Et le dimanche, on s’évade.
Ce weekend je suis allé aux Transmusicales et c’était chouette.
Et le dimanche, on s’évade.
Ce weekend je suis allé aux Transmusicales et c’était chouette.

Sale ambiance en fin de cours, en ce moment. Les élèves qui sortent donnent des coups dans la porte de ma salle, tandis que ceux de ma classe se lèvent pour partir.
« Pourquoi ils font ça ? » chuchote Alicia, l’air vraiment indigné.
Je n’arrive pas à lui répondre. Sans doute, il y a tout un tas de raisons, de mots que je pourrais trouver, de blâmes que je pourrais porter. Mais à chacun de ces coups, je reste un peu glacé. Je n’aime pas ça. L’ancien élève que j’étais, le prof qui n’arrivait pas à se faire entendre frissonnent. Et moi, je suis malheureux. Je suis malheureux parce que je trouve ça moche.
Alors juste, je secoue la tête en souriant un peu.
Il fait un peu poisseux en ce mois de décembre.

Je n’ai pas autant de plaisir à enseigner aux sixièmes Evoli qu’aux sixièmes Feunard. Ils sont plus froids, moins enthousiastes. Moins souriants aussi. Notre relation est, comment dire, plus strictement professionnelle. Ils accueillent les cours magistraux comme les activités les plus variées de la même façon : avec circonspection et toujours un peu de défiance.
Mais, toujours, ils s’y mettent. Et, surtout, toujours ils me font confiance. Confiance que je m’applique à instaurer en tentant de toujours faire ce que je dis, que ce soit quant au délai – beaucoup trop long – qu’il me faut pour corriger leurs évaluations, ou le moment durant lequel nous ferons du théâtre. Ils aiment bien le théâtre.
Nous ne sommes qu’en décembre et, déjà, les sixièmes Evoli ne doutent plus de moi.
Je crois que je pourrai difficilement espérer davantage.

Il y a deux ans, j’avais cette classe de quatrième. Il étaient très peu. Dix-sept. Des élèves scolairement ni meilleurs ni pires que les autres. Mais avec qui j’ai eu une chance absolue : ils m’ont fait confiance. Une classe dans laquelle, au troisième trimestre, les mômes s’installaient où ils le souhaitaient dans la classe afin de travailler le mieux possible, dans laquelle on ne levait plus la main (on cherchait à comprendre à quel moment il était approprié de répondre), une classe dans laquelle on a appris Le Cid en entier et on a étudier Le Cauchemar d’Innsmouth.
Une classe idéale, par une conjoncture astrale exceptionnelle.
J’en parle parfois à mes élèves, cette année. Ni pour comparer, ni comme un modèle. Juste une sorte de possibilité. Si on arrive à s’entendre, si on arrive à fonctionner ensemble, si on arrive à comprendre que nous somme ensemble dans un but commun, parce qu’après tout, c’est ça qu’on avait réussi à créer, alors ça peut être, tout simplement, agréable. Et doux.
« Vous jurez c’est pas une histoire, monsieur. Vous promettez, si on est sage, on pourra faire ça ?
– Pas si vous êtes sages. Si je vois que c’est ça qui vous permet d’apprendre le mieux.
– Ah oui. Pour apprendre. »

Il y a de petites victoires.
« Monsieur, je peux présenter un livre même s’il ne remplit pas une case du bingo ? »
Depuis le début de l’année, j’ai proposé aux élèves un bingo littéraire. 24 cases thématiques « Un livre qui vous a été recommandé par un adulte » ; « Un livre dans lequel les animaux ont une place importante » ; « Une biographie ». On lit, on présente en trois minutes. Le prix pour tout compléter, ce sont des bonbons. Oui, c’est nul.
Mais ça fonctionne beaucoup avec deux sixièmes. Ça fonctionne à tel point que :
« Monsieur, je peux présenter un livre même s’il ne remplit pas une case du bingo ? »
« Moi je présente cette BD sur un garçon qui est parti de Syrie parce que ça fait penser à moi. »
« Je vais vous présenter Rhinocéros, j’ai rien compris, je l’ai pris à ma soeur et j’ai adoré. »
« Je vais vous présenter le troisième tome d’Arsène Lagriffe parce que je veux vraiment vraiment que vous le lisiez. »
« Je vais vous présenter Meurtre sur les rails, parce que j’ai détesté et je veux pas être la seule à souffrir. »
Il y a de petites victoires importantes.

On est tous installés autour des tables qui ont été disposées en un grand carré pour l’occasion. Je joue Pâris. Et je porte autour de la poitrine un arc en carton, grandeur nature, et des flèches, qui ont été ajoutées pour l’occasion, ainsi qu’un carquois doré. Iulia est vraiment très très douée de ses mains. Elle a même rajouté une fiole de poison, celle qui m’a servie, dans l’histoire, à tuer Achille.
Près de moi, Jérémie, qui joue Hadès, ne parvient pas à se retenir de rire. Il n’en peut plus. Peut-être est-ce à cause de mon déguisement. Ou de celui de Hadès, ailes en papier collées sur les chaussures et la tête. Ou de Perséphone, qui porte la tiare la plus bling bling des deux hémisphères. Je sens ce gamin hyper respectueux, gêné de son hilarité, qui déborde partout. Alors, sans hausser la voix, je tente :
« Je sais qu’on a tous l’air un peu idiots avec nos costumes. Mais si on essayait ? Allez, juste pour cette fois, on fait comme si. »
C’est comme une onde, qui afflue tranquillement sur la sixième Evoli. La classe se calme lentement, Jérémie en dernier.
Et pendant une heure, ce sera génial.

J’aimerais bien, parfois, être comme eux.
Ces collègues brillants. Ceux qui savent rire, et amener dans leur rire leurs élèves, ceux qui maîtrisent tellement leur sujet que tout semble facile, évident. Même les règles de la mondialisation. Ceux qui sont précis, également, dans leur langage et leurs consignes. Ceux qui sont stylés, dont le charisme est capable d’ouvrir des portes autrement hermétiques.
J’aimerais être ces collègues, comme l’élève que j’ai été rêvait d’être ceux dont la vie semblait plus facile. J’ai grandi. Je sais ce que ces apparences peuvent cacher, peuvent coûter. Mais quand bien même. Je continue à avoir l’impression que mes cours, il leur manque ce brillant, cette patine. Certes, ça finit par être sympa. Confortable. Mais ça ne sera jamais les cours dont on parle, vingt ans plus tard, avec admiration. C’est totalement débile, qu’est-ce que ça peut me foutre, qu’on parle de ces cours-là dans vingt ans ? Je ne fais pas ce boulot là pour ça. Et pourtant, oui je l’admets, je suis jaloux. C’est terrible, ça mange au quotidien.
Et puis il y a des accalmies.
Comme ce matin, avec les sixièmes. Je n’ai pas allumé tous les plafonniers. Avec ceux qui le sont et les rideaux ouverts, on voit assez bien, et la lumière n’est pas trop agressive. Les mômes sont arrivés comme tous les matins, en ordre dispersés. Je les ai accueillis, un mot pour chacun. Ils se sont installés, finissant de me parler de leur weekend. Et là, ils sont en plein jogging d’écriture. Demandez ce que vous voulez pour Noël, ou votre anniversaire. Vraiment ce que vous voulez. Une seule règle : vous devez à chaque fois donner un argument, le plus sincère ou le plus excessif possible. Comme chaque matin, ils sont petit à petit entrés dans le sujet. Dans l’air, flotte la musique en boucle de Beneath the Mask, de Persona 5. Je peux m’asseoir parmi ceux qui ne maîtrisent pas encore l’écriture, les inclure dans l’activité.
Et tout le monde est bien. Tout le monde fait de son mieux. Je suis chiant parce que je recherche – je m’en rends compte maintenant – des cours tout en rondeurs. Je cherche à faire des trucs doux, je vise à ce que les rires ne soient jamais tranchants pour les personnes présentes, ou les proches. Là-dessus, je ne les prépare sans doute pas à la dureté du monde réel. Tant pis. Ils auront tellement l’occasion de le faire ailleurs. C’est un choix, un choix bien plus important que ce que je pensais au premier abord : montrer qu’il peut exister, par volonté commune, des lieux où l’on peut être soit, on peut être heureux, et que c’est lieux aiguisent eux aussi l’esprit, l’intelligence et la répartie.
La jalousie a fait place à une sorte d’orgueil tranquille. Est-ce mieux ? En tout cas moins douloureux. Dans l’océan de mes névroses et de mes peurs, les notes infinies d’une bande-son de jeu vidéo se déploient en îlot. Les sixièmes écrivent, de plus en plus, de mieux en mieux. Les sixièmes deviennent un peu plus forts de rigueur et de tendresse.
Ce que je veux bâtir.
Et le dimanche, on s’évade !
Repartons sur les rives d’un autre rêve…

« Monsieur, je peux vous faire écouter ma musique ? »
Aïe. Depuis le temps, je devrais savoir qu’il vaut mieux ne JAMAIS faire de promesses peu réfléchies aux élèves, ce sont de celles-là qu’ils se souviennent le mieux. Et j’ai promis à Aylan qu’il allait pouvoir choisir une musique d’introduction pour la mise en scène du procès de Pâris, mardi. Autour de lui, ses potes commencent déjà à se marrer.
Mais je n’ai pas moyen de reculer. D’abord parce que je tente de ne jamais me dédire, ensuite parce qu’Aylan a un statut particulier dans la classe. Il est l’un des plus petits en stature, mais sa position de redoublant, son assurance et sa grosse voix en font une sorte de leader. Leader qui, heureusement, n’abuse pas de son pouvoir pour le moment.
Je tente de rester imperturbable.
« Oui, allez-y. »
Les premières notes résonnent. Il me fixe, à peine défiant.
« C’est… C’est très bien. Ça correspond tout à fait à ce qu’on va faire. Vous avez passé du temps à trouver.
– Ben on a cherché avec ma famille. C’est de la musique qu’ils écoutent dans ma famille. D’ailleurs, eh monsieur, vous nous aviez pas dit que Troie, c’était en Turquie ! »
… C’est vrai, j’ai totalement oublié de le leur dire cette année.
« Donc c’est bon, ça va pour la vraie pièce ?
– Ça va.
– Ça va être trop bien, monsieur. »

« Monsieur, pourquoi on travail pas tout le temps comme ça ? »
Les sixièmes Evoli braquent de concert leurs yeux sur moi lorsque la question se déploie, innocemment, dans la classe. Elle n’a pas besoin de trop forcer. Il règne un silence surprenant.
Surprenant parce que, en cette heure du vendredi après-midi, j’ai donné toute liberté ou presque. Chacun prépare le procès de Pâris à sa manière, ceux qui écrivent leurs textes, ceux qui rédigent le règlement, ceux qui prépare les affiches. Pas de places attribuées, pas de consignes autres que finir la tâche commencé au début de l’heure. Et ils ont tous travaillé avec une concentration assez folle. Très longtemps, ce genre de question m’a déstabilisé. Après tout, avec cette heure, n’ai-je pas touché au Graal ? L’autonomie, la diversité, la rigueur ?
Non.
« On ne peut pas tout le temps travailler comme ça.
– Bien sûr que si monsieur, vous voyez, on est sages.
– Oui, vous êtes sages, ça n’est pas le problème. Mais pour faire ce travail, vous avez besoin de tout le reste. De ce qu’on fait dans nos exercices de langue, des textes que nous étudions, des conjugaisons à apprendre. Et puis vous vous lasseriez.
– Ah ben non, c’est trop bien, de travailler comme ça.
– Parce que c’est exceptionnel. Et puis ça ne convient pas à tout le monde. »
J’adresse le plus discret des sourires à Mina. Cette élève modèle n’est, pour une fois, pas à la fête. Je pense qu’elle se demande ce qu’elle fout dans ce chaos. Je reprends mon laïus.
« Mais vous m’avez montré qu’on pouvait le faire. Et vous m’avez beaucoup impressionné.
– Alors on recommencera ?
– Si c’est pertinent.
– Ah oui. Si ça nous sert.
– Voilà. »
Voilà.