Lundi 14 avril

Et tout à coup, il n’est plus là.

Nathan, a changé d’établissement. Comme souvent, il y a eu un message sur Pronote. Rien du tout, ni de sa part, ni le moindre frémissement en salle des profs, ou de mot de son AESH. Nathan, que j’avais découvert en début d’année et avec qui ça avait été un chemin immense. Parce qu’une journée de cours entière, c’était terriblement difficile pour lui et que le lundi, à 16h, il lui arrivait souvent de décompenser. Dans une classe compliquée.
Parce que, d’un autre côté, il adorait venir en français, et que le fait qu’il soit dispensé de collège le mercredi, pour se reposer, ça le faisait pleurer de rage. « Je comprends plus rien ! » Parce que les autres mômes n’étaient absolument pas tendre avec lui.

Nathan, avec qui on avait trouvé tout un tas de petits sentiers de traverse. Travailler en binôme avec Alanis, dont l’esprit extrêmement vif et totalement désorganisé semblait fasciner son camarade, qui écoutait ses explications, quand il n’était pas trop fatigué. Le coin près de la fenêtre où il avait le droit de faire quelques pas, d’observer. Les feuilles de dessin. L’ordinateur retapé, et ramené pour son usage personnel.

Ce ne sont pas les efforts aujourd’hui réduit à néant qui m’attristent. C’est toute l’histoire. Tous les progrès que nous avions fait ensemble, toute cette histoire. Qui, je le dis avec un orgueil insupportable, me semblait vraiment aider Nathan à se réconcilier avec l’école. Personne ne m’a demandé, à moi ou à n’importe lequel de ses enseignants, ce que nous avions fait avec lui. Un Gevasco qu’il a fallu compléter du jour pour le lendemain, ce sera tout ce qui restera de nos efforts mutuels. Nathan a disparu et la vie de la classe continue, comme si son rire sonore, sa participation ou ses moments de crise n’étaient jamais advenus. Et à ce lieu-là, ce lieu-là précisément, je sens qu’il y a une écharde, dans ce que nous enseignons aux enfants de notre rapport les uns aux autres.

Samedi 12 avril

Passage éclair chez mes parents. J’aide ma mère à animer un atelier d’écriture auquel participent des jeunes gens allophones. Il y a toujours ce truc dans un coin de ma tête, que je combats de toutes mes forces, et que je ne parviens pas à réprimer totalement : ce fond visqueux de condescendance, à voir des collégiens, et ici des personnes presque majeures, à lutter pour formuler des phrases dont la formulation donne l’impression de sortir de l’esprit d’un jeune enfant. Je ne peux m’en empêcher : cette simplicité ne peut être que celle de leur pensée. Et je me déteste d’éprouver ça.
Peut-être que, cette année, D. m’en a un peu sorti. D. est AESH, et enseignait, avant de venir en France, la géographie dans une université : « C’est humiliant, de s’exprimer comme un tout petit enfant. » m’a-t-elle un jour dit, le regard noir. Je crois que c’est ça, qui m’a marqué. Sa colère.

Et tandis que je suis en train d’expliquer les adjectifs de couleur à un type qui fait une tête de plus que moi, je conjure les mâchoires serrées de D. Sa voix étranglée. Pour me rappeler toutes les pensées enfermées derrière les barreaux d’une langue encore hostile.

Vendredi 11 avril

« Gavin, vous aurez besoin d’une feuille pour l’évaluation.
– Non.
– Et de votre stylo bleu aussi.
– Je la ferai pas.
– Je vous donne les feuilles, vous pouvez les faire passer aux autres ?
– Non. »

Gavin fonctionne comme ça depuis le début de l’année. Il refuse tout ce que je lui demande. Par principe. Je suis passé par toutes les stratégies : j’ai essayé de le convaincre, j’ai passé du temps avec lui, j’ai aménagé ses évaluations (il est allophone.). J’en ai parlé à d’autres collègues, avec qui il est souriant, drôle, et ouvert. Rien à faire.

Et puis un jour, désespéré, je l’ai laissé à son sort.

C’est là qu’il s’est mis à bosser. Sans aucun changement dans son attitude. Il continue à clamer qu’il ne fera rien, me dit qu’il me rend copie blanche lorsque je récupère ses travaux, même si la feuille est intégralement recouverte de sa petite écriture serrée. Et il progresse. Il est l’un de ceux qui ont le plus progressé depuis le début de l’année.

« Non. »

Les encouragements non plus, il n’en veut pas. Gavin trace sa route. Avec succès, mais en continuant à repousser fermement la main de cet adulte, moi.

Jeudi 10 avril

Le M. dont je parle aujourd’hui n’est pas celui avec qui je travaille cette année. C’est un ami que j’ai rencontré il y a maintenant presque dix ans. On a toujours été dans une relation mutuelle étrange et symétrique, un peu prof – élève. Parce qu’il est suprêmement intelligent, parce que je suis plus âgé que lui. Alors qu’on est assis dans le parc du Thabor, on parle de nos vies – ça fait trop longtemps que nous ne nous sommes pas vus – de nos joies, de nos peurs. À un moment, je lui dis, parce que je le pense : « On ne guérit pas de ses angoisses. On les porte tous les jours, un peu. »

Prof, élève. Je peux dire ça à M. parce qu’il est adulte, et parce que c’est mon ami. Mais, un instant fugace, je pense aux collégiens à qui j’enseigne cette année, et toutes les autres. Est-ce qu’il faudrait que je leur dise, que je leur fasse comprendre que tous ou presque, ils finiront irrémédiablement cassés, d’une manière ou d’une autre ? Est-ce qu’il faut que je leur fasse comprendre comment porter ses douleurs, déjà, comment ne pas en avoir honte ? Ou est-ce que je dois m’appliquer à attiser leurs possibilités de force, d’intelligence et de joie pour que, justement, ils se cassent le moins possible ?

M. a l’un des visages les plus doux que je connaisse. Et se lit au coin de son visage les ecchymoses que le monde nous laisse, qui que l’on soit. Mais aussi le sourire, toujours intact, de quelqu’un qui parvient à trouver dans la vie une joie immense. Sans le savoir, il me pose, sous le soleil du matin, l’une des énigmes les plus entières, les plus terrifiantes, et les plus importantes de ma vie d’enseignant et d’être humain. Prévenir ou guérir.

Je n’ai pas le début d’une réponse. Juste, dans la tête, le titre d’un recueil de poème, peut-être le plus beau titre que je connaisse : « Notre désir de tendresse est infini. »

Mercredi 9 avril

Je me retrouve à discuter avec un groupe de personnes qui ne sont pas dans l’enseignement. Catégories sociales plutôt aisées, et lèvres qui se tordent en un sourire entendu :

« Ah. Prof. Bientôt en vacances, donc.
– Oui. Mais bon, on ne va pas trop en parler hein, tu n’as pas envie de changer d’avis.
– Non mais attends ! Ce que je voulais te demander c’est, tu trouves pas que c’est insupportable, cette expression « des fois », on est d’accord, ça veut rien dire ? »

Je vais probablement paraître très condescendant. Mais comme je l’ai déjà écrit plusieurs fois entre ces lignes, j’ai le sentiment que la simple évocation du métier d’enseignant – non, de l’image du prof – renvoie instantanément aux années que l’on a passé à l’école. Comme si ça ne s’était jamais arrêté, que l’âge adulte n’était qu’une longue récréation dont on se demande, un peu étourdi, quand elle va s’arrêter. Et cette volonté, toujours différente, toujours légitime, de se réapproprier ces années où des adultes nous disaient quoi faire et comment le faire.

Cet après-midi, j’en ai la force. Tenter, pendant une dizaine de minutes, de déconstruire cette amertume larvée. De tenter de recoudre des rapports aux études compliqués, dont on se venge en m’agitant sous le nez un succès professionnel, financier ou humain. Et moi de rentrer chez moi, en me demandant comment faire pour qu’il n’y ait rien à recoudre. Pour qu’on parvienne enfin à ne pas déchirer. Et que ces élèves, adultes et heureux qui m’envoient des mails sereins pour me parler un peu du passé, beaucoup de leur présent – comme Hildegarde, de temps à autres – deviennent la norme plutôt que l’exception.

Mardi 8 avril

J’ai joué à à peu près tous les jeux Final Fantasy. Hormis le fait qu’ils sont tous, pour la plupart, excellents, ils ont aussi un point commun : leurs méchants sont invariablement nullissimes. Hormis la sorcière Ultimecia, il n’y en n’a pas un seul qui tienne la route, que ce soit au niveau de la personnalité, des motivations, de l’histoire ou du design.

Parmi eux Sephiroth, le grand vilain du septième volet.
Et pourtant, j’ai une bizarre tendresse pour Sephiroth (je vous promets, ce billet a un rapport avec l’enseignement). Parce que Sephiroth ne meurt jamais. Final Fantasy VII a connu un nombre conséquent de suites et de déclinaisons, et à chaque fois, Sephiroth revient. Toujours aussi violent, toujours aussi démoniaque. Et toujours heurtant les héroïnes et les héros dans ce qu’ils ont de plus cher.

J’aime Sephiroth parce qu’il est ce mal dont je ne pourrai jamais me débarrasser.

Les heures de cours épouvantables, par exemple. Après dix-sept ans, je me suis rendu à l’évidence : jamais je ne parviendrai à les éviter, et encore moins à les vaincre. Toujours elles seront là, toujours elles reviendront, me laissant, à leur issue, sonné et perdu à me demander ce que je fous là et si je ne devrais pas mieux me reconvertir dans une profession moins compliquée pour mon petit ego fragile.
Petit à petit Sephiroth perd le peu de personnalité qu’il avait, pour devenir une sorte d’étalon de crise. Comment les personnages de FFVII réagissent-ils quand ils le voient, pour la dixième, centième fois ? Vont-ils le défier crânement, comme le vaillant Barret, tenter de le fuir comme Cloud le soldat amnésique, ou lui proposer d’aller se faire foutre, comme Aerith la marchande de fleurs ?
Les heures de cours ratées, quelle que soit leur source, sont mon Sephiroth. Je les déteste toujours autant. Elles m’attendront toujours au tournant, avec leur musique sinistre et leur sabre de douze mètres. Mais comme les personnages de FFVII, mon rapport à cette Némésis évolue petit à petit. Je grandis en me heurtant chaque fois à elles. Et finalement, elle pave mon histoire.

Lundi 7 avril

« Mais regardez ce que lui il fait !
– Maël, j’essaye juste de vous expliquer que le tex…
– Il rigole et vous dites rien ! »

Depuis plusieurs semaines, Maël est à vif. Il rentre toujours en classe en se moquant des autres, leur crache dessus dans les couloirs, si j’en crois divers rapports et témoignages d’élèves, et refuse de faire quoi que ce soit en cours.

Mais, plus inquiétant, il ne tourne plus que sur un seul registre : la détestation des autres. Dès que je tente de l’aider, ou même d’interagir avec lui, l’échange est systématiquement le même :

« Vous préférez que je vous laisse tranquille ?
– Voilà, vous m’aidez pas alors que vous allez l’aider, elle ! »

Et dès que je tourne le dos, je le retrouve en train de se marrer en renversant le contenu de son taille-crayon sur la copie d’un camarade. Maël pige de moins en moins ce que nous faisons, et pourquoi il est là. Et se venge de cette injustice en donnant des coups de façon indiscriminée, partout, afin de d’occuper l’espace.
Et des adultes bien en peine de canaliser sa douleur.

Samedi 5 avril

« Est-ce que ça te plaît toujours, prof, après tout ce temps ? »

La personne qui m’a posé la question porte le même nom que moi. On ne s’est encore jamais rencontré. Il est très tard, dans le jardin. Nous avons discuté, retiré des herbes qui mangeaient le mur, ri. Maintenant la nuit s’étend sur nos notes de musique et je sais ce que je vais écrire après ce recueil fou.

Tout ça ne serait jamais arrivé sans ce métier. Sans mon arrivé à Renais. Tout ça ne serait jamais arrivé sans ces élèves devant lesquels je me sens parfois désarmé, mais qui sont partis pour beaucoup en me demandant de poster le pdf du livre qu’ils lisent « si jamais on l’oublie quelque part. »

Je me laisse lentement aller, je regarde les étoiles et l’univers. Puis mon regard se baisse. Et alors je contemple tout le reste.

« Oui. Ça me plaît toujours. »