Vendredi 13 juin

Le tissu est en train de craquer. J’ai beau tenter de les faire y croire, je le sens de plus en plus. Certains mômes, épuisés, deviennent totalement incontrôlables, et refusent tout ce qui pourrait s’apparenter à une remise en question (hurlant à l’injustice quand on leur explique qu’essayer de foutre une tatouille à son voisin en plein cours n’est pas particulièrement acceptable, même si l’autre l’a insulté à l’heure précédente), d’autres entrent au collège avec pour seul matériel scolaire un quart de mine de stylo bic vert, sans compter celles et ceux qui ne comprennent pas pourquoi on travaille parce qu’après tout, c’est presque les vacances.

« D’accord, mais si pendant un match de foot, les joueurs s’arrêtent de jouer à la 88e parce que c’est presque fini, ça passerait ?
– Ben non, ça a rien à voir ?
– Pourquoi ?
– Parce que c’est comme ça. »

Le refus, tout le temps, quoi qu’il arrive.

Alors j’utilise tout ce qu’il me reste.

Les histoires.

En sixième je jongle, lors de ce dernier cours sur la poésie, entre L’écume des jours et la légende d’Izanagi et Izanami. Je leur raconte comment sont nés les mots valises et le Jabberwocky. Pour couvrir les hurlements dans les couloirs et les cris d’Evilan qui menace le monde entier, je conte.

La fiction, mon dernier fil à coudre.

Jeudi 12 juin

Ce jeudi 12 juin, sous la poisse étouffante de ce mois invariablement dégueulasse, j’ai le sentiment d’avoir enfin mis KO les cinquièmes Astronelle.

Ça dure depuis septembre.

Depuis septembre ils s’en sont pris à tout le monde. À leurs enseignants, à l’administration, à leurs camarades, à eux-même. Ils s’insultent, s’allient dans une respiration pour nuire à d’autres qu’elles et eux, posent des questions et y répondent entre eux des énormités sans laisser le temps aux adultes d’en placer une. Et repartent, furieux que l’on n’ait pas satisfait leur curiosité.

Je n’ai réussi à qu’à faire preuve à leur égard de patience. Ça remplace ma sidération. Depuis le début de l’année, je continue à leur faire cours. J’ai tenté deux fois la leçon de morale dans l’année, ils s’en sont royalement foutus, je n’aime pas crier et l’humour les insupporte. Alors, continuer à leur faire cours, inlassablement, en en excluant le moins possible, en leur laissant zéro autonomie mais en leur expliquant toujours le mieux, le plus précisément possible. Les faire venir à chaque fin de cours, inlassablement, pour leur dire que non, on ne peut pas se comporter ainsi avec un autre être humain.

Et depuis quelques semaines, ils s’agitent mollement, comme des poissons hors de l’eau. Des quolibets fusent de temps en temps, entre eux, mais sans aucune conviction. Dépités, ils s’intéressent à ce que je leur apprend. Trouvent presque marrant quand je leur montre que « car » et « parce que », ce sont des crochets tout tristes quand ils se retrouvent sans subordonnées à accrocher. Ils n’ont plus le souffle pour un autre crochet du droit, pour une autre tentative de déraillement du cours. Ils ont tapé partout, et ça a rebondit.

Parfois, tout ce qu’il reste, c’est la patience.

Mercredi 11 juin

Ce soir, durant une semaine bourrée d’obligations à ce que je n’en puisse plus, je regarde les dalles au plafond du garage de M., dans lequel nous nous sommes réfugiés, à cause de la chaleur. Il me fait écouter les derniers projets sur lesquels il travaille et nous faisons le bilan de cette année scolaire. De nos parcours respectifs, qui nous ont emmené loin, tellement loin.

« Tu sais, lui dis-je alors que la boucle du septième son Ableton se déploie en arabesques infinies, j’ai commencé à essayer d’écrire un texte fini, à partir de mon blog. Nan. À partir de cette année, parce que j’étais dans ce collège. Je l’ai appelé tadaima. »

M. aussi a des notions de japonais. Il hoche la tête en souriant.

« Bienvenue à la maison. »

Et peut-être au revoir. Mais ça n’est pas triste. Ça n’est pas rien, de savoir qu’il existe un lieu où l’on peut vivre des miracles.

Mardi 10 juin

Répétitions à l’opéra de Rennes pour un projet dans lequel je me suis retrouvé embarqué alors qu’à la base, je trouvais juste rigolo d’aller pousser la chansonnette à la chorale le lundi midi. Et nous voilà, avec une trentaine d’élève, à nous mesurer à des mélodies pour le moins retorses.

C’est drôle quand même.

Alignés sous la lumière des projecteurs, à tenter d’user au mieux de notre larynx et de l’air qui nous traverse, nous nous retrouvons à égalité. Des corps qui modulent un truc immatériel, le son. J’ai le luxe et l’espace mental pour me dire que c’est un moment suspendu. Et que ça fait du bien.

Lundi 9 juin

Maintenant, il faut être prudent.

Après ces moments en dentelles, jours fériés, oraux et premiers examens, élèves et enseignants retombent dans cette étrange période. Pendant plusieurs semaines, complètes celles-ci, il va falloir encore tenir. Encore aller jusqu’au bout. Encore maintenir le monde que nous nous sommes forgés depuis septembre. Et à quel point elle est évanescente, cette réalité.

Samedi 7 juin

Durant cette marche des fiertés, je croise des élèves. Des filles uniquement. Qui, enveloppées dans leurs drapeaux, chacune sa couleur, ont revêtu leurs pendentifs cadenassés et leurs salopettes déchirées. Elles me regardent sans le moindre étonnement, mais font de frénétiques coucous avec les mains, parce que c’est la plus intense manifestation de joie qu’elles peuvent se permettre.

J’échange un coup d’œil rapide avec la maman qui encadre le petit groupe. Et il y a dans son regard énormément de sérénité.

Aujourd’hui, ici, dans ce petit groupe, tout va bien.

Vendredi 6 juin

Alors je sais hein.

Je sais qu’il n’y avait pas de poste fixe au collège de Renais.

Je sais qu’en Bretagne, il faut patienter et user les routes, de bahut en bahut tous les ans.

Je sais que les vrais amis resteront.

Je sais que le système n’est pas parfait mais tente d’être équitable.

Je sais que j’apprendrai plein de choses ailleurs, dans un nouvel établissement.

Je sais que je suis plus sexy quand je suis rigolo.

Je sais, je sais plein de trucs.

Mais certains jours, certaines fois, je me dis que j’ai le droit. J’ai le droit d’être un petit peu malheureux.

C’est aujourd’hui.

Jeudi 5 juin

J’entame le cours de 5e Astronelle assez désabusé. Depuis le début de la semaine, j’ai dû passer en mode dictature pour que la moitié de la classe qui tente encore de s’accrocher parvienne à apprendre, sans que l’autre ne s’en donne à cœur joie entre insultes, histoires de classes et tentatives de harcèlement. On est donc sur la formule de cours la plus inintéressante, me concernant : copie d’une introduction du cours, lecture d’un texte, questions que je relève éventuellement, bilan. Zéro initiative de leur part, aucune variation. Et dire que je fais ça sur Bilbo, qui est un texte qui fonctionne bien d’habitude.

Qui fonctionne bien tout court.

Aujourd’hui, on pénètre dans l’antre de Gollum. Et les mômes sont d’une attention que je ne leur avais pas vue depuis très longtemps. Alors, forcément, je cabotine un peu. Ils ne connaissent plus le film. J’allonge les sifflantes et je mime un poil Andy Serkis. Certaines et certains ont un mouvement révulsé. Mais silencieux, comme pris dans les longs doigts. Et je m’interroge. Pourquoi cette petite créature répugnante, à chaque fois, les captive-t-elle à ce point ? Est-ce parce qu’ils sont encore très petits, en fait, et que la scène se passe dans le noir ? Est-ce parce qu’ils n’ont encore jamais rencontré monstre semblable à Smeagol ? Je l’ignore. Mais je rends grâce, une fois encore à JRR Tolkien, d’avoir sculpté ce lac souterrain.

Je laisse repartir les cinquièmes avec la dernière énigme posée en tête. Et en sortant, Keila se tourne vers moi.

« C’est dommage, on pourra pas lire tout le livre, on n’aura pas le temps. »

Il y a des textes magiques.

Mercredi 4 juin

Passage d’oraux des troisièmes. Pendant quatre heures, je vois des jeunes gens bouffés de stress mais prêts, éloquents et surtout, stable. C’est un truc que je remarque et évoque souvent ici : la colonne vertébrale plus droite, le regard moins fluctuant. Quelque chose s’est apaisé.

« Il y a une différence vraiment immense dans ce collège, entre les petits et les grands, dis-je à M., une fois les examens terminés.
– Tu trouves ? Ou tu as perdu l’habitude ? me demande-t-elle en souriant gentiment. »

Et elle a raison. J’ai passé l’année à m’occuper de jeunes préados. C’est dingue comme on oublie vite. Comme il est facile de perdre prise avec la réalité de l’enseignement, ou des parties de celle-ci. C’est aussi pour cela que j’hésite souvent devant les propositions qui, comme tout le monde, me sont déjà parvenues. Formateur, tuteur, déchargé… Ça changerait, ça permettrait de respirer, de voir autre chose… Mais le contact avec les mômes me semble tellement vivace, tellement fuyant… Ce serait si facile de le perdre.

Quel étrange métier, si immatériel.