Jeudi 9 mai

Aujourd’hui, et pour la première fois depuis extrêmement longtemps, je n’ai pas pensé une seule fois à mes élèves. Il est vrai que cette année, ils m’occupent bien moins souvent la cervelle. Sans doute parce qu’ils sont au lycée. Qu’ils ressentent infiniment moins le besoin de venir raconter aux adultes les moindres détails de leur existence. Sans doute parce que nous sommes bien plus à distance, affectivement parlant.

Et c’est parfait.

Si cette année m’a épuisé au niveau de la quantité de travail à fournir et de l’attention à maintenir à chacune de mes prises de parole pour être précis, utile et intéressant, elle a régénéré mes doses d’affect, sérieusement à sec après des années durant lesquelles il a souvent fallu être assistant social, confident et infirmier scolaire avec de petits êtres perdus dans le grand collège.

Les lycéens m’auront apaisé. Je suis crevé mais régénéré. Et ce paradoxe est doux.

Mercredi 8 mai

Hier en allant bosser, j’ai par distraction pris la route pour le premier établissement dans lequel j’ai été affecté lorsque je suis retourné en Bretagne. J’y ai très rarement pensé depuis que j’en suis parti de ce bahut. J’ai recroisé une fois des élèves, rien d’autre. En subsiste un souvenir diffus, très doux. Trois classes de sixièmes, adorables. Des collègues chaleureux, un doctorant en histoire qui parlait avec passion de son sujet de thèse. Rien de plus.

Alors pourquoi aujourd’hui ?

Je ne crois pas au lapsus. Juste au fait que, depuis des années, des routes et des histoires s’entrecroisent. Et qu’un embranchement s’est doucement rappelé à mon souvenir.

Mardi 7 mai

Le silence durant cette évaluation de 1ère Galopa est tel que l’on se croirait dans une chambre sourde. Un silence qui n’a rien d’hostile ou d’hostile, cependant. Juste celui de la concentration la plus juste.

Douceur.

Je n’aurai jamais ressenti de façon aussi forte autant de sérénité avec une classe. Les 1ères Galopa sont profondément gentils. Et aiment quand les cours se passent bien. L’harmonie, c’est leur cam’. Je n’ai pas besoin d’outil tranchants avec eux. Ni sanctions, ni sarcasme. Même si j’apprécie parfois sortir la bonne vanne, il y a toujours ce petit moment de stress : va-t-elle faire mouche ? Avec eux, ce n’est pas nécessaire. Ils se marrent tout autant à un gentil trait d’humour absurde. Zéro tentative de domination ou de prise de pouvoir.

Peut-être suis-je chiant, mais je me suis rarement senti aussi bien qu’avec eux. Mes défenses sont à leur niveau le plus bas. Et j’ai la faiblesse de croire que les leurs aussi. Je ressors souvent des heures passées en leur compagnie plus en forme que j’y suis arrivé. Classe à énergie positive. Quels adultes deviendront-ils ? Et même, qui sont-ils, à l’extérieur du cours de français ?

Ce n’est sans doute pas important. L’important, c’est de continuer à les aider, à les voir progresser de façon impressionnante, dans leur quasi-totalité.

Et éprouver de la gratitude. Beaucoup de gratitude.

Lundi 6 mai

Je ne sais pas comment le dire moins naïvement, alors je le dirai aussi naïvement que ça : ils sont tellement beaux, quand ils comprennent. Les élèves je veux dire.

C’est l’un des trucs que mon cerveau efface à chaque vacance ou presque, comme s’il tentait de me faire une surprise à chaque reprise. Par exemple, pendant ces deux heures de cours de seconde. La prochaine fois que je les verrai, ce sera dans quinze jours, rapport aux ponts et aux oraux blancs que je fais passer en première : j’ai donc opté de les faire travailler sur les derniers points du commentaire littéraire. Notamment l’amorce.

« Monsieur, je sais pas comment commencer mon devoir.
– Je pense que si. Posez-vous les questions les plus simples.
– Quelles questions ?
– Par exemple, ce texte…
– Oui ?
– Quelle est la première chose que vous m’avez dit dessus ?
– Que je trouvais ça bizarre, parce que d’habitude, les monologues servent à en apprendre davantage sur le personnage qui les prononce, et que je trouvais que ça n’était pas le cas. Mais bien sûr maintenant j’ai compris que… ooooooh !
– Et voilà. »

C’est toujours intense et fugace. Mais cette expression sur leur visage… ça n’est ni de l’émerveillement ni de la joie, c’est eux, en mieux. Comme si un obstacle, un poids c’était soudainement levé. Et c’est pour cela qu’il n’y a pas souvent de questions bêtes. Comme celle de Gareth, en première. Élève excellent qui m’appelle, un peu honteux, pendant son évaluation.

« Monsieur, c’est quoi l’intrigue du texte ?
– L’histoire.
– C’est juste ça ? Mais je savais même pas !
– Et maintenant vous savez. »

C’est dans ces quelques instants que, moi aussi, j’ai l’impression de saisir un truc. Quelque chose qui se trouve au plus sensible de mon métier. Au plus important. Cette sensation tellement douce, tellement optimiste que c’est en embrasant des intelligences que l’on sauvera le monde.

Samedi 4 mai

Léger sourire, tandis que je rédige une prise de notes sur les dernières explications de texte de l’année. Si je repars de cette année au lycée, ce sera avec cette impression : celle d’avoir été plus élève que jamais, à leurs côtés.
D’abord parce que j’ai dû créer la totalité de mes cours, à partir de rien ou presque. Parce que, comme eux, je me suis lancé dans des textes sur lesquels mon choix était à peine moins limité. Parce que, comme eux, j’ai eu l’impression de devoir découvrir rapidement les règles d’une partie aux enjeux immenses. Parce que, comme eux, je n’ai pas su, avant un bon moment, comment je m’en sortais.

Et que, lorsque je prépare ces foutues lectures linéaires, je me retrouve comme eux, le nez sur le texte, à tenter de mobiliser tout ce que j’ai de connaissances pour créer quelque chose de cohérent. La seule différence étant que mon corpus intérieur est plus épais.

Cette fois encore, cette année, j’ai été débutant. Parfois c’est en pédagogie, parfois en didactique, parfois au niveau de l’autorité. Mais ce qu’il y avait de bien, cette fois-ci, c’est que les mômes, sans s’en rendre compte, m’ont épaulé à un point insoupçonnable. Alors bien entendu, je suis resté à ma place. Celle de celui qui guide, qui sait où l’on va, même quand les doutes s’installent. « On aura le temps de faire tous les textes ? On aura la méthode ? On comprendra la dissertation ? » Bien entendu. Tout est prévu, tout est sous contrôle (ça ne l’était pas).

Et maintenant que je suis en maîtrise, ou presque, quitter les lieux. Voir mes appuis se dissoudre.

Comme tous les ans.

Vendredi 3 mai

J’apprends pas une collègue restée en région parisienne qu’une ancienne élève se marie. Elle emploie son nom sur Facebook, je lui adresse un message de félicitations. Réponse adorable. Et apaisée. Alors que, comme tant d’autres dans ce bahut, elle était tellement en colère.

C’est ce que je constate souvent, quand je les recroise par hasard : l’apaisement. Et ce qu’ils me disent aussi souvent (en rigolant) : « On était HOR-RIBLES ! »

Est-ce forcé ? Y a-t-il un âge où l’on doit être HOR-RIBLE ? Ou est-ce la malédiction noire des établissements scolaires ?

Jeudi 2 mai

Que j’enseigne au collège ou au lycée, il semble que je ne parvienne pas à me défaire de ce défaut : celui du relâchement. Au fur et à mesure de l’année, je sème de petits morceaux de ma rigueur. Les cours sont toujours prêts, bien entendu. Mais j’anticipe moins leurs attentes. Il manque le surcroit d’information que j’aurais systématiquement proposé au mois de novembre ou de janvier.
Et, systématiquement, ce réflexe immature : l’impression que ça y est, l’année est gâchée, qu’il faut vite, vite passer à la suivante, mieux préparer celle qui arrive qui, cette fois, sera parfaite. Et donc, alimentation de ce cercle vicieux, qui me pousse à faire de moins en moins d’efforts, lors des dernières semaines de cours. Alors que c’est justement durant cette période que les élèves ont besoin d’une boussole, d’une sensation que ces heures où le soleil brille plus fort, où les échéances passent, ont du sens.

Alors fermer les yeux, respirer un grand coup. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, jamais trop tard pour remettre son enseignement d’équerre. Ces journées sont capitales, alors il s’agit de faire bien. Pas parfaitement. Il traînera toujours des éclats, des bouts. Mais je dois aux mômes de passer par-dessus mes insécurités, encore une fois.

Mercredi 1er mai

Et en ce jour de Journée Internationale des Travailleurs, juste un petit mot. J’en parle très peu, parce que ce blog vise avant tout à documenter une pratique quotidienne : mais prendre soin de ses conditions de travail, quand on en a la force et l’énergie, c’est essentiel. Il n’y a aucune honte à ne rien y connaître. Mais il est aujourd’hui facile de prendre quelques informations. Avec ce collègue qu’on apprécie, ce tweet rapide, ce site internet clair et précis.

Prenons soin de nos professions, éducatives ou autres. Elles nous constituent. Et elles méritent qu’on les défende.

Mardi 30 avril

Dans le groupe WhatsApp des enseignants de français, c’est l’angoisse, pour la répartition de l’année prochaine. Il y a dans le lycée d’Agnus une classe à option notoirement compliquée pour ce qui concerne l’enseignement du français. Les élèves ne se sentent absolument pas concernés, ayant à peine besoin d’assurer le minimum au bac, pour poursuivre le parcours qu’ils ont en tête. Leur classe devient un peu le Mistigri que se refilent les collègues.
J’hésite un instant à lever le doigt en disant que si jamais je suis encore là l’année prochaine – les chances étant à peu près aussi élevées que je me mette à jouer du bombardon – je veux bien m’en occuper. Je me mords virtuellement la langue, d’une part parce qu’il faut que j’arrête de me compliquer la vie, d’autre part parce qu’il serait bien urbain de ne pas compliquer la vie du ou de la collègue TZR qui me succédera.

Mais le fait est que je me pose la question.

Depuis trois ans, j’enseigne à des classes qui ne me posent que peu de problèmes, que ce soit au niveau du travail ou de la discipline. Suis-je devenu comme un sportif qui ne s’entraîne plus, et qui serait incapable de reproduire ce qui était jusqu’alors de l’ordre du réflexe ? Ai-je perdu quelque chose, en quittant la région parisienne ?

J’ai conscience que c’est une question bien étrange à se poser. Que ce n’est pas en ces termes que je dois réfléchir. Quand bien même. Je suis attaché à ma persona d’enseignant. À cette créature qui a été capable de faire face à des loulous pas toujours amène, voir même à de futurs adultes franchement hostiles. J’en, oui, je n’ai pas peur de le dire, tiré une certaine fierté.

Mais peut-être, en perdant ces compétences-là, en ai-je appris d’autres. Peut-être, au fond, le plus important, est d’être capable d’abandonner ce qui n’est plus nécessaire aux mômes pour leur fournir ce dont ils ont besoin. Voilà où se trouve l’essentiel.