Samedi 3 mai

Conversation téléphonique avec la collègue que je remplace, pour lui demander si je peux transmettre des demandes, lors des réunions qui, déjà, sont en train de dessiner l’année prochaine au collège de Renais, une année dont je ne ferai probablement pas partie.

« Ce sont devenus tes élèves », me dit-elle à un moment, en parlant des classes auxquelles j’ai fait cours.

Je ne sais pas. Je ne pense pas. Le possessif s’étiole au fur et à mesure de mes pérégrinations en Bretagne. Ils ont été des élèves. Et pendant que nous nous sommes vus, on a crée un lien, c’est sûr. Un lien que je pense fort, avec beaucoup d’entre eux. Un lien noué de façon à ce qu’il file entre les doigts et disparaisse, dès que l’année se terminera.

C’est bien ainsi. C’est le mieux.

Vendredi 2 mai

« Monsieur, ça va pas ? »

Pour plusieurs raisons, en effet, je suis contrarié aujourd’hui. Et la sixième Evoli, qui peut être terriblement pénible, sur ces deux dernières heures du vendredi, entre sur la pointe des pieds. Pendant cent vingt minutes, ils vont travailler dans un calme absolu. On me dit souvent que j’ai le visage extrêmement expressif. Apparemment ce soir c’est le cas.
V., à qui je vais rendre visite le soir, me demande si le mythe selon lequel les mômes sont particulièrement pénible en fin de semaine a une réalité. Je lui réponds en disant que parfois oui, et que parfois, on se conditionne pour que ce soit compliqué.
Les enfants sont des éponges. À l’affût de ce que nous leur montrons. Et c’est aussi ce qui rend ce métier aussi terrifiant, parfois.

Jeudi 1er mai

En cette journée de lutte pour les droits des travailleureuses, je me contenterai de vous souhaiter de la force, du sens, et l’allant de continuer des combats essentiels.

Mercredi 30 avril

Je suis en train de faire l’un des cours les plus magistraux de ma carrière aux cinquièmes Astronelle. Je leur parle de symboles. De tunnels, de ponts, et de trains, dans Le Voyage de Chihiro.

« Ma scène préférée, dans le film, c’est le voyage en train. »

Personne ne proteste. Et c’est là, que ça me frappe. Les cinquièmes Astronelle peuvent être épouvantables. Souvent, ils le sont. Mais quand je balance un propos, ils me laissent systématiquement le bénéfice du doute. Beaucoup m’ont expliqué que cette séquence, vers la fin du film de Miyazaki, les avait gonflé. J’ai balancé ça, maintenant j’ai intérêt à assurer.

« C’est grâce à ce que le français m’a appris. Les symboles. Il y a des images, quand on les voit et qu’on a appris leur sens caché, elles vous racontent trois histoires en même temps que l’histoire principale. Et alors même si c’est lent, on ne s’ennuie plus jamais. »

Il y a quelques jours, les mômes étaient à Brocéliande. On leur a parlé de la différence entre Paimpont et Brocéliande. Entre le mythe et le réel. C’est peut-être pour ça aussi. Mais pendant vingt bonnes minutes, ils écoutent. Ils écoutent et puis une seule phrase rompt le silence.

« En plus, si on ne comprend pas ça, on va penser qu’on est bêtes. »

Les symboles, pour eux, ça n’est pas qu’une herméneutique. C’est aussi la possibilité d’une émancipation.

Mardi 29 avril

Janya aime provoquer. Pour tout, pour rien. La provocation de Janya part dans tous les sens. « Monsieur, vous savez que vous avez pas de cheveux ? » « Monsieur, il paraît que le français est la matière la plus inutile du monde. » « Monsieur, vous pensez pas que l’écriture inclusive, il faudrait l’enseigner / surtout pas l’enseigner ? »

Janya est agaçante. Mais pas seulement. Comme toujours, il y a quelque chose à aller chercher dans ces paroles qui jaillissent un peu partout. Janya lit de gros livres, et notamment des manuels d’hellénisme, qui est, je l’ai appris depuis peu, une résurgence du culte des douze olympiens mâtinée de mystiques contemporaines.

Situation complexe, et délicate. Une partie de moi veut lui montrer les énormités contenue dans les pages de ses bouquins (il y en a dix-sept par ligne en moyenne), une autre s’en veut de formater, déjà, quelqu’un qui souhaite penser par elle-même. Alors je tente ce délicat équilibre. Tenter d’aguerrir son originalité un peu foutraque.

« Une blague sur ma calvitie ? Oh, c’est original. Ce doit être la douzième. Ce matin. »

« C’est intéressant, l’hellénisme. Vous avez cherché comment ça a été crée ? Non, ça ne vient pas tout à fait de l’Antiquité. »

Observer cette môme qui tente, avec des références toutes pétées, de se construire une culture et un esprit. Dans tous les sens du terme.

Lundi 28 avril

Les cinquièmes Astronelle ont décidé de ne se laisser aucune chance, en ce début de semaine. Durant les trois (3 !) heures que je les vois durant la journée, ils décident d’être haïssables, finissant par épuiser toutes mes ressources et mes réserves de patience.

Avant, lorsque j’arrivais au fond, à savoir que ma seule réaction était de hurler en faisant des « chhhhht », je me détestais.

Désormais je m’écoute.

Désormais je me dis que, cette fois, ça n’est peut-être pas totalement de ma faute. Que si je connais mes faiblesses, je connais aussi mes forces et que c’en est une de reconnaître que, certaines heures, une grande partie des élèves a décidé que ça ne le ferait pas. Alors respirer un grand coup. Attendre.

Parce qu’il reste encore deux mois compliqués, et que je veux me préserver tout autant qu’eux de ma mauvaise humeur.

Samedi 26 avril

Discussion entre collègues sur la différence entre la première et la deuxième année dans un établissement. Notamment un établissement difficile.

« C’est fou à quel point les élèves deviennent faciles, dès que tu es resté un an. »

Je l’ai également constaté à Grigny : même si aucune année n’a été facile à proprement parler, les élèves sont devenus infiniment moins réticent dès que suis resté dans le bahut. Recherche de stabilité, de confiance. Impression que les adultes ne sont pas là que par hasard.

C’est aussi ça, qui me noue un peu le ventre, à chaque fin de période scolaire. Cette première année éternelle.

Vendredi 25 avril

Balade dans la forêt de Brocéliande avec les élèves de cinquième. Ils sont restés perplexe, lorsque la guide leur a parlé de Paimpont, la forêt physique, avec ses arbres et ses sentiers, et la forêt mythique, de Brocéliande, avec ses fées et ses légendes.

« Mais est-ce que c’est VRAI ? » La question tourne en boucle depuis des centaines de pas, sous les frondaisons.

« On peut faire comme si c’était vrai, pour cet après-midi. » C’est la réponse que je déploie tout au long de notre balade.

Et je me rends compte à quel point c’est compliqué, cette réplique qui me semble évidente, pour eux. Je repense à B. qui, prof de lycée, se posait souvent la question de la « drôle de matière » (ce sont ses mots) que l’on enseignait. « Qu’est-ce qu’on leur apporte, à nos élèves » ?

Sous les feuilles, je lui réponds silencieusement. On leur apprend, notamment, « à faire comme si ». Et c’est loin, très loin d’être ténu.