Vendredi 4 avril

Dernier jour de cours, et on déroule. Enfants comme adultes. Je l’avoue, je me laisse porter par les questions des sixièmes, sans forcément chercher à atteindre les objectifs que je me suis fixé pour cette dernière heure. Certains continuent leurs exercices sur la formation des mots, parce qu’ils trouvent ça super marrant, de dépiauter les préfixes et les suffixes, tandis que d’autres poursuivent la lecture du livre que nous avons commencé à étudier. D’autres enfin, passent un temps infini à préparer le marque-page qui leur servira à se repérer dans le livre. Le tout avec en arrière-plan, à volume très réduit, la bande-original de Cereza and the lost demon.

Et au fond, ça ne me dérange pas.

Je déteste les goûters de fin de période ou les fêtes. Ça me met mal à l’aise, sans que j’ai envie de me demander pourquoi. Mais terminer tout en douceur, ça oui.

Jeudi 3 avril

Nouvelle fin de période. Et à nouveau, sensation de surcharge émotionnelle. C’est le cas à chaque fois. Je suis à vif, je n’arrive plus à prendre de recul sur rien.

Mais cette fois-ci, il y a une différence.

Cette fois-ci, quelqu’un dans le collège de Renais a vu ça. « Overwhelmed ». C’était le terme qu’il a employé. Je suis submergé par tout ce qu’il se passe. Et juste, se faire tendre un miroir, ça aide à mieux comprendre. C’est toujours aussi compliqué à gérer. Mais désormais, il y a un mot, anglais et français. Désormais je sais que ça existe. Et que je ne suis pas prisonnier, fatalité et autres conneries.

Parce que cette fois, quelqu’un m’a rattrapé, du bout des doigts. Quelle chance. Quelle chance bon sang.

Mercredi 2 avril

C’est un tourbillon de haine, de haine véritable, qui me monte au nez, à la tête et presque aux lèvres. J’ai atteint la dernière frontière, je n’ai plus rien pour pardonner.

Face à moi, le visage d’Evilan se tord dans tous les sens tandis qu’il m’insulte et me menace. Des mots immondes et violents. Il est arrivé en classe les mains barbouillées de peinture noire et je lui ai demandé de se rendre aux toilettes pour les laver, une fois que son copain, qui a fait la même chose, en aurait terminé. Evilan a voulu y aller en premier.

« Non, il faut atteindre que Benny revienne. »

Et là, des hurlements. Devant les autres élèves de la classe de sixième qui le contemplent, qui me contemplent, médusés. Je me sens devenir furieux, je me sens devenir violent. Je n’en n’ai plus rien à foutre qu’Evilan aille probablement très mal. Que ce qui le mange de l’intérieur n’ait pas encore été identifié correctement et qu’en attendant, il soit du rôle des adultes de tenter de créer un milieu qui lui permette d’exister, qui lui permette de vivre de la façon la moins douloureuse possible. Je me fous de cette certitude qu’une fois qu’il aura exorcisé tout ce langage, il se calmera immédiatement et il finira le cours sage comme une image.

Je n’ai plus les ressources pour me prendre ces tempêtes dans la gueule, ni pour les minimiser, les réinterpréter auprès des autres élèves. Je vois la porte, entrouverte. Par cette porte, il y a tout ce que je pourrai faire. Me barrer, me mettre à hurler plus fort que lui, éclater en sanglots, peut-être.
Je n’ai plus les ressources, je n’ai plus que cette phrase, débile, qui surnage à la surface de mon ego et de ma pensée : « poser sur le monde un regard sans haine. »

On n’en sort pas. Malgré ce qu’il se passe, je refuse de rajouter encore plus de violence à la situation. J’ai sans doute tort et peut-être qu’il faut, de temps en temps, être violent. « Taper du poing sur la table ». Surtout là.
Je m’y refuse.

Je m’y refuse, j’inspire, je me redresse. Un truc dans la colonne vertébrale. Je plante mes yeux dans le cataclysme qui tient lieu de regard à Evilan. Et sans le lâcher, demander à l’un des élèves d’aller chercher un surveillant. Je ne sais pas ce qu’il y a dans mes pupilles ni ce qu’elles reflètent, tandis que, immobile, je laisse le flots d’insanités se tarir. Déjà je suis après. Tout ce qu’il faudra faire. Parler aux autres élèves. Parler aux parents. Remplir des rapports. Et tenter encore et toujours de lui parler, à lui. Ça ne sert sans doute déjà plus à rien, mes pouvoirs n’ont aucune prise sur lui. Je n’ai plus que des bribes de convictions. Et en premier lieu tenter de rester droit et sans violence. Pour lui, pour eux, pour moi. Ça n’est rien du tout. C’est mon rien du tout.

Mardi 1er avril

« Camille c’est à la fois une fille et un garçon, hein. On se le dit tout le temps dans la classe. »

Cette phrase ou ses variantes reviennent doucement, régulièrement, depuis quelques années dans mes classes. Ça n’est pas fréquent mais ça arrive. Est-ce que mes oreilles s’aiguisent, est-ce que le monde change ? Sans doute un peu des deux.

Trouver, donc, comment répondre, doucement, mots choisis. Marcher sur ce terrain délicat, savoir se taire aussi, parfois. Mais toujours accueillir la parole. Et le soir, examiner ce qui est arrivé et ses biais, bien entendu.

Faire, toujours, travail d’éducation.

Lundi 31 mars

Même si c’est un cliché, ça fonctionne.

Quand j’enseignais à Grigny, on m’abrutissait avec cette image de la réussite scolaire en triangle : l’élève, l’enseignant et la famille. Maintenant qu’on arrête de me la présenter comme un catéchisme, je reconnais sans peine le mérite de cette image.

Prenons l’exemple de la sixième Feunard. Ils ne sont pas, de très loin, les meilleurs élèves de ma carrière. Ils ont leurs difficultés, leurs défauts – comme leur enseignant – et pourtant, ça fonctionne. Il est rarissime qu’un cours se passe mal. Parce qu’on sent que les familles sont présentes, chacune à leur façon. Très peu d’enfants qui doivent se débrouiller seuls chez eux, ou dont les parents n’ont aucun moyen d’aborder le système scolaire. Il ne s’agit pas de faire le procès des autres responsables. C’est un hasard de la répartition des classes.

Et ça fonctionne. Avec toujours ce même constat un peu amer : il suffirait, comme dit la chanson, de donner les moyens, humains, sociaux, financiers aux parents de comprendre ce qu’il se passe dans les écoles pour que tout fonctionne tellement mieux.

Les sixièmes Feunard, c’est un projet de société.

Samedi 29 mars

Anniversaire d’un ami. Il y a des poules, des vaches et beaucoup de gens qui cherchent à repenser leur rapport au travail. De tout le petit groupe, je suis l’un de ceux qui a le boulot le plus stable. Je suis peut-être, toute honte bue, celui qui l’a le plus apprivoisé. Certes mon métier est terriblement exigeant et prenant, et oui, il me mord parfois.

Mais, d’essai en échecs, j’ai réussi à le mêler à mon existence. Il est devenu le pilier de ce journal, à son tour fondation de mes quelques progrès en écriture. Il est devenu le lieu où j’ai fait des rencontres qui m’ont rendues infiniment meilleur. Il est l’un de ces lieux où je me déploie, en tant qu’être humain.

Est-ce à dire que je m’épanouis totalement ? Non. À de nombreux égards, il s’agit aussi d’une source de doutes et de souffrances. Mais jour après jour, je parviens à le tisser, à ne pas le subir.

Et je mesure à quel point c’est un privilège.

Vendredi 28 mars

« Monsieur, pourquoi nous on lit pas le livre trop bien, là ?
– Quel livre trop bien ?
– Le livre que les autres sixièmes ils ont lu, sur la rivière, ou je sais pas quoi ?
– La rivière à l’envers ?
– Ouais. Ils nous ont dit, il y avait une forêt qui fait trop peur, et une sorcière et des pandas !
– Parce que vous vouliez qu’on étudie l’Odyssée. C’est bien aussi non ?
– Oui mais bon… Il y avait pas de pandas !
– Lydia… Vous êtes jalouse ?
– Non mais… Vous nous dites tout le temps qu’on travaille très bien. Pourquoi nous on n’a pas le droit à l’histoire de la rivière ? »

Le reste des sixièmes Feunard hoche silencieusement la tête. Ils ont envie, terriblement envie d’un livre.

« Bon. Allez. C’est pas trop le programme, mais on va le lire aussi.
– Mais ça sert à quoi, le programme au fait monsieur ? »

C’est vrai ça. Le programme coule au fil de l’eau, qui remonte vers sa source.

Jeudi 27 mars

C’est quelque chose d’imperceptible dans l’air.

Le printemps.

Le deux-centième billet de blog.

La date des conseils de classe de troisième.

Le fait que je discute pour la première fois de façon poussée avec un collègue qui n’était jusque là qu’une présence pour moi.

V. qui me propose d’aller prendre un verre sur la pause de midi. Ça n’est pas très sérieux, mais ce sera vendredi, il n’y a que deux heures de cours, après.

La fin. Déjà. Si tôt.

C’est quelque chose d’imperceptible sous mes ongles. Un instant plus léger. Déjà ? Déjà il faut que je commence à y penser ? À préparer ce qui viendra après ? Il reste tant à faire, tant à vivre. Tellement de choses que je veux transmettre aux élèves.

« Vous serez là l’année prochaine ? Et toutes les suivantes ? » me demande une élève de CM2 avec toute la fougue qu’ont ces jeunes personnes quand elles découvrent, dans un milieu hostile, quelqu’un qui les rassure un peu.

Je ne sais pas. Déjà, je me sens devenir un peu, un tout petit peu, de vent. Déjà, très, très loin, j’entrevois la porte par laquelle je me glisserai, lors de la fête de fin d’année. Et de tout aussi loin, la voix du Dixième Docteur.

« I don’t want to go. »

Mercredi 26 mars

« Aujourd’hui, on va essayer quelque chose. Je ne sais pas si ça va fonctionner, vous allez trouver ça bizarre, sans doute. Personnellement, j’aurais trouvé ça étrange, si mon professeur m’avait proposé ça. »

Les sixièmes Feunard lèvent sur moi un regard perplexe, mais sans animosité. Avec eux, je peux dire ce genre de choses. Il ne m’en tiennent pas rigueur. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles c’est si agréable avec eux : ils ont vite compris que leurs enseignantes et enseignants sont des êtres humains.
Ce qui est plus difficile, c’est que leur niveau en orthographe est pour le moins compliqué. Ils essayent, pourtant, pour la plupart.

Mais depuis quelques jours, une petite musique résonne en salle des personnels.

« Ce qui m’énerve avec les élèves, c’est qu’ils piochent le premier renseignement qu’ils trouvent dans le texte. Ils lisent un mot dans la consigne et ils pensent qu’ils ont compris l’énoncé. »

Mais hier, C. m’a dit un truc à mon cours de guitare.

« Essaye pas de jouer l’accord suivant. Pense d’abord au chemin que vont faire tes doigts. »

C’était le conseil le plus simple du monde. Et j’ai failli chialer à quel point ça a fonctionné.

Alors, en pensant à C. et à son sourire de vieil enfant quand il tente un truc dans mon apprentissage, je parle à mes élèves.

« Essayez de m’écouter, tout en relisant les mots, un par un. Je sais, c’est pas évident. Mais je vais pas parler beaucoup. Et surtout, ne parlez pas. »

Je laisse s’installer le silence. Avec eux, c’est faisable.

« Relisez les mots, un par un. La dictée est courte, c’est facile. »

« Un mot. Et puis l’autre. Regardez les lettres, comme elles se suivent. Demandez-vous le son qu’elle font. L’une après l’autre. »

« Vous avez mis un s à la fin du mot. Pourquoi il est là, ce s ? Ou ce t ? Il a une raison d’être là ? »

« Regardez le mot suivant. Il a le droit à son s aussi ? Pourquoi pas ? »

J’essaye d’espacer mes interventions. De les rendre régulière, comme un ressac. Je tente de reconstituer quelque chose de tellement simple, de tellement compliqué : la ligne de la lecture. Lire chaque mot, tous les mots, les uns après les autres. Pas d’interruption, pas de fragments, pas la frénésie hachée qui saisit les mômes la plupart du temps. C’est un rythme, c’est une pulsation. C’est une voix.

Ça ne marche pas pour tout le monde, évidemment. Certains rigolent. D’autres rêvassent en me regardant. Et puis quelques-uns suivent, de leur stylo. Ont les yeux qui s’écartent, gomment un truc ou deux. Repartent.

Je pense à ce que m’a dit C., hier.

« Des fois, je pense à un truc con et ça marche. C’est chouette. »

Ouais. C’est chouette. Merci à toi.