Samedi 15 mars

Verre avec L. Une collègue que j’avais rencontrée l’année dernière, alors que je bossais au lycée d’Agnus. L. doit être l’une des profs les plus motivées et énergiques que je connaisse. Et lorsque nous exercions dans le même établissement, j’avais la sensation qu’elle se démenait à un point inconcevable.

Il n’empêche que je la vois rouler des yeux et me regarder un brin inquiète lorsque je lui parle de mes diverses péripéties au collège de Renais cette année. Ça n’est ni triste ni grave, et ça n’atteint en rien notre amitié, mais c’est un fait : nous n’évoluons plus dans la même réalité professionnelle. C’est aussi, j’en suis persuadé, l’une des raisons qui fait qu’il est très difficile de faire comprendre à des personnes extérieures les métiers de l’éducation : nous évoluons dans une infinité de dimensions parallèle, que l’on appelle aussi établissements scolaires. Combien de codes propres à chacun d’entre eux finissons-nous par adopter, sans même nous en rendre compte ? Des codes difficiles à intégrer, pour quelqu’un venant de l’extérieur. Et lorsque nous évoquons, L. et moi, une expérience difficile que nous avons vécue quand nous étions collègues, nous nous demandons encore comment nous avons pu la vivre aussi aisément.

Balles de flipper dans des mondes avec leurs codes, leurs règles. Je me demandais, récemment, pourquoi l’expression « vivre-ensemble » m’agaçait à ce point (hormis le fait que je déteste qu’on substantive les verbes) : j’ai la sensation que peu de monde se rend compte de ce que ça recouvre. Faire coexister des réalités absolument hermétiques les unes aux autres. Je ne suis même pas sûr que je comprendrai celui que j’étais lorsque j’exerçais à Grigny, ou à Criméa. Alors comprendre les autres.

Mais ça n’a en rien altéré les rires que L. et moi partageons. C’est un réconfort.

Vendredi 14 mars

Comme souvent ces dernières semaines, je termine la journée totalement à vif. Plus aucune barrière ne peut retenir le raz-de-marée qui, semble-t-il, n’a plus de fin. J’ai fini ma semaine et je dois gérer une nouvelle agression d’un élève par Evilan, dont les transgressions ne semblent plus avoir de limites. Je ne peux plus, je n’arrive plus à trouver un atome de patience pour cet élève malheureux, pour lequel nous mobilisons tellement d’énergie, en vain semble-t-il. Tant de colère, de tristesse et de mal-être.

Mais jamais depuis Grigny je n’avais eu des appuis aussi forts, aussi solides. Des gens qui, quoi qu’il arrive, me soutiennent, à la mesure de l’aide que je leur apporte. Des cœurs que l’on s’ouvre tout grand pour supporter les blessures quotidiennes. C’est ma manière de tenir, et j’ai passé des années à me demander si elle était bonne, si elle était saine. Je l’ignore, mais je me dis à présent que de telles questions sont peut-être vaines. Je sais que depuis tout ce temps, c’est ce qui me permet de tenir. De sentir que je vis pleinement mon métier d’enseignant. Et que je peux, jour après jour, chercher quelques lueurs d’espoir pour Evilan.

Jeudi 13 mars

Les allergies saisonnières transforment ma gorge en un remake du combat final de La revanche des Siths (Monsieur Samovar, homme de culture), avec supplément piment et acide. C’est fréquent et temporaire, mais à chaque fois ça me fait peur. Peur parce que ça s’attaque à ce qui est peut-être mon noyau : ma voix.

Je n’ai pas ce qu’il est convenu d’appeler une jolie voix. C’est même l’inverse. Je passe de fréquence monocorde et abrutissante à des aigus pénibles.

Pourtant elle est le centre de mon pouvoir. C’est par la voix que j’arrive à esquisser des mondes imaginaires devant les classes de sixièmes les plus rétives. Par la voix que je maintiens du lien avec mes amis, désormais éloignés. Par la voix, encore que je file au long cours le récit de mes parties de jeu de rôle. La seule puissance dont je dispose réside dans ma capacité à filer des sons, aussi laids soient-ils. « From now on, you can’t talk » : c’était la consigne d’un exercice lors d’un stage, il y a bien longtemps. C’était bien trouvé, et j’avais mal vécu l’activité. Parfois j’ai la sensation de n’avoir aucune intégrité. Que mon existence même tient à ce filet sale et maigrelet qui s’écoule de mon gosier.

Tous les jours, je me déploie devant des mômes, je tente d’invoquer dans leur esprit des images, des lettres, de faire advenir des étincelles. Tous les jours, j’ai la sensation de n’être qu’une vibration atone dans un air qui n’attend que mon silence, enfin.

Mercredi 12 mars

Je fais la tête aux cinquième Astronelle.

Depuis deux semaines, ils ont décidé de se comporter comme si tout le travail que nous avons fait depuis le début de l’année, tant au niveau de la matière que des règles en classe, était nul et non avenu. Ils oublient leur matériel, proteste à la moindre activité, quelle qu’elle soit, et surtout, se manquent de respect.

Alors je leur fais la tête. Et j’en reviens à la structure de cours la plus bête et méchante possible : texte à lire, mots de vocabulaire à apprendre, questions, trace écrite. Je les interroge un à un, sans leur laisser le choix.

Et, cette semaine, ça fonctionne.

Ça ne m’étonne plus, après tout ce temps. Je sais que, de temps à autre, il faut recreuser le sillon avec certaines classes. Leur redonner des exigences et des règles hyper basiques. Ni sévères ni compliquées. Juste, le socle. C’est frustrant, et fatiguant. Comme si leurs fondations étaient toujours friables. Mais il faut en repasser par là. Et au fur et à mesure que je déroule le cours, ton neutre et visage indifférent, ce qui ressemble vaguement à de la sérénité redescend sur la classe.

Je m’ennuie ferme. Je voudrais aller plus loin.

Mais là, il n’est pas question de moi.

Mardi 11 mars

Bien évidemment, il m’arrive parfois d’enlever le filtre rose que je porte sur mes lunettes. Car si je suis profondément heureux au collège de Renais – malgré les moments difficiles que je décris fréquemment en ce moment – je suis conscient des tensions qui existent, comme dans tous groupe humain, entre collègues.
Et me voilà, comme l’un des personnages que je joue actuellement au théâtre, à me battre les flancs en sortant des vérités aussi profondes que « Roooh ! Ben quand même ! On va pas se disputer pour des bêtises pareilles voyons ! »

Il m’est arrivé une fois dans toute ma carrière d’être en conflit réel avec une collègue et de ne pas réussir à raccrocher les wagons. J’en cauchemarde encore la nuit. Outre le fait que je suis une petite chose fragile que le conflit effraye, je me suis crée cette certitude de ne tenir que par les liens que je crée avec celles et ceux qui partagent mon quotidien. Que ce soit par des regards échangés, des signes de tête ou une légère tape dans le dos. Nous ne sommes pas seuls. Seuls face à ces problèmes de plus en plus compliqués à gérer, seuls face à nos difficultés, nos insuffisances et nos démons.

Alors peut-être est-ce pour cela que je poste des gifs débiles du Coeur a ses raisons quand ça s’embrouille sur le groupe WhatsApp de certaines équipes, ou que j’achète un paquet de bonbons dégueulasses histoire de mettre un peu de couleur dans la salle des personnels. Renforcer avec n’importe quel fil ce qui me permet d’être encore, tout simplement, un prof.

Lundi 10 mars

J’exerce cette année dans le plus grand collège du département. Sans doute est-ce l’une des raisons pour lesquelles j’y croise beaucoup plus de collègues stagiaires qu’à l’accoutumée. Et depuis septembre, je les vois changer. Dans leur attitude, leur gestuelle, les propos qu’ils tiennent ; il y a quelque chose de presque saisissant à voir ces jeunes gens – je peux employer l’adjectif du haut de mon petit tas d’années supplémentaires – acquérir si vite certains réflexes et surtout une certaine vision de l’enseignement. Que je résumerais en ces termes : notre idéalisme va s’en prendre plein la gueule, chaque jour, tous les jours.

Je lis fréquemment des commentaires, sur les réseaux sociaux, sur le côté carcéral de l’Éducation Nationale. Parfois cela me met en colère, quand les arguments déployés ne traduisent qu’une envie de blesser. Parfois, je tente de comprendre sur quoi ce diagnostic se fonde. Et surtout pourquoi, malgré l’enthousiasme et la résilience de ces stagiaires, il se perpétue. Sont-ils en train, ces futurs profs, de mettre de côté leurs principes et leur force de révolte pour adhérer à un système maltraitant ? Ou tentent-ils, justement, de s’y confronter pour le changer au mieux ?

Bien entendu, mes pensées dérivent, elles dérivent toujours, vers moi. Comment est-ce que je me positionne ? Est-ce que les marques du temps et du métier ont fait de moi un rouage ? Ou est-ce que, justement, le fait de rester le perpétuel remplaçant me permet de conserver un peu de recul, comme nombre d’autres collègues vétérans ? Je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est que oui, enfant ou adulte, l’École nous change. Qu’elle peut être ogresse comme fée. Et ma place dans ce conte terriblement réel est encore loin, très loin de m’être claire.

Samedi 8 mars

Il est de notoriété publique que j’ai un humour merdique. En général, j’arrive à le cacher devant mes élèves, afin de maintenir un semblant de bon goût et de dignité en surface. Généralement, quand ils sortent une blague débile, je conjure des vers de Mallarmé ou des visions de Donald Jessica Trump, et ça me permet de garder une tête correcte.

Mais parfois ça ne suffit pas.

Comme lors de cet atelier théâtre, organisé par une troupe invitée au collège. L’exercice est compliqué, il consiste à ce que les comédiens échangent d’émotion suite à un événement inattendu. Ce sont Judica et Flare qui passent. Deux élèves que j’adore, vives, éveillées, et filoutant tout ce qu’elles peuvent pour en faire le moins possible en classe. A la fin de la scène, alors qu’un tremblement de terre se produit, la déprimée se met à sauter de joie en criant « Génial, viens, on meurt ensemble ! »

Je ne sais pas si c’est la réplique, la situation, ou la voix déjà grave de Flare, mais j’éclate de rire, avant de tenter, à mi-chemin de me contenir, en fermant la bouche, produisant ainsi un son qui tient à peu près du canard enrhumé. Trop tard, les mômes ont capté. Ils ont sur la bouche un sourire machiavélique.

« Venez monsieur, on va mourir ensemble ! »

On est vendredi soir, je suis crevé et ma dignité choisit ce moment pour décider de descendre acheter des clopes. Je n’arrive plus à me contenir, et ça provoque chez les sixièmes Feunard un enthousiasme dingue. Réussir à faire rire le prof, c’est comme vaincre le super boss optionnel du jeu : ça ne sert à rien d’autre qu’à dire qu’on est grave fort. Et tandis que je continue à hoqueter comme un débile, je décide d’arrêter de lutter : cette victoire-là, ils l’ont méritée.

Vendredi 7 mars

La semaine a été difficile. Très difficile. Et a consisté, pour tenir, à aller chercher, à force d’énergie des raisons de continuer à donner le meilleur à des mômes qui n’en veulent pas, de notre meilleur. Souvent pour des raisons tout à fait justifiables. Mais qu’on a du mal à accepter, quand on mobilise toute notre énergie.

« Si seulement on pouvait s’en foutre, parfois », soupire A., alors qu’assis sur des tables, près du parking, nous captons les rayons d’un premier soleil de mars.

« C’est parce qu’on n’arrive pas à s’en foutre qu’on leur fait du bien, et qu’on ne finit pas par tout balancer. »

Lorsque je ne me surveille pas et que je suis crevé, j’ai ce genre de sentences débiles. Mais ces sentences, aussi débiles soient-elles, sont ce dont notre métier est fait.

Jeudi 6 mars

Il reste deux minutes pour ce mini-cours avec les CM2 que nous accueillons aujourd’hui aux portes ouvertes. La question me vient un peu spontanément : « Est-ce qu’il y a quelque chose qui vous inquiète, au collège.
– Oui, répond immédiatement l’une des élèves. Les autres. »

Hochements frénétiques de tête. Cette réponse-là, j’aurais pu parier dessus. Bien entendu. Elle est immense et naïve comme le monde, cette question. Et elle met en jeu ce que je tente de faire avec cette classe de sixième qui m’échappe de plus en plus, avec le monde en général : faire de la réalité un endroit sans haine.

Et c’est pas gagné.