Ilya, lève sur moi ses grands yeux noirs. Je lui ai demandé de prendre un nouveau cahier pour apprendre, elle vient de terminer le sien.
« Il reste encore plus d’un mois de cours. – Plus d’un mois ! »
C’est une exclamation qui revient souvent, en ce joli mai, quelle que soit l’année. Elle est souvent prononcée avec une incrédulité mêlée de fatigue. Les mômes s’en frottent les yeux, de cette phrase, pleins de sommeil en retard et de la fatigue émotionnelle et intellectuelle des huit mois déjà cochés. Le soleil commence à les appeler. Et nous, adultes, devons leur expliquer que non, pas encore. Leur parcours a encore des étapes.
Ils vont être longs, ces jours à venir. Pour eux comme pour nous.
Étude des Trois mousquetaires. D’Artagnan chevauche à bride abattue vers l’Angleterre. Épuisé, son cheval tombe à terre.
Lorsque j’avais étudié cette séquence, il y a de nombreuses années, nous avions été nombreux à admirer la détermination de ce Mousquetaire, prêt à tous les sacrifices pour sauver la réputation de la reine, et par-là même, du royaume de France.
Aujourd’hui, l’indignation des mômes est anonyme. La vie de la monture ne vaut pas douze ferrets, moins les deux chouravés par Milady. Je souris à la classe :
Comme à chaque fois que nous abordons un concept un peu velu avec les élèves (ici les propositions subordonnées) : j’ai donné de ma personne. J’ai raconté des bêtises, j’ai inventé des exemples idiots et surtout, j’ai essayé d’être le plus précis possible. Aucun mot en trop dans les explications, et une attention permanente à leurs réactions. Repérer le moment où il décroche :
« Afissatou, vous n’êtes plus dans l’explication, à quel moment ce que je disais s’est transformé en bruit ? »
Hyper-vigilance. Il y a peu de cours où j’exige tant d’eux, et de moi. J’ai tellement besoin que ces concepts chiants, mais essentiels, ils arrivent au moins à s’y accrocher pour la suite. C’est éminemment satisfaisant quand on se rend compte qu’on y parvient.
La semaine à venir s’annonce complètement délirante et je ne l’ai pas du tout anticipée.
Cours, répétition générale et trois représentations avec ma troupe de théâtre. Autant dire que je ne vais pas ressembler à grand-chose vendredi. J’aurais pu, comme S. et M. et qui jouent également, décaler des cours, les rattraper en avance ou après coup. J’y ai pensé et, je ne sais pas pourquoi, ça m’a foutu un cafard monstre.
Je crois que je préfère vivre comme ça.
Pas une « vie de patachon », comme on me l’a balancé deux trois fois en salle des profs. Une vie qui me convient. Où je me mets dans des situations impossible et je me vois m’en sortir, un peu comme les héroïnes et les héros dans les romans d’aventure que je fais étudier aux mômes. La semaine prochaine, je serai ma version d’un protagnoniste de Dumas, à gérer mille péripéties en même temps. Sans doute qu’à quarante-deux ans, ça n’est pas très sérieux. Comme de ne toujours pas réfléchir à devenir propriétaire d’une baraque, à ne pas se demander où on enseignera l’année prochaine, à changer ses cours tous les ans.
C’est moi. Et pour le moment, retrouver qui je suis me semble un but infiniment plus important.
Semaine où le vent souffle fort sur ma vie, à tout un tas de points de vue. Je marche, tentant de faire le dos rond contre tout ce qui s’abat sur ma carcasse et surtout sous mon crâne.
Et malgré tout, il faut, quoi qu’il arrive, être là pour les mômes.
Parce qu’ils n’y sont pour rien. Parce qu’eux aussi, ils sont bouleversés par les intempéries de l’existence. Et qu’il n’ont pas encore eu les années pour forger les frêles parapluies que nous parvenons parfois, nous les adultes, à déployer face aux averses. C’est l’une des raisons, je crois, pour lesquelles j’aime autant ce métier. Parce que même si la vie nous envoie bouler sous le déluge de nos tortures adultes, il arrive toujours ce moment où, la porte fermé, il faudra être là pour eux. Et même si j’ai dit qu’il m’en coûte, ce boulot, je n’aurai jamais assez de doigts pour compter les moments où il m’aura sauvé de mes noires pensées.
Depuis quelques temps, je tente de me remettre à lire et à me cultiver intensément. Pour tout un tas de raisons, entre fatigue, flemme et explosions émotionnelles, j’ai lu quelques pages, ici et là. N’ai vu qu’une poignée de films.
Et ça manque autant à ma pratique professionnelle qu’à mon équilibre intérieur.
Les mots des autres me servent d’autant de piliers de pierre de gué, dans ces cours où, particulièrement cette année, je dois être vigilant. Précis. Dans mes mots, dans les réponses que je leur donne. J’ai rarement eu un public aussi exigeant. Parce qu’il suffit d’une approximation pour que leur intérêt s’étiole, que leur pensée dérive. Et aussi parce que j’ai rarement enseigné à des mômes aussi brillants.
Alors, retrouver les mots et les pensées des autres dans les pages délaissées. Souvent, je pense à ce que disait R., ma première prof de théâtre : le texte est plus grand que toi.
C’est peut-être ce qui me rend le plus triste avec les sixièmes Evoli.
Ils ne sont pas gentils. Surtout pas entre eux.
J’ai pourtant usé des mêmes tours que chaque année, ceux qui aident, parfois, souvent, à faire des classes des lieux un peu plus doux, un peu plus agréables. Mais rien à faire. Ils rient des infortunes des uns et des autres. Sheila a jubilé en apprenant que Beth était désormais trop terrifiée pour retourner en classe. Ils ricanent quand l’un d’eux oublie son matériel. Et aujourd’hui, l’effervescence est palpable. La moitié de la classe terminera exceptionnellement deux heures après le reste de leur camarade. Et c’est un festival de moqueries et d’insultes dans le couloir.
J’entre dans une colère noire. À nouveau, je ne crie pas. Je ne leur fais pas – plus – la morale. Ils entrent dans mon cours dans un silence de mort. Ils se détestent mais me connaissent bien. Et voient à mon visage qu’il n’y aura pas de négociation possible.
« Je vais devoir vous faire copier le cours. Jusqu’à ce que vous soyiez dans de meilleures dispositions pour apprendre. Et moi aussi. Parce que j’ai rarement été aussi furieux. »
Il n’y aura pas de meilleures dispositions. Dès que je tente de ramener le cours à des activités un peu plus douces, une moquerie fuse « Vous voyez monsieur, il se moque ! / Elle m’insulte ! / Elle me ment ! » Sourires durs, même devant les sanctions.
Est-ce l’alchimie de la classe ? En tant que prof principal, ai-je manqué de vigilance à des moments cruciaux ? Toujours est-il que cette classe, même si elle est performante scolairement, est cruelle. Qu’elle méprise la douceur. Que je me sens tellement, tellement malheureux en leur présence. Je n’espère plus que sa dissolution en fin d’année et un nouveau départ pour tous ces mômes.
Parce que c’est tellement de temps perdu, ces jours passés à se faire du mal.
C’est un cours magistral. Aujourd’hui, il n’y a pas d’activité originale, pas de texte classe sorti du chapeau. Aujourd’hui, je suis en train de faire la conclusion de notre étude du Voyage de Chihiro.
Et je parle aux mômes des degrés de lecture.
Je leur parle du fait que l’histoire de cette petite fille, c’est la leur, celle du début de l’adolescence. Je leur parle de deuil, de tristesse, de courage. Je leur parle du monde des morts, d’Orphée et d’Eurydice. Je leur parle ainsi, parce que je ne le fais pas souvent et que, dans cette classe, je sais que j’ai gagné quelque chose de rare : leur confiance.
« Je sais que c’est compliqué, mais j’aimerais que vous essayiez de comprendre ce que je vous explique. Et si vous êtes perdu, demandez-moi, et je réexpliquerai. – Monsieur. On comprend. »
C’est Yeul qui a dit ça. Elle le dit sans affectation, de ce ton neutre, qui est si rare, dans la vie. Et tous les autres hochent lentement la tête. Pour se rassurer. Pour me rassurer. L’implicite de ce conte animé, ils l’ont pigé. Promis.
Une promesse qu’ils se font autant à eux qu’à moi.
« Monsieur, c’est laquelle votre classe préférée ? »
C’est la première fois que la question revient avec autant d’insistance, dans un établissement scolaire. La plupart du temps, c’est plutôt l’inverse « C’est qui votre pire classe ? » Comme toujours avec les cinquièmes Astronelle, je pirouette.
« Je ne sais pas… Je n’ai pas l’impression que vous m’ayiez acheté beaucoup de chocolats, cette année. – Rooooh non mais allez monsieur ! – Mais pourquoi est-ce que ça vous intéresse à ce point ? – Ben pour savoir si vous nous trouvez gentils. »
Ça me prend de court, ce mot. Gentil. J’ai beau le brandir à longueur de journée, leur expliquer à quel point il est capital d’être gentil, quand ils se mettent à l’utiliser, je me sens désarmé. Notamment dans cette classe, où ils passent une partie non négligeable de leur temps à s’insulter, et à prendre les sanctions que ça provoque.
« Vous VOUS trouvez gentils ? – Ben avec vous oui. – Mais entre vous ? – Ben c’est pas pareil. – Ben si c’est pareil. La gentillesse, c’est avec tout le monde. – Vous dites ça parce que vous êtes pas toute la journée avec eux, là. – Wesh tu dis quoi là ? – Fais pas le gars, on aime pas être tout le temps ensemble. – Ouais j’avoue. »
C’est vrai. Je ne suis pas toute la journée avec d’autres personnes dont je n’ai pas choisi la compagnie. Et à y réfléchir, c’était probablement l’un des trucs qui me pesait le plus, lorsque j’étais moi-même collégien.