellement à cette année scolaire.

Reste le chaos de la fin à traverser. Je ne l’évoquerai pas en ces lignes. Comme chaque année, c’est le moment où Prof en Scène devient intermittent, jusqu’à la rentrée scolaire. Il y aura des billets, de ça de là. Des aventures qui seront tues. Et probablement un retour.

Et comme chaque année, énormément de gratitude pour vos lectures. Pour votre présence et votre patience. Cette saison a été plus tourmentée et intime que les précédentes, merci d’en avoir été les compagnons. J’ignore toujours autant où me mène cette profession, mais je sais enfin à quoi ressemble le bateau sur lequel j’effectue cette traversée.

À bientôt. Je vous aime.

Mardi 24 juin

Demain, dernier jour de cours.

Dans la chaleur qui s’étouffe, résonnent les hachures de la voix du chanteur de Model/Actriz. « Vespers over. » Dans la chaleur moite, je regarde en moi-même. Là où se trouve le sternum anatomique, là où tant de décharges et de tristesse se sont accumulées dans cette vie d’adulte.

Et j’y vois comme de l’or qui vrille et s’évapore volutes. Cette année, si riche de voix et de fracas, cette année qui ne m’a pas laissé un instant de répit. Cette année durant laquelle je me suis mis en pièces pour tenter de me reconstruire.