Vendredi 1er novembre

Trois jours avant la reprise, et comme à chaque fois, l’anxiété.

Mais, c’est le privilège de l’âge, une anxiété que j’ai presque apprivoisée. À chaque fin de congés elle revient, comme un chien un peu crotté de sa promenade. Tout ce qui pourrait mal se passer, tout ce qui a pu mal se passer revient faire des taches sur mon tapis.

Ça ne passera jamais, je pense. Mais ça me fait moins peur. Bien sûr, qu’il y aura encore des imprévus, des merdes, que je ferai encore des conneries. Ça n’est pas grave. Toujours, toujours se relever.

Jeudi 31 octobre

En pleine préparation de cours, je suis à nouveau frappé par ce paradoxe : l’Éducation m’est apparue, durant ces vacances, comme un lieu de souffrance et de mal-être épouvantables, du fait des dernières mesures envisagées par le gouvernement.

Et pourtant, je mentirai en disant que je n’ai pas hâte de retrouver le bahut, et tout ce qu’il s’y passe.

Elle est là, la tentation de baisser les bras : une fois que l’on a fermé la porte, que l’on ne pense plus au monde extérieur, il est possible, dans de nombreux établissements, de bosser correctement. Et même d’y être heureux.

Et la tentation est forte. D’ignorer le bruit du dehors, de construire sa relation à soi, avec les élèves, les collègues. Se taire, au fond. Mais ce serait ignorer les failles qui courent le long des murs, l’eau qui monte, chaque année un peu plus haut.

Ne pas se contenter de ce qui va. Jamais.

Mercredi 30 octobre

« C’est des livres d’adultes, ça. »

Régulièrement, à la fin des cours, Morrigan vient tripoter la pile de bouquins posée sur mon bureau qui n’a rien à voir avec les cours. Un Modiano, la poésie d’Alfred de Vigny, celle d’Anne Brontë, et quelques autres. Elle retourne l’un des bouquins entre ses doigts, fait défiler les pages.

« Il y a des images, quand même ?
– Oui. Ce sont les couvertures des anciennes éditions.
– Ça sert à quoi ?
– C’est dans un dossier qui explique comment le livre a été écrit.
– D’accord. »

Elle les dépose après quelques secondes, toujours précautionneusement ? À regret ? Plutôt que de me faire des films, je lui pose directement la question.

« Morrigan ? Ça a l’air de vous intéresser, vous voulez que je vous en prête un ?
– Je vais rien comprendre.
– C’est possible, mais comme vous aimez bien les regarder, je peux vous laissez celui-là (c’est le Modiano) quelques jours, vous aurez plus de temps pour le consulter. Vous n’êtes pas obligé de le lire, évidemment.
– Je peux le prendre juste… Comme ça ?
– Si vous me le ramenez.
– Ben oui, évidemment. »

Elle me le ramène, pile au jour demandé. Je la remercie, essaye de ne pas ouvrir la conversation, c’est l’une des maximes de Pennac que j’aime appliquer.

« J’ai lu la première page. C’était très compliqué.
– Ça vous a plu ?
– Je sais pas. C’était pas pareil du tout que ce qu’on lit. On comprend pas trop où on est. Mais j’ai bien aimé les phrases.
– C’est un bon début. Peut-être que plus tard, vous y reviendrez.
– Quand je serai plus intelligente.
– Quand vous aurez vécu davantage de choses. »

Elle me regarde sans répondre, comme souvent, semblant m’englober tout entier de ses très grands yeux bruns. Elle pose son doigt sur les boutiques obscures, reste comme ça quelques instants, puis s’en va. Derrière elle, un adulte un peu perplexe.

Mardi 29 octobre

Mes élèves m’ont appris à lire. À lire d’une autre façon, je veux dire.

Depuis mes seize ou dix-sept ans, j’ai mes habitudes, lorsque j’entame un bouquin. Mes moments d’attention intense au tout début, mon habitude à sauter quelques pages puis à revenir dessus, le fait que, parfois, je lise quelques lignes à haute voix… Je trace à travers chaque texte un chemin qui m’est familier.

Ça n’est pas le cas, lorsque je fais lire les élèves. L’œuvre est une forteresse, et j’imagine comment y faire entrer chaque môme, selon ses affinités avec la lecture, ses difficultés et ses aisances. S’attarder sur le paratexte ou sur les notices biographiques. Observer la distribution des adjectifs qualificatifs, dans les premières phrase, ou la vitesse à laquelle l’intrigue démarre. Noter combien de personnages interviennent, et si leurs noms ne sont pas trop tordus… Ou a contrario, se demander ce que certains feront après avoir lu le livre, en deux jours, tandis que leurs potes continueront leur tranquille bonhomme de chemin, aux sixième chapitre.

J’ai toujours vu un bouquin comme quelque chose à déployer. Cela n’a jamais été plus vrai depuis que je suis enseignant. Arpenter chaque rue, chaque signe, chaque virgule. Pour qu’ils finissent par tracer leur propre chemin.

Lundi 28 octobre

Aujourd’hui, j’ai T. au téléphone. C’est devenu un rituel, depuis que des centaines de kilomètres nous séparent, que d’échanger sur nos univers mentaux et artistiques. Ce que nous avons vu, lu, écrit… Ce que nous avons sous la caboche.

Et c’est comme un flot qui s’écoule sans s’arrêter, de mon côté, ce lundi. Tant à dire, tant à raconter, tant vécu. Ça me frappe, comme l’eau d’un courant éclabousse la berge en milliers de gouttelettes. Ma vie personnelle et professionnelle n’est pas forcément plus facile en ce moment. Mais qu’elle est riche. De gens, de moments totalement fous. De ce travail, à mi-chemin entre le film d’horreur et la comédie musicale.

Je suis heureux.

Wow.

Je suis heureux.

Dimanche 27 octobre

Et le dimanche, on s’évade !

Bon, je ne ferai absolument pas dans l’originalité ici, et pourquoi le ferais-je ? Le nouveau morceau de Lady Gaga est très très bien, assumons-le.

Samedi 26 octobre

Retour en famille, pour fêter mon anniversaire. Maman prof, papa prof. Reproduction sociale plus évidente, tu meurs.

Je ne m’en inquiète pas. Peu importe les chemins qui m’y ont menés.

Aujourd’hui, par monts et par vaux, par amour et par hasard, cette profession et cette vie sont miennes. Et ça me rend heureux.

Au fond, après quarante-deux tours de planète, n’est-ce pas tout ce qui importe ?

Vendredi 25 octobre

Lors de la dernière heure de cours avec les sixièmes Evoli, j’ai fait quelque chose que je n’osais plus faire depuis longtemps : je leur ai fait la lecture.

Raconter des histoires, je sais que ça fonctionne. Parce que je suis en maîtrise du fil. Je sais quand ouvrir grand les bras, devenir le cyclope poursuivant Ulysse, passer rapidement sur les détails plus chiants, comme la description du bouclier d’Achille. Les mots sont les miens, le rythme aussi.

Mais lire, lire c’est toujours plus compliqué. Parce que tous ne comprendront pas. Parce que je suis, comme eux, captif du rythmes des autrices et des auteurs. Pourtant, en ce vendredi d’avant les vacances, où tous les mômes étaient cuits, ne parvenant plus à se concentrer après quarante minutes, j’ai saisi le bouquin. Et comme toujours :

« Vous pouvez suivre avec moi, si vous voulez. Ou mettre la tête dans les bras. Ou dessiner. C’est le bonus d’avant les vacances.
– On ne peut pas plutôt faire un goût…
– Non, lâchez cette bouteille d’Oasis. »

Grognements. Je ferme quelques rideaux, éteint une partie du moche plafonnier.

Et me voilà. Moi, ma voix, et un texte que j’apprécie – je ne l’aurais pas donné à étudier sinon – mais que je ne maîtrise pas totalement. Je respire. Accepter d’arrêter d’être totalement en contrôle, que ce soit des mômes ou du texte. Et juste, pour cette fois, se concentrer sur un truc. Habiter les mots. Même s’ils ne comprennent pas tout, même s’il leur manque des images à la fresque, leur faire comprendre. L’amour sororal de Cassandre pour Hector, la peur d’Hécube, la suffisance de Pâris.

Alors que c’est ce que je fais tous les jours, je me suis rarement senti aussi vulnérable face à ces mômes. Peut-être est-ce pour ça qu’ils se laissent un petit peu aller eux aussi. Celui qui pose la tête sur ses bras en me regardant, lunettes un peu en vrac sur son nez. Celle qui griffonne sur son cahier de brouillon, et s’arrête dès que je marque une pose. Ceux qui bavardent un petit peu au début – j’essaye de ne pas m’interrompre, ne pas briser le fil du récit – et puis finissent par écouter, ou accepter de faire semblant.

C’est un moment qui a été mille fois vécu par mille enseignants, dans mille établissements.

Mais parfois, se soumettre aux anciens rites a du bon.

Jeudi 24 octobre

Parmi les élèves qui me demandent le plus d’énergie, en cinquième Astronelle, il y a Vlad. Pas uniquement parce que Vlad se sent obligé de formuler tout haut l’intégralité de ses pensées, qu’il amène ses affaires de cours un jour sur quatre, ou qu’il prend un malin plaisir à provoquer l’intégralité de ses camarades, mais aussi parce qu’il faut perpétuellement lui retirer son masque.

Vlad est persuadé d’être débile, haïssable, et stupide. « Mais de toutes façons je sais pas faire. » est sa phrase joker, son refuge.

J’ai essayé de me la jouer adulte confiant et concerné. En lui expliquant que bien sûr que si, il en était capable, en lui proposant des aménagements, en tentant des mini-tutorats. Tentatives qui se sont heurtées à une morgue qui aurait pu concourir aux jeux olympiques du foutage de gueule sur enseignant.

Et puis j’ai arrêté. Non pas de m’intéresser à lui, mais de montrer que je m’inquiète pour lui. Bien sûr que je m’inquiète pour lui. Mais la moindre démonstration de mon angoisse enseignante le fait marrer et lui donne une excuse pour ne rien faire.

« Monsieeeeur, je comprends rien à votre travail, là, hein.
– Je réexplique s’il faut. Par contre, je le relève dans dix minutes.
– Mais je suis trop bête pour le faire !
– C’est dommage, parce que c’est évalué, et que je n’accepte pas les copies blanches. Donc au boulot. »

Je n’ai aucune crédibilité en coach militaire. Mes intérieurs se tordent et mon cerveau me brame que je suis un bourreau d’enfants. Mais je tente de tenir. Et je rends les devoirs au cours suivant.

« Pas mal Vlad.
– Ah ouais ? J’ai réussi, genre ?
– En partie. Mais vous pouviez faire beaucoup mieux. Il y a des consignes que vous n’avez tout simplement pas lues.
– Ouais, enfin j’ai fait un peu, quand même.
– Et vous ferez davantage la prochaine fois. »

Ne le regarder que du coin de l’œil. Égrener à peine les compliments dont je suis d’habitude prodigue. Mais toujours, toujours être là pour lui. C’est crevant.
J’espère juste que ça finira par percer sa carapace.

Mercredi 23 octobre

« Tu sais, à un moment, il faut aussi arrêter de tous les attendre. »

Cette phrase que mon collègue E. a prononcée la dernière fois que nous nous sommes vus me trotte dans la tête depuis un moment. Pédagogiquement et didactiquement, E. est quelqu’un que j’admire énormément. Et son pragmatisme, quant à ses élèves, est souvent payant. Il est donc partisan de l’idée qu’une fois que les règles sont posées, que l’on a pris le temps d’expliquer, que le contrat, en fin de compte, est signé, il n’est plus temps d’attendre. Que c’est leur nuire, que de passer son temps à attendre les uns et les autres, à surindividualiser, à entrer dans « la pédagogie du garçon de café », comme on me l’avait reproché lors de mon unique inspection.

Et l’expérience me pousse à penser que c’est vrai. Que c’est aussi faire confiance aux élèves, et à leur intelligence, que de ne plus ralentir sans cesse la progression du cours pour attendre ce qui traînent la patte. Ils trouveront un moyen.

Pourtant, je peine à m’y faire. À m’attaquer aux éléments les plus retors de la phrase complexe quand certains peinent à reconnaître un adjectif… Peinent à reconnaître des mots tout court, lorsqu’ils ne maîtrisent pas encore le français, leur langue d’adoption. J’ai souvent en tête cette image d’une immense caravane, traversant des lieux plus ou moins hostiles, autour de laquelle les mômes trottent comme ils peuvent. Et moi, me demandant comment, et vers quoi nous avançons très exactement. Ce que chacune et chacun retirera de ce voyage, que l’institution a balisé pour nous.