Vendredi 17 janvier

Quatre fois. Quatre demi-groupe à qui expliquer le fonctionnement des auxiliaires. Je finis la semaine dans un état mental assez intéressant. Je veux dire, je pense qu’un psychiatre, un exorciste et un criminologue le trouveraient intéressant. J’ai tellement retourné la règle sous mon crâne qu’elle en fait des loopings.

Des dizaines d’exemples tous plus débiles les uns que les autres, des crayons projetés à travers la pièce pour simuler une indignation quand ils n’arrivent pas encore à se rappeler la définition du verbe, des anecdotes personnelles disséminées pour leur faire oublier qu’on bosse sur quelque chose d’aride.

Et pour quoi ?

Tous les ans, j’espère avoir trouvé la clé. L’ensemble de règles irréductible, le vademecum absolu qui leur permettra de faire face aux multiples pièges de la langue française. Et je ne saurai jamais si j’ai tort ou raison, ils poursuivent leur scolarité et moi mon boulot, chacun de son côté. Est-ce que, vraiment, j’ai réussi à transmettre ? Je ne le saurai jamais

Ca ne m’empêche pas d’essayer.

Jeudi 16 janvier

« Leur donner des images mentales et une langue précise. »

C’est ce qui m’est spontanément venu à l’esprit lorsque M., ma stagiaire, m’a demandé ce qui était le plus important à transmettre aux élèves selon moi. C’est marrant, avec le recul, si plus de temps m’avait été accordé, je ne pense pas que j’aurais répondu cela.

Des images mentales. Souvent, je dis que lorsque j’aurai une affectation fixe, j’investirai dans des affichages. Donner aux mômes des supports. Un château de conte de fées, Colette, l’intérieur d’un journal au XIXe siècle. Je suis souvent effaré – sans aucun mépris – du fait que les élèves n’ont aucune idée de quoi parle un texte, parce qu’il leur manque des représentations. Comment leur expliquer la détresse de Mathilde Loisel si on n’a pas la moindre idée de ce à quoi ressemble Paris, que ce soit au passé ou au présent ? Comment se construire un imaginaire sans dragons ?

Et les mots, pour exprimer tout cela. Pas tous, pas intégralement, non. Mais leur donner un vocabulaire précis. Parce que c’est l’un des premiers discriminants sociaux. Savoir nommer, et bien nommer le monde qui les entoure, que ce soit au niveau du vocabulaire ou de la syntaxe.

En réalité, ces deux ambitions se rejoignent. Ce à quoi j’aspire, c’est à leur donner de quoi s’emparer de la réalité. Qu’ils la subissent moins. Qu’ils en soit davantage les acteurs et les magiciens. En passant pas des outils naïfs, si naïfs…

Mercredi 17 janvier

« Dans ce texte, Belle fait preuve d’altruisme, qui se rappelle de ce que c’est ? »

Tanith lève les yeux au ciel, avec toute la discrétion d’une élève de sixième.

« C’est le contraire d’égoïste, vous nous le répétez sans arrêt, monsieur.
– Vraiment ?
– Ben oui, à chaque histoire qu’on voit, hein, confirme Benji. »

Marrant. Je ne m’en était pas rendu compte. Il est vrai que c’est un terme sur lequel je reviens souvent. Très. Je me demande ce que ça raconte sur mon enseignement. J’écris souvent ici que les profs parlent énormément d’eux-mêmes, dans la construction de leurs cours. Altruisme. Est-ce un truc que je tente de leur passer ? Une blessure, un idéal que je voudrais actualiser à travers eux ? Ou est-ce que, tout bêtement, les programmes sont suffisamment bien conçus pour que je revienne à ce principe ?

« Monsieur, les héros des histoires, ils sont toujours altruistes ?
– Souvent, oui.
– Parce que c’est plus facile d’être égoïste dans la vraie vie, en fait ?
– Vous pensez ?
– Ben oui, évidemment. Je veux dire, personne est altruiste, en vrai. C’est pas possible. »

Voilà, c’est pour ça. C’est pour ça que j’y reviens.

Mardi 16 janvier

« Monsieur, vous allez bien ?
– Très bien, merci Laura, et vous ?
– Euh, ça va mieux. »

Laura me sourit et m’englobe de ses grands yeux noirs. Qui sont aussi brillants qu’au mois de septembre. En novembre, quelque chose est arrivé qui a éteint cette lueur. Laura s’est mise brutalement à écrire ses cours avec un feutre noir moche, malgré mes demandes de reprendre un stylo. Aujourd’hui, même son cahier a l’air en meilleure santé.

« Vous voulez me parler après le cours ?
– Non, ça va, vous pouvez juste arrêter de vous inquiéter. »

J’ai envoyé tout ce que je pouvais aux trousse du mal-être de Laura. L’assistante sociale, des coups de fils, des regards appuyés… Elle est restée hermétique à tout. Et semble s’en être sortie. D’une façon que j’ignore et que, sans doute, j’ignorerai toujours.

« Merci de me le dire. Vous savez que je suis là, si vous avez besoin d’un adulte avec qui discuter.
– Vous êtes très gentil, monsieur. »

Elle l’a dit sans ironie aucune. Mais peut-être avec un peu de lassitude. Et je regarde cette petite fille de onze ans qui semble tellement, tellement plus âgée que moi.

Lundi 13 janvier

En ce moment, V. n’a pas le temps, ne prend pas le temps de manger à midi. Des bulletins à remplir à la pelle, des obligations professionnelles et personnelles dans tous les sens. Je joue – parce que je sais déjà qu’il dira non – à tenter de le faire partager à un effroyable parmentier végétarien que j’ai concocté en quantités industrielles hier soir.
En ce moment, j’ai le blues du dimanche soir aigu. M. m’invite le soir à jouer aux cartes – je tairai pudiquement lesquelles, et la mélodie s’écoule, infiniment moins douloureuse.
En ce moment, S. est malade. Nous sommes plusieurs à relayer que ça n’est pas si grave mais que les SMS sont appréciés. Juste histoire d’envoyer un peu de chaleur.

C’est, je crois, ce qui me donne le plus de force dans cet établissement. La toile délicate qui nous tient lié. La force que donne ceux qui l’ont quand d’autres ne l’ont pas, en sachant que ce grand cycle est voué à se modifier.

Nous prenons soin les uns des autres, et c’est précieux.

Samedi 11 janvier

Nous sommes vendredi soir. Je sors et je ne marche littéralement pas droit. Cette première semaine m’a épuisé, autant que toutes les premières semaines après les vacances, sans que jamais je puisse y faire quoi que ce soit. Sur l’une des tables de bois, au bord du parking, M. est allongé, les jambes pendant dans le vide.

« Est-ce que les élèves peuvent me voir, d’ici ? »

Ce doit être l’épuisement, mais la question me semble terriblement drôle. Que penseraient s’ils nous voyaient, d’ici ? Lui en train de fixer le ciel gris, moi affalé sur un banc qui m’imprime, je m’en rends compte, pas mal d’humidité sur les fesses. Mais la flemme de me lever.

Est-ce que les élèves peuvent nous voir, d’ici ? Probablement pas. Au bout de notre épuisement, quand il ne reste plus que des êtres humains.

Vendredi 10 janvier

« Monsieur, c’est quoi, la lettre ? »

Oleg a énormément progressé en français, depuis le mois de septembre. À tel point qu’il m’arrive parfois d’oublier qu’il lui manque certaines notions, impossible à avoir assimilé pour quelqu’un présent en France depuis un an et demi.

« Bah c’est des majuscules en lié, t’es bête ou quoi ?
– Il est bête ou il n’a pas eu l’occasion de les voir… »

Valeria m’adresse son habituel sourire contrit, tandis que je me retourne vers le grand ado qui continue à pointer du doigt les pleins et les déliés de mon B.

« C’est une façon d’écrire les lettres.
– Mais c’est beau ! Le E, il est comment ? Et le G ? »

Ce soir, Oleg rentrera chez lui avec dans son carnet un mot pour comportement inadmissible et une feuille de majuscules qu’il a glissé dans une pochette plastique pour ne surtout, surtout pas l’abimer.

Jeudi 9 janvier

« Monsieur, c’est quoi, le Moyen-Âge ? »

Hou qu’elle est moche la sensation qui vient de me mordre à l’instant. Cet espèce de truc un peu sale, un peu acide, qui ressemble à un truc du genre « mais ils sont de plus en plus débiles, les collégiens, c’est quoi ce manque absolu de culture ? »

Ce n’est pas la première fois que je ressens ça, que je me racornis de la sorte.

Et ça me fait peur.

Ça me fait peur a posteriori. Parce que cette sensation ne dure qu’un instant, et je rationalise quelques centièmes de seconde plus tard. Il existe des milliards de raisons pour lesquelles cette question est posée, la plupart excellentes et dont je n’ai pas la moindre idée. On se ressaisit, on explique ou en temporise, et on repart.

Le problème, le temps avançant, c’est que ce genre de morsure, de blessure à l’empathie, ça devient comme les blessures que l’on se fait au sport à quarante ans. On peut s’en remettre. Mais il n’est pas impossible qu’un jour, cette cheville tordue, ce pincement dans le genoux ne soient plus uniquement des douleurs passagères, mais des handicaps qui ont décidé de coloniser les os et les tendons. Ou, dans le cas qui nous occupe, le crâne.

C’est pourquoi je suis toujours inquiet lorsque je ressens cela. Toujours en hyper vigilance. Punaise, répondre à longueur de journée aux questions de mes élèves, ça aussi c’est un état de grâce ? Et lorsque la meurtrissure sera installée, que faire, alors ?

En attendant, je continue à virevolter. En tentant d’ignorer l’angoisse qui me tortille le bide.

Mercredi 8 janvier

Pour des dizaines de raisons fabuleuses et intimes, les vacances qui viennent de s’achever m’ont laissée, comment dire, rayonnant. De joie, de confiance et de sérénité. Je sais, depuis longtemps désormais, que ce sentiment d’invincibilité n’est que temporaire. Il vient du fait que je suis plein d’énergie, mentalement comme physiquement. Et que mon optimisme déclinera avec ce trésor reconstitué.

Mais comme je suis inconscient et un peu idiot, je puise sans compter dans mes richesses intérieures, en cette matinée de mercredi. Je voudrais que ces trois heures de cours soient parfaites.

Et elles le sont presque. Au prix d’efforts phénoménaux. Je parviens tout à la fois à être clair dans mes propos, à désamorcer rapidement et efficacement les situations de conflits potentiels, à rythmer les activités et à ménager des temps de respiration. Toutes choses qui, de l’extérieur, semblent aller de soi pour quelqu’un n’exerçant pas ce boulot.

Mais qui sont quasi-impossible à tenir sur le long terme. Je sors de cette poignée de minutes totalement groggy. Je me suis brûlé comme rarement en gérant tous ces aspects, primordiaux, de la classe. En temps normal, nous devons nous économiser. Sinon nous serions tous en arrêt pour burn out au bout de deux semaines. J’ai parfaitement conscience de donner du grain à moudre à certains détracteurs de l’éducation nationale en écrivant cela. Mais c’est aussi une question qu’il devient nécessaire de regarder en face : se rend-on bien compte de la quantité d’énergie et de vitalité qu’il faut mobiliser pour jouer cette délirante partition ? Susciter l’intérêt, l’adhésion, l’harmonie et la compréhension simultanément chez un public captif et ne partageant pas toujours grand-chose ? C’est un travail titanesque. Et je refuse désormais d’avoir honte de le dire.

Mais c’est aussi pour cela qu’il est nécessaire d’avoir une vie extérieure féconde, riche et forte en dehors. Pour trouver ces éclats lumineux qui nous permettrons d’être, pour une semaine, dix jours ou un peu plus, capables d’enseigner idéalement, dans des conditions qui le sont chaque jour un peu moins. Ce n’est pas normal, de devoir être de telles forces de la nature, pour enseigner. Ce ne doit pas devenir l’habitude, et c’est aussi pour cela que lutter socialement est indispensable.

Accordons-nous, toutefois, ce crédit : nous sommes capables de grande magie.