Il fait plus chaud et pour la première fois depuis le début de l’année, je fais cours bras nus devant les cinquièmes. L’autre jour, à la fin du Voyage de Chihiro, je leur ai expliqué les différents sens du mot « sceau » et son utilisation dans les histoires.
« Tous vos tatouages sur vos bras, c’est des sceaux, monsieur ? me demande en rigolant Camille. – Voilà, je cache un secret en moi, et vous ne devez surtout pas le connaître. – Vous aimez bien raconter des histoires, quand même, hein. – C’est vrai. – C’est pour nous ou c’est pour vous que vous les racontez ? »
Enfin une situation d’équilibre s’est installée, dans mon rapport avec mes trois classes. En cinquième, j’ai fini par prendre leur mauvaise volonté et leur côté grognon à la rigolade systématique. Et ça fonctionne. Presque toujours, les visages renfrognés finissent par s’éclairer et, dans un haussement d’épaules, ils se mettent au boulot. Avec les sixièmes Evoli, je suis dans la rigueur. Ils veulent être rassurés, ils veulent un cadre, toujours le même, d’une heure de cours à l’autre. Des réponses précises et sans digression. Ne pas chercher plus loin que les bornes du sujet. Je ne passe pas avec eux mes meilleures heures, mais je parviens à leur donner ce dont ils ont besoin. En sixième Feunard, enfin, nous travaillons en bonne intelligence. Nous nous apprécions et nous faisons confiance. Une synergie dans laquelle je m’épanouis et eux aussi, je l’espère.
Tandis que les sixièmes Feunard travaillent dans le calme relatif qu’ils ont forgé en m’observant – ils savent très exactement à quelle limite sonore je réagis et sont toujours à sa frontière – je me sens pris d’un léger vertige : ces enfant sont en train de devenir de jeunes personnes. Ce qui n’est qu’une réalité biologique, le fait de grandir, me frappe particulièrement, car cette classe semble avoir eu à cœur de préserver le plus possible, notamment en cours de français, sa part d’enfance. Ils ont l’émerveillement facile, et continuent à accorder leur confiance à l’adulte a priori. C’est de très loin le groupe avec lequel je me sens le plus d’affinités.
Mais il y a désormais dans leurs attitudes, leurs regards, leur geste, un je ne sais quoi qui se délie, qui s’affirme : ils changent de position sur leur chaise, se tiennent plus droits ou avachis – défier plus ou moins fort la gravité, Elphaba n’est pas la seule à le ressentir – et ont dans le regard une intensité que je ne leur connaissais pas encore.
Ils grandissent. Ils grandissent, et nous nous entendons encore à merveille. Je les accueille à chaque heure avec joie et j’ai l’impression ou la naïveté de croire qu’elle est réciproque.
Il est huit heure vingt-cinq, c’est la reprise, et je suis ému.
Dans mon sac, il y a cette évaluation conçue pour que tout le monde s’en sorte et tout le monde travaille. D’autres joggings d’écriture. Leurs journaux d’exploration de l’Odyssée. Il y a le livre audio qu’ils ont enregistré, et les dessins qu’ont voulu faire certains des aventures d’Ulysse. Il y a tout un tas de petits trucs un peu magiques, qu’ils ont construit au cours de cette année. C’est ça qui me fait peur, ça qui me donne espoir : réussir, en cette dernière période, à trouver les bonnes formules pour que, au cours de ces semaines qui restent, ils arrivent à croire en ce qu’ils font. En cette étrange matière que j’enseigne.
Un message, un seul message pendant les vacances. Qui vient d’arriver ce dernier weekend. Un message de la part de la mère d’Evilan. Qui me demande les consignes d’un travail qu’il aurait dû me rendre il y a deux mois.
La colère me monte aux tempes avec les derniers souvenirs de ce qu’il a fait. Les cris, les coups et les insultes. Envers les adultes et surtout les camarades. Le fait qu’il ait refusé de faire quoi que ce soit depuis les dernières vacances. Tout ce qu’il a cassé, d’abstrait et de concret. Tout ce…
Et puis je soupire.
Je retrouve le document, je l’envoie. Parce que l’infime chance qu’il lise les consignes, et qu’il tente de faire quelque chose, se doit d’équilibrer la balance de mes griefs personnels. Le reste, on verra à la rentrée. Pour le moment, juste espérer qu’il tente.
Correction de devoirs de cinquième. Tous ou presque ont réussi une évaluation qui était, en toute objectivité, assez costaud. Et surtout, aucun d’entre eux n’a baissé les bras. Cette classe qui hurlait dès qu’il s’agissait d’écrire plus de trois lignes est monté à l’assaut du duel de Tristan contre le Morholt. Je ne sais pas si c’est un moment décisif. Peut-être, mardi, refuseront-ils de faire quoi que ce soit. Ou peut-être pas. Après tout, c’est la première fois, où je n’ai pas eu à en supplier certains pour qu’ils essaient. Ils ont tous été courageux, ces mômes dont une partie plus qu’importante avaient décidé, en début d’année, qu’ils seraient dans l’opposition. Ils ont réussi à recoudre une partie de leur rapport à l’école. Nous sommes au mois d’avril, et il reste encore tant à faire. Mais ça, ça c’est une victoire qui doit donner de la force.
En cette fin de dernières vacances avant le sprint final, coup d’œil sur le calendrier. La dizaine de semaines qui reste apparaît morcelée. Jours fériés, ponts, premières échéances d’examens… C’est toujours une période que je redoute, au niveau du boulot, une période où trouver du sens à ce que je fais avec les élèves m’apparaît difficile. Est-ce parce que, déjà, je sens que la fatigue de l’année s’accumule, parce que sauter de période de travail en période de travail m’est compliqué ?
Je suis angoissé de nature, et souvent, lorsque je contemple ce qui m’attend lors d’une semaine ou d’un mois de vie de prof, j’ai l’impression que jamais je ne m’en sortirai.
Donc. Y aller, comme à chaque fois, jour après jour, pierre après pierre sur ce gué.
Hier, je suis interviewé – ça fait bizarre d’écrire ça – pour parler d’éducation. On me laisse le temps de développer mon propos, plus d’une heure trente. Et pourtant, pourtant toujours cette impression de ne pas en dire assez, de simplifier à l’extrême, et donc de malmener la réalité du métier. C’est là-dessus que je termine. Le fait que j’écris pour dessiner une mosaïque. Un truc de bric et de broc, dont j’ai fini par renoncer à trouver la cohérence. Mais dont j’aimerais qu’il subsiste. Parce que c’est cette étendue de coïncidences et d’accidents qui forme ce que j’appelle désormais ma profession.
Ce soir, je fais jouer un scénario de jeu de rôle à trois amies. Je l’ai crée de A à Z et sans me vanter, il fonctionne bien, à chaque fois. Une enquête dans la Rome Antique. Cette histoire n’existe que dans ma tête, je ne l’ai jamais fixée sur le papier. Comme plein de cours, en fait. Des heures faites d’une matière fluide et transparente. Je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas envie de les fixer par écrit. Paradoxe quand j’écris, lettre après lettre, tout ce que je vis de ce boulot.