Samedi 24 mai

Depuis quelques jours, je n’ai plus le moindre souci avec le comportement d’Evilan, dans le cours de français. Je lui mets une table dans le couloir, lui donne une boîte de feutres et le laisse dessiner des soleils qui rigolent et des grenouilles pendant quinze minutes. En échange, il travaille tout le reste de l’heure, mais uniquement sur de la grammaire et de la conjugaison. Il maîtrise le passé antérieur et la proposition subordonnée relative en fin de sixième, concepts qui faisaient transpirer certains élèves de première.
Partout ailleurs, les rapport concernant sa propension à insulter les profs et frapper les élèves s’accumulent.

En parallèle, Ulrich, réservé depuis le début de l’année s’est brutalement mis à mordre ses camarades, cracher dessus et menacer de sévices physiques ceux qui évoquent leur religion dans la cour. Je ne parviens plus à l’empêcher de hurler au moins une fois par cours. Nous sommes fin mai et il faut en urgence mobiliser la très lourde machine de l’Éducation Nationale et toute les bonnes volontés de l’établissement pour comprendre ce qu’il se passe. Vite, très vite.

Je me sens tellement absurde, avec mes photocopies, mes diaporama et mes histoires.

Vendredi 23 mai

Je me suis couché trop tard, beaucoup trop tard, je n’aurais pas dû. Je dois mobiliser le peu d’énergie qu’il me reste pour ne pas tomber affalé sur mon bureau. La tête me tourne un peu et je sais que je suis loin de faire mes meilleures prestations face aux mômes.

Mais pour une fois.

Avoir un sourire de sale gosse dans la salle des personnels, parce que ça donne aussi la force qu’il faut pour tenir encore un mois, alors que les élèves ont de plus en plus de mal à accepter leur rôle. De temps en temps mériter vous aussi qu’on vous prenne votre carnet. Ça maintient les braises.

Jeudi 22 mai

Il y a quelque chose d’un peu instable dans le sourire de C., durant la récréation :

« C’est toi qui criait, dans le couloir, au début de la pause ?
– Euh, oui. Désolé.
– Non non, j’ai entendu pourquoi. C’est juste… Euh… Je t’ai vu aussi, en fait. Ce n’était pas, ça ne te ressemblait pas, je veux dire. On t’entendait. »

Et c’est là que ça me frappe. Cette expression que je ne parviens pas à reconnaître, parce que j’ai dû la provoquer une dizaine de fois dans toute mon existence, c’est un brin de peur. En effet, j’ai crié. Hurlé, même. Sur Colas. A qui j’ai dû demander de sortir ses affaires six fois. Puis, qui a mimé une fellation à son camarade qui demandait s’il pouvait se taire. « Sale suceur de prof. »
J’ai respiré par le nez. Expliqué, encore une fois. En cherchant les mots, en pesant chaque phrase. Pour qu’il enchaîne, trois minutes plus tard, sur une remarque sexiste, quant à l’héroïne des Mille et une Nuit.

« Mais non, mais monsieur, c’est pas une insulte, juste encore une histoire avec une fille, quoi. »

Encore une fois, ronger son frein. Jusqu’à la sonnerie. La sonnerie où, à peine dans le couloir, il se fait heurter par un camarade dans le couloirs.

« Azy sale pédale ! »

Et quelque chose en moi se déverrouille. Je mesure trois mètres, ma voix est descendue de trois octaves, je fulmine. Colas tente de se rebeller.

« Mais JE PARLE comme ça, à chaque mot vous me cherchez.
– Je vous cherche ? C’est moi qui vous cherche ? »

Je ne devrais pas. Les derniers systèmes de sécurité qui résistent sous mon crâne clignotent écarlates, notamment lorsque, alors qu’il tente de partir, je tends le bras devant lui. Je n’ai fait ça qu’une fois dans ma carrière et je sais à quel point ce pourrait m’être reproché. Je finis de l’agonir de sentences définitives – et donc inutiles – avant de le laisser partir. J’ai honte. J’ai honte parce que je l’ai fait pour moi. Que ce n’était pas pédagogique. Mais ce matin, j’ai été atteint dans ce lieu sur lequel je ne peux pas reculer.

Et j’ai fait peur.

Mercredi 21 mai

« Alors je vais pas faire le sujet que j’ai dit pour l’oral du DNB. À la place, je parlerai de mon projet d’orientation qui est de travailler dans le sport. J’ai décidé ça hier soir. Ma problématique sera en quoi j’aime le sport. »

Je me retiens de lever les yeux au ciel. Ça fait trois heures et demie que j’écoute les élèves dérouler leurs oraux blancs. Il y a eu de tout, des prestations originales et réfléchies, et d’autres durant lesquelles on se demandait qui, des examinateurices ou de l’élève s’enquiquinait le plus. D’après ma collègue, Arto est un élève relativement peu agréable, que ce soit avec ses camarades ou avec les adultes. Il n’a presque rien préparé lors des heures consacrées à l’épreuve orale, et se tient devant nous, le manteau toujours sur les épaules, une feuille de brouillon déchirée à la main. Avec à la bouche ce ton chantonnant des mômes qui ont mal appris par cœur.

« Dans une première partie j’introduirai mon introduction. »

Continuer à le regarder en hochant légèrement la tête – je suis beaucoup trop expressif, j’espère cependant que je joue correctement mon rôle d’examinateur à l’écoute – et faire mentalement la liste de ce qu’il y a à reprendre. Liste qui fait déjà la taille de Guerre et Paix. Les deux premières minutes sont destinées à la description maladroite d’un salon de l’orientation.

« … et j’aimerais travailler dans le sport parce que les influenceurs m’intéressent. »

Oh non. Pas le point influenceurs.

« Ce sont eux qui m’ont aidé à aller mieux et à me convaincre de demander à mes parents de faire une gynécomastie. »

J’atterris brutalement. Le regard d’Arto a changé, sa voix, aussi. Il a froissé son papier entre ses doigts. Plus aucune note lénifiante dans son histoire d’ado mal dans son corps, qui s’est accroché à des vidéos et des routines d’exercice physique comme un naufragé à son radeau. « Je euh… Je sais pas si je peux parler de ça en oral du DNB. »
Les adultes en face de lui restent silencieux. Pas un silence hostile – j’espère, en tout cas, qu’il ne le prend pas ainsi – le silence qui cherche à surtout, surtout ne pas abîmer davantage. Alors Arto continue à parler. Et tandis que son récit se déploie, la question me lamine, à m’en faire des bleus : qu’est-ce que le monde fait à nos enfants si tôt, si violemment ?

Il termine son récit. Nous parlons, de choses que je ne relaterai pas ici. J’ignore ce qu’il s’est passé, et je suis devenu trop prudent pour choisir d’y lire une grande révélation, un moment de libération. Juste qu’il y a des milliers de choses à faire pour cet élève.

Et si peu de temps, en cette fin du mois de mai.

Mardi 20 avril

Sortie scolaire. Dans le bus, Ludvick braille à une copine :

« T’as vu cette vidéo sur la féministe, là ? Elle veut pas l’égalité homme-femme, elle veut la mort des hommes ! »

On échange un regarde, entre A-H, M. et moi. Qui va s’y coller ? On est tous épuisés, d’une journée à les encadrer. Ça nous est tous insupportable, chacun à notre façon. M. s’assombrit de colère, A-H. a le regard plein d’une douloureuse incrédulité.

Je me retourne vers Ludvick :

« Elle dit ça dans quelle vidéo, exactement ?
– Non, en fait, c’est un youtubeur qui en parle.
– D’accord. Et l’extrait, dans lequel elle parle de la mort des hommes, il vient d’où ?
– Ben y a pas d’extrait. »

Ça va être long. Parce que c’est ma méthode à moi, d’y aller pas à pas. Je pense que celle de M., plus tranchante, plus courageuse aussi, aurait été plus appropriée. Mais il faut savoir répartir la charge. Et ne pas laisser, déjà le mal se faire, dans l’esprit de celles et ceux qui nous sont confiés.

Lundi 19 mai

Les cinquièmes Astronelle ne veulent plus travailler. Les cinquièmes Astronelle ne veulent plus réfléchir. En cours, ils sortent dinguerie sur dinguerie. Pas par bêtise. Pas par provocation. Juste parce qu’ils en on marre. Qu’ils ont suivi toute l’année les codes du collège, et qu’ils ont décidé que ça suffisait. Depuis la semaine dernière, et apparemment à chaque cours, ils verbalisent la moindre pensée qui leur passe par la tête, ils viennent sans matériel, ils renoncent.

Et c’est épuisant.

Alors je joue ma dernière carte. Celle que je connais. Celle dont je sais qu’elle fonctionne en fin d’année.

« Encore de la lecture !
– Oui, mais cette fois, c’est moi qui vais lire. »

Et je lis, en effet. En exagérant volontairement. Du plat de la main, je dessine. Pouce et index joint, un rond. Puis, de la main, esquisser comme une vague. La première phrase les fait rire, je ne réagis pas. Je lis, en « mettant le ton », comme je l’ai rarement mis. Je mime tout. Le ventre et les cheveux. La pipe et les bottes. La barbe.
Les rires se dissipent. Je sais qu’il y a de la magie, parce que je fais confiance au texte. Et lorsque j’arrête, au bout des deux pages, protestations.

« Mais c’est quoi ? C’est quoi ce signe ?
– Je vous donne l’info. Ça veut dire voleur.
– Mais comment ? »

Sonnerie. « On continue, demain hein ?
– Demain on n’a pas cours ensemble.
– Oh nooooooon ! »

Ce soir, je leur ai lu Bilbo le Hobbit.

Samedi 17 mai

« On n’a pas trop fait du vrai français, cette année ! »

Je lève les yeux vers Ti’ana, qui me regarde, avec, dans ses grands yeux noirs, tout le reproche qu’il peut y avoir à l’égard d’un adulte.

« Comment ça ?
– Ben on n’a pas trop fait des tableaux de conjugaison, tout ça.
– Pourtant quand je regarde les textes que vous écrivez, je vois que vous faites beaucoup moins d’erreurs.
– Oui… Oui, mais on n’apprend pas trop, par cœur, les temps, et tout.
– Mais si je vous demande finir au passé simple, première personne du singulier ?
– Oui, c’est nous finîmes, mais… enfin on n’a pas vraiment fait de la vraie conjugaison. »

Ça arrive souvent, chez beaucoup d’élève, cette critique. À force de me torturer l’endive à tenter des approches différentes ou originales, je perds de vue que certains ont besoin de tableaux. De listes. De trucs à apprendre par cœur. Ils ont besoin, sans doute, de se confronter à des trucs austères et d’en triompher. Et je me retrouve un peu démuni, un peu imposteur, de ne pas avoir réussi à leur proposer tout ça.

J’ai beau savoir qu’on ne peut jamais gagner, ça donne toujours le vertige.

Vendredi 16 mai

Fin de trois soirées de représentation théâtrales. Je traverse la journée comme un fantôme. Pour la première fois depuis des années, le monde extérieur ne s’est pas tu une fois la porte de ma salle de classe fermée.

Mais pour la première fois de ma vie, c’était par excès de bonheur.

C’est chouette, de nouvelles raisons d’être heureux, après dix-sept ans d’enseignement.

Jeudi 15 mai

« Monsieur, il y a des rumeurs…
– Ah bon, lesquelles ? »

Yanis plisse les yeux et sourit. Comme si j’étais tombé dans une sorte de piège, le genre de piège que les sixièmes Feunard tendent sans cesse à leurs enseignants.

« Il paraît que certains élèves de la classe vont aller en SEGPA l’année prochaine.
– Ah oui ? Et pourquoi c’est devenu une rumeur ?
– Ben…
– Parce que vous vous dites entre vous que les SEGPA, ce sont des idiots. »

J’ai énoncé cette dernière phrase du ton le plus égal possible. De façon à ce qu’il leur soit impossible de nier. Deux trois mômes ricanent en détournant le regard, d’autres secouent la tête, l’air peu convaincu.

« Vous vous êtes déjà demandé pourquoi vous pensez ça ?
– Ben parce que c’est vrai.
– Vous savez qui est en SEGPA, quand vous croisez des élèves dans les couloirs ?
– Non mais…
– Attendez je sais. C’est un truc qu’on vous répète depuis aussi longtemps que vous vous souvenez.
– Ben ouais.
– Comme que le rose, c’est pour les filles. Que les boucles d’oreille aussi. Que les tatouages, c’est pour les gens pas bien. »

Je désigne tour à tour mon pantalon, mon lobe et mes bras nus, à cause de la chaleur. À nouveau, je déroule mes mots sans le moindre heurt. Sous mon crâne, bouillonne le rire gras de Roger, dans Le ciel de Nantes, qui se dandine à quatre pattes tandis qu’il tourne à la rigolade le coming out de son neveu. Et dans le monde réel, Yanis hoche la tête.

« Ben ouais.
– Vous savez, je suis devenu vraiment adulte quand je me suis demandé pourquoi j’étais obligé de penser certaines choses. Et que j’avais le droit de m’habiller comme je voulais, de me comporter comme je voulais et d’aimer qui je voulais. Alors bon, la SEGPA, je pense qu’il faudrait voir ce que c’est vraiment.
– Monsieur ?
– Oui Louise ?
– Ça veut dire quoi au fait SEGPA ? »